Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle
que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point
sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent
peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins
à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé
faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et
goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient
prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances,
c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie
qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance.
Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus
audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne
regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce
n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est
épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons
agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste
injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son
approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils
ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui
vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces
attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent
encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre
côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent
que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir
plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra
où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à
accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup
sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son
terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant
sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris
ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour
que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du
sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il
possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus
beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède,
il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la
suit.