Dimanche, 6 octobre.
Vraiment ces Japonais parfois vous confondent, vous forcent d'admirer
tout à coup sans réserve, par quelque pure et idéale conception d'art;
alors on oublie pour un temps leurs ridicules, leur saugrenuité, leur
vaniteuse outrecuidance; ils vous tiennent sous le charme.
Par exemple, cette île sacrée de Miyasima, ce refuge édénique où il
n'est pas permis de tuer une bête, ni d'abattre un arbre, où nul n'a le
droit _de naître ni de mourir_!... Aucun lieu du monde ne lui est
comparable, et les hommes qui, dans les temps, ont imaginé de la
préserver par de telles lois, étaient des rêveurs merveilleux.
Depuis hier, depuis que nous sommes venus jeter l'ancre en face, le même
ciel bas et obscur ne cesse de peser sur l'île sainte; il nous la
dissimule en partie, il nous dérobe toutes ses forêts d'en haut, comme
ferait un voile posé sur un sanctuaire, et cela ajoute encore à
l'impression qu'elle cause: on dirait qu'elle communique par le faîte
avec le Dieu des nuages.
Une petite pluie chaude, qui mouille à peine et qui semble parfumée aux
essences de plantes forestières, commence de tomber, quand je me dirige
aujourd'hui en baleinière vers la tranquille plage de cette Miyasima. Et
je vois d'abord des vieux temples, pour mieux dire des vieux portiques
de temples qui s'avancent jusque dans l'eau, des portiques religieux,
posés sur pilotis et reflétés dans cette petite mer enclose, qui n'a
jamais de bien sérieuses fureurs. Je vois un village aussi; mais il n'a
pas l'air vrai, tant les maisonnettes y sont gentiment arrangées parmi
des jardinets de plantes rares; on croirait un village sans utilité,
inventé et bâti pour le seul plaisir des yeux. Et au-dessus, tout de
suite l'épaisse verdure commence, l'inviolable forêt séculaire, qui va
se perdre dans les nuées grises...
Une île d'où l'on a voulu bannir toute souffrance, même pour les bêtes,
même pour les arbres, et où nul n'a le droit de naître ni de mourir!...
Quand quelqu'un est malade, quand une femme est près d'être mère, vite,
on l'emmène en jonque, dans l'une des grandes îles d'alentour, qui sont
terres de douleur comme le reste du monde. Mais ici, non, pas de
plaintes, pas de cris, pas de deuils. Et paix aussi, sécurité pour les
oiseaux de l'air, pour les daims et les biches de la forêt...
Me voici descendu sur la grève au sable fin, et des verdures
m'environnent de toutes parts, d'humides verdures qui voisinent,
au-dessus de ma tête, avec le ciel bas, et plongent bientôt dans le
mystère des nuages. De chaque côté de la rue ombreuse qui se présente à
moi, s'ouvrent des maisons-de-thé. Elles alternent avec de mignonnes
boutiques à l'usage des pèlerins, qui affluent ici de tous les points de
l'archipel nippon; on y vend des petits dieux, des petits emblèmes,
sculptés dans le bois de quelque arbre,--mort de sa belle mort bien
entendu, sans quoi on ne l'aurait point coupé.
Une route vient ensuite, et me conduit à la baie proche, qui joue un peu
le rôle du tabernacle, dans cet immense lieu d'adoration qu'est l'île
entière. Une route empreinte de tant de sérénité recueillie, qu'on
s'étonne d'y rencontrer quelques passants, quelques Nippons pareils à
ceux d'ailleurs, quelques mousmés qui sourient, tout comme sur une route
banale. Du côté de la mer, elle est bordée par une file de petits
édicules religieux, en granit, qui se succèdent comme les balustres
d'une rampe,--toujours ces mêmes petits édicules au toit cornu, d'une
forme inchangeable depuis les plus vieux temps, et qui, d'un bout à
l'autre du Japon, annoncent l'approche des temples ou des nécropoles,
éveillent pour les initiés le sentiment de l'inconnu ou de la mort. Du
côté de la montagne, on est dominé par les ramures qui se penchent, les
fougères qui retombent; des arbres dont on ne sait plus l'âge étendent
des branches trop longues et fatiguées, que l'on a pieusement soutenues
avec des béquilles de bois ou de pierre; des cycas, qui seraient hauts
comme des dattiers d'Afrique, mais qui s'inclinent, se courbent de
vieillesse, ont des supports en bambou, des suspentes en cordes
tressées, pour prolonger le plus possible leurs existences indéfinies.
Et de vagues sentiers montent verticalement à travers ce royaume des
plantes, vont se perdre dans les obscurités d'en haut, parmi les futaies
trop épaisses, parmi les pluies, les orages toujours
suspendus;--sentiers, ou peut-être simples foulées de ces bêtes de la
forêt, qui sont innocentes, ici, et auxquelles personne ne fait de mal.
De temples, à proprement parler il n'y en a point; c'est l'île qui est
le temple, et, comme je disais, c'est la baie qui est le tabernacle.
Pour la fermer aux profanes, cette baie de la grande sérénité ombreuse,
des portiques religieux à plusieurs arceaux en gardent l'entrée,
s'avancent comme d'imposantes et muettes sentinelles, assez loin dans la
mer; ils sont très élevés, très purs de style ancien, avec des parties
qui commencent à crouler par vétusté, surtout vers la base, où ils
reçoivent l'éternelle caresse humide de Benten, déesse de céans.
Au-dessus de leur image éternellement renversée, qui les allonge de
moitié, ils paraissent immenses, et trop sveltes pour être bien réels.
On peut, si l'on veut, contourner la baie; mais le chemin des pèlerins
la traverse sur un pont sacré, que soutiennent des pilotis et que
recouvre dans toute sa longueur une toiture en planches de cèdre. De
chaque côté de cette voie légère, en équilibre sur l'eau calme, les
emblèmes et les peintures mythologiques se succèdent comme pour les
stations d'une sorte de chemin de croix; il y en a d'un archaïsme à
donner le frisson; on y voit surtout Benten, la pâle et mince déesse de
la mer, entourée de ses longs cheveux comme des ruissellements d'une eau
marine.
Continuant de suivre la ligne des grèves, je rencontre une étroite
prairie à l'herbe de velours, resserrée entre la plage et la montagne à
pic avec son manteau de verdure. Un hameau de pêcheurs est là, d'une
tranquillité paradisiaque, entouré d'altéas à fleurs roses. Devant la
porte de leurs cabanes, les hommes demi-nus, aux musculatures superbes,
raccommodent leurs filets: on dirait une scène de l'âge d'or. (Seuls les
poissons ne bénéficient point de la trêve générale; on les attrape et on
les mange. Ils constituent d'ailleurs la principale nourriture des
Japonais, qui ne sauraient s'en passer.)
Plus loin, une source jaillit dans un bassin naturel, et voici une
troupe de biches, avec leurs faons, qui descendent de la forêt pour y
boire. Par crainte de les effaroucher, j'avais d'abord ralenti le pas,
mais je comprends bientôt qu'elles n'ont aucune frayeur. Et même,
l'instant d'après, nous nous trouvons cheminer ensemble dans le même
sentier d'ombre, elles si près de moi que je sens leur souffle sur ma
main.
Le soir, quand je reviens, par la baie que gardent les grands portiques
dans l'eau, autre compagnie de biches encore, qui s'amuse à traverser le
frêle pont sacré, entre les images de dieux ou de déesses. Et, arrivées
au bout, les voilà prises d'une soudaine fantaisie de vitesse, où la
peur certainement n'entre pour rien; elles filent alors comme le vent,
puis disparaissent dans les sentiers de la montagne surplombante, et
bientôt sans doute dans les nuages proches,--où quelque divinité d'ici a
dû les appeler.
L
Lundi, 7 octobre.
Nous repartons ce matin sans avoir aperçu le sommet de l'île aux
forêts,--le dôme, pourrait-on dire, de cet immense temple vert,--car le
même rideau de nuées persiste à l'envelopper. Et bientôt disparaît
l'abrupt rivage si magnifiquement tapissé de verdure; disparaissent les
portiques religieux, en sentinelle aux abords, avec leurs longs reflets
dans l'eau.
Nous nous en allons tranquillement sur cette mer Intérieure, qui est
comme un lac immense, aux rives heureuses. Les grandes jonques
anciennes, qui ont des voiles pareilles à des stores drapés, circulent
encore en tous sens, poussées aujourd'hui par une brise très douce,
d'une tiédeur d'été. Çà et là, au fond des gentilles baies, on aperçoit
les villages proprets, aux maisonnettes en planches de cèdre, avec
toujours, pour les protéger, quelque vieille pagode perchée au-dessus,
dans un recoin d'ombre et de grands arbres. De loin en loin, un château
de Samouraïs: forteresse aux murailles blanches, avec donjon
noir,--quelqu'un de ces donjons à la chinoise qui ont plusieurs étages
de toitures et qui donnent tout de suite la note d'extrême Asie. Et,
dans ce Japon, les cultures n'enlaidissent pas comme chez nous la
campagne; les champs, les rizières sont des milliers de petites
terrasses superposées; au flanc des coteaux, on dirait, dans le
lointain, d'innombrables hachures vertes.
C'est déjà, pour un peuple, un rare privilège et un gage de durée,
d'être _peuple insulaire_; mais surtout c'est une chance unique, d'avoir
une mer intérieure, une mer à soi tout seul où l'on peut en sécurité
absolue ouvrir ses arsenaux, promener ses escadres.