Telle que nous nous la représentons d'habitude, deux effrois se dressent
derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout
l'espace de notre esprit; l'autre plus précis, plus réduit, mais presque
aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de
celui-ci.
De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous
joignons à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrière elle,
lui faisant au départ même injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui
creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour
disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu'y devient
l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle
emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce
que nous faisons de la dépouille qu'elle nous abandonne? Elle descend
parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur
ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne
vienne ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est loin quand
commence l'effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le
plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu'il est notre seule
assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que
l'humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d'assez haut, la
chair qui se décompose n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se
fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne
notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter
la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur
comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle
dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les
plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos
tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de
la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de
la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort
de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car
ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle
viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux.
X
Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la mort: celui de l'inconnu où
elle nous précipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas à écarter de
notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives.
Rappelons-nous seulement que ce n'est pas à nous de prouver qu'elles ne
sont point prouvées; mais à elles d'établir qu'elles sont vraies. Or il
n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse
s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas
qu'elle se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme pût légitimement
croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût
irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante
d'entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa
loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour tâcher d'atteindre, avant
tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger
que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les
plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain,
l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses,
qui, même scientifiquement établie, ne serait qu'une belle leçon de
morale et qu'étayent des prophéties et des miracles non moins
incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette
croyance déjà chancelante alors qu'elle semblait à son apogée, a
vainement tenté une démonstration dont l'aspect suffirait à détruire les
derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves
habituelles que nous offrent les théologiens et qu'il connaissait mieux
que nul autre, en ayant fait l'étude exclusive des dernières années de
sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l'examen, son
génie, l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus
lucides qu'ait possédés l'humanité, lui eût donné une force sans doute
irrésistible. Mais il ne s'attarde pas à ces arguments dont il sent trop
la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de
joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir
rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils
ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l'exposant au monde que c'est
une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la
prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est
en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.» Son argument
unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances
de son génie, c'est la condition même de l'homme dans l'univers, mélange
inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s'expliquer que par
le mystère de la chute originelle; «car l'homme est plus inconcevable
sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme». Il est
donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de
ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à
expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère
étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu'il s'agit
de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose très funeste que de
remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de
l'inconnu, l'humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au
contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner à la
sauvagerie primitive où l'on va jusqu'à remplacer l'infini par un
fétiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure à celle des
mystères qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrête.
Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute
de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est
l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il,
c'est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes
et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne
pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe
pas. «S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque
n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes
donc incapables de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est ou
n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien
déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à
l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que
gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par
raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne
point parier.--«Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire,
vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il
n'existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous
donc à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez
quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie,
puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s'il existe,
vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.--«Il est vrai, mais
malgré tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis
croire».--Qu'à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé
ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: «C'est en
faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en
faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire
et vous abêtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi?
qu'avez-vous à perdre?»
Près de trois siècles d'apologétique n'ont pas ajouté un argument
valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C'est donc là
tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine pour nous forcer de croire.
Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions
d'après notre raison, d'après quoi donc faut-il que se fasse notre
choix? D'après l'usage? d'après les hasards de la race ou de la
naissance; d'après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou
sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et
plus sûre devant laquelle doive céder l'entendement? Où se
trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas
aveuglément suivi une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement à
l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous châtie pour n'avoir pas
fait devant la grande énigme qu'il nous impose un choix que réprouve ce
qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous
n'avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et
incompréhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable piège et
d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci
nous accable, ils seront moins intolérables que l'éternelle présence de
celui qui en est l'auteur.