XXXV

1er mars.

Malgré les robes printanières des mousmés, malgré la floraison hâtive

des vergers et l'allongement des soirs, c'étaient toujours les mauvais

vents de Nord, la pluie, la neige, nous faisant un Japon plus sombre,

plus humide et plus gelé qu'au coeur de l'hiver. Et les orangers

s'étonnaient, et les grands cycas arborescents, dans les cours des

pagodes, se disaient que depuis un siècle ils n'avaient pas vu tant de

poudre blanche sur leurs beaux plumets verts.

Mais voici que la griserie d'un printemps soudain est venue nous

prendre, dans ce Nagasaki où nous finissons notre quatrième mois d'un

exil très enjôleur.

Là-haut, chez messieurs les Trépassés, la montagne se tapisse de

fleurettes sauvages, pour nous inconnues; autour des stèles

innombrables, le petit monde frileux des fougères déplie partout en

confiance ses feuilles nouvelles, d'une teinte pâle et rare. Dans la

verte nécropole, plus grande que le quartier des vivants,--que j'avais

abandonnée par ces temps de neige, et où je recommence de venir,--ce

n'est plus cette tiédeur languide et mourante de l'arrière-automne qui

s'harmonisait si bien avec les tombes; c'est un ensoleillement de

renouveau, une envahissante gaîté d'herbes folles, qui ne cadrent plus,

qui doivent effaroucher les pauvres défunts en cendre et faire

s'évanouir plus vite ce qui restait encore de leurs âmes flottantes.

Tandis que les grandes pagodes gardiennes, sous ces rayons trop clairs,

se révèlent plus vieilles et plus mornes, leurs boiseries plus

vermoulues, leurs monstres plus caducs.

En bas, sur la ville de cèdre et de papier, la lumière est maintenant en

continuelle fête; les mille petites boutiques ouvertes accrochent du

soleil et des reflets sur leurs potiches, leurs laques ou leurs étoffes

aux nuances de fleurs.

Et le soir, par les longs crépuscules attiédis, chaque rue s'emplit

d'une myriade de petits enfants, aux têtes rondes, aux yeux de chat

moitié câlins moitié mauvais. En aucun pays de la Terre on n'en voit une

telle abondance. Ils sortent par douzaine de chaque porte. Presque tous

jolis, eux qui deviendront si laids en grandissant, ils sont coiffés

encore, comme autrefois, avec un art comique, avec une science

supérieure de la drôlerie, en petites queues alternant avec des places

rasées,--petites queues qui retombent sur les oreilles, ou bien petites

queues qui se redressent au-dessus de la nuque, suivant le genre de

minois du personnage. Leurs robes ont beaucoup d'ampleur et sont trop

longues, leurs manches pagodes sont trop larges; cela leur donne des

tournures empêtrées ou pompeuses. Ils ne font pas de bruit. Ils ne rient

pas, en ce pays où leurs grandes soeurs et leurs mamans savent si bien

rire. Ils sont la génération prochaine qui verra tout changer dans cet

Empire du Soleil-Levant jadis immuable, et déjà ils ont l'air d'observer

attentivement la vie, avec leurs prunelles de jais noir, mystérieuses

entre leurs paupières bridées. Surtout ils se protègent et s'entr'aident

les uns les autres, d'une façon gentille et touchante; il n'en est pas

de si petit auquel ne soit confié un frère, moindre encore et plus

poupée que lui. Pourtant on en voit aussi qui s'amusent; gravement ils

tiennent la ficelle de quelqu'un de ces cerfs-volants qui, à l'heure des

chauves-souris, se mettent de tous côtés à planer dans le ciel, ayant

forme de chauve-souris eux-mêmes, ou de phalène ou de chimère.

Il ne fait plus froid, tout s'égaye, tout s'éclaire... Et la grâce des

mousmés, que j'avais à peine comprise, il y a quinze ans, c'est

aujourd'hui, dirait-on, qu'elle m'est révélée...

Une fois de plus, après tant d'autres fois, on se laisse prendre à cette

éternelle duperie de la nature, qui n'a pour but que de préparer les

feuilles mortes et les dépérissements jaunes d'un très prochain

automne. On se laisse prendre, et cependant il y a cette année deux

causes de tristesse à le sentir approcher, ce printemps: d'abord, ce

n'est pas ici qu'on avait pensé le recevoir, chacun comptait bien être

là-bas, dans son coin de terre natale, quand arriveraient les

hirondelles: ensuite ce beau temps sonne le départ pour la Chine; les

glaces de l'affreux Petchili doivent fondre sous ce soleil, et on va

nous rappeler bientôt à nos postes d'énervante fatigue.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 59 / 97 题