LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE

I

Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abordé

cette question dans un essai sur l'_Immortalité_, dont je reproduirai

quelques passages essentiels, me bornant à les étayer de considérations

nouvelles.

De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous

le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le

temps? Est-il formé de sensations de notre corps ou de pensées

indépendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-même

sans notre pensée, et d'autre part, notre pensée sans notre corps, que

serait-elle? Nous connaissons des corps sans pensée, mais non point de

pensée sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun

organe pour la créer et l'alimenter, il est à peu près certain qu'elle

existe; mais il est impossible d'imaginer que la nôtre puisse exister

ainsi tout en demeurant pareille à celle qui tirait de notre sensibilité

tout ce qui l'animait.

Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa

destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous

reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'écoulent et se

renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la

forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet

de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le

saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut remonter

jusqu'à sa dernière source, on ne trouve guère qu'une suite de

souvenirs, une série d'idées d'ailleurs confuses et variables, se

rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre

sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les

phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette

nébuleuse est notre mémoire, qui semble d'autre part une faculté assez

extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de

notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au

moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un

poète anglais, qui demande à grands cris l'éternité, est ce qui périra

en moi.»

La Mort · 第 20 / 78 题