IX

Telle que nous nous la représentons d'habitude, deux effrois se dressent

derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout

l'espace de notre esprit; l'autre plus précis, plus réduit, mais presque

aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de

celui-ci.

De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous

joignons à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrière elle,

lui faisant au départ même injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui

creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour

disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu'y devient

l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle

emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce

que nous faisons de la dépouille qu'elle nous abandonne? Elle descend

parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur

ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne

vienne ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est loin quand

commence l'effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le

plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu'il est notre seule

assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que

l'humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d'assez haut, la

chair qui se décompose n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se

fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne

notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter

la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur

comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle

dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les

plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos

tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de

la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de

la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort

de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car

ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle

viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux.

X

Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la mort: celui de l'inconnu où

elle nous précipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas à écarter de

notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives.

Rappelons-nous seulement que ce n'est pas à nous de prouver qu'elles ne

sont point prouvées; mais à elles d'établir qu'elles sont vraies. Or il

n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse

s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas

qu'elle se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme pût légitimement

croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût

irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante

d'entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa

loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour tâcher d'atteindre, avant

tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger

que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les

plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain,

l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses,

qui, même scientifiquement établie, ne serait qu'une belle leçon de

morale et qu'étayent des prophéties et des miracles non moins

incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette

croyance déjà chancelante alors qu'elle semblait à son apogée, a

vainement tenté une démonstration dont l'aspect suffirait à détruire les

derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves

habituelles que nous offrent les théologiens et qu'il connaissait mieux

que nul autre, en ayant fait l'étude exclusive des dernières années de

sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l'examen, son

génie, l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus

lucides qu'ait possédés l'humanité, lui eût donné une force sans doute

irrésistible. Mais il ne s'attarde pas à ces arguments dont il sent trop

la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de

joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir

rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils

ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l'exposant au monde que c'est

une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la

prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est

en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.» Son argument

unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances

de son génie, c'est la condition même de l'homme dans l'univers, mélange

inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s'expliquer que par

le mystère de la chute originelle; «car l'homme est plus inconcevable

sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme». Il est

donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de

ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à

expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère

étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu'il s'agit

de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose très funeste que de

remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de

l'inconnu, l'humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au

contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner à la

sauvagerie primitive où l'on va jusqu'à remplacer l'infini par un

fétiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure à celle des

mystères qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrête.

Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute

de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est

l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il,

c'est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes

et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne

pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe

pas. «S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque

n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes

donc incapables de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est ou

n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien

déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à

l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que

gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par

raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne

point parier.--«Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire,

vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il

n'existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous

donc à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez

quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie,

puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s'il existe,

vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.--«Il est vrai, mais

malgré tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis

croire».--Qu'à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé

ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: «C'est en

faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en

faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire

et vous abêtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi?

qu'avez-vous à perdre?»

Près de trois siècles d'apologétique n'ont pas ajouté un argument

valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C'est donc là

tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine pour nous forcer de croire.

Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions

d'après notre raison, d'après quoi donc faut-il que se fasse notre

choix? D'après l'usage? d'après les hasards de la race ou de la

naissance; d'après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou

sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et

plus sûre devant laquelle doive céder l'entendement? Où se

trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas

aveuglément suivi une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement à

l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous châtie pour n'avoir pas

fait devant la grande énigme qu'il nous impose un choix que réprouve ce

qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous

n'avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et

incompréhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable piège et

d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci

nous accable, ils seront moins intolérables que l'éternelle présence de

celui qui en est l'auteur.

La Mort · 第 16 / 78 题