5 octobre.

Et j'ai tenu rigueur à cette ville et à ses entours jusqu'au départ.

Quelques-uns de mes camarades sont allés visiter le grand arsenal

voisin; ils y ont trouvé un empressement, des nuages de fumée noire

comme au bord de la Tamise, et sont revenus stupéfaits de la quantité de

navires et de machines de guerre que l'on y prépare fiévreusement nuit

et jour.

D'autres sont allés à Tokio pour accompagner notre amiral à une

réception de Leurs Majestés nipponnes. Dans les rues, ils ont croisé

des bandes d'étudiants, qui manifestaient contre l'étranger, et l'un

deux, renversé de son pousse-pousse par malveillance, s'est fracturé le

bras. Ils ont vu l'Impératrice, sous la forme aujourd'hui d'une toute

petite bonne femme, habillée à Paris par quelque bon faiseur, élégante

encore malgré ce déguisement, demeurée jolie, même presque jeune sous

son masque de plâtre, et conservant toujours cet air qu'elle avait

jadis, cet air de déesse offensée de ce qu'on ose la regarder.

Mais combien je préfère ne l'avoir point revue, et en rester sur

l'exquise image première: cette Impératrice Printemps, au milieu de ses

jardins, environnée de chrysanthèmes fous, et dans des atours jamais

vus, ne ressemblant à aucune créature terrestre.

Donc, je n'ai plus remis pied à terre, dans ce néo-Japon, tant qu'a duré

notre escale.

Maintenant nous redescendons vers le sud, tout doucement, par la mer

Intérieure, et ce soir, à la nuit tombante, nous venons de mouiller pour

deux jours devant Miyasima, l'île sacrée, que régissent des lois

spéciales et étranges. Elle nous apparaît en ce moment, cette île,

comme un lieu de mystère qui ne veut pas se laisser trop voir. Ce doit

être un bloc de hautes montagnes tapissées de forêts, mais nous en

apercevons tout juste la base délicieusement verte, la partie qui touche

aux plages et à la mer; tout le reste nous est dissimulé par des nuages

gardiens et jaloux, qui pour un peu descendraient traîner jusque sur les

eaux.

Contre toute attente, il paraît décidé que nous nous arrêterons deux ou

trois semaines à Nagasaki en passant, pour des réparations au navire, et

c'est presque une fête, de revoir tout ce gentil monde féminin, dans

cette baie si jolie. Là au moins, tant de recoins du passé persistent

encore! Et nous emplirons une dernière fois nos yeux, nos mémoires de

mille choses finissantes, qui s'évanouiront demain, pour faire place à

la plus vulgaire laideur.

Car enfin ce Japon n'avait pour lui que sa grâce et le charme

incomparable de ses lieux d'adoration. Une fois tout cela évanoui, au

souffle du bienfaisant «progrès», qu'y restera-t-il? Le peuple le plus

laid de la Terre, physiquement parlant. Et un peuple agité, querelleur,

bouffi d'orgueil, envieux du bien d'autrui, maniant, avec une cruauté et

une adresse de singe, ces machines et ces explosifs dont nous avons eu

l'inqualifiable imprévoyance de lui livrer les secrets. Un tout petit

peuple qui sera, au milieu de la grande famille jaune, le ferment de

haine contre nos races blanches, l'excitateur des tueries et des

invasions futures.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 88 / 97 题