VIII

Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle

que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point

sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent

peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins

à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé

faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et

goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient

prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances,

c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie

qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance.

Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus

audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne

regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce

n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est

épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons

agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste

injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son

approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils

ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui

vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces

attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent

encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre

côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent

que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir

plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra

où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à

accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup

sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son

terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant

sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris

ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour

que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du

sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il

possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus

beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède,

il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la

suit.

La Mort · 第 15 / 78 题