1er mars.
Malgré les robes printanières des mousmés, malgré la floraison hâtive
des vergers et l'allongement des soirs, c'étaient toujours les mauvais
vents de Nord, la pluie, la neige, nous faisant un Japon plus sombre,
plus humide et plus gelé qu'au coeur de l'hiver. Et les orangers
s'étonnaient, et les grands cycas arborescents, dans les cours des
pagodes, se disaient que depuis un siècle ils n'avaient pas vu tant de
poudre blanche sur leurs beaux plumets verts.
Mais voici que la griserie d'un printemps soudain est venue nous
prendre, dans ce Nagasaki où nous finissons notre quatrième mois d'un
exil très enjôleur.
Là-haut, chez messieurs les Trépassés, la montagne se tapisse de
fleurettes sauvages, pour nous inconnues; autour des stèles
innombrables, le petit monde frileux des fougères déplie partout en
confiance ses feuilles nouvelles, d'une teinte pâle et rare. Dans la
verte nécropole, plus grande que le quartier des vivants,--que j'avais
abandonnée par ces temps de neige, et où je recommence de venir,--ce
n'est plus cette tiédeur languide et mourante de l'arrière-automne qui
s'harmonisait si bien avec les tombes; c'est un ensoleillement de
renouveau, une envahissante gaîté d'herbes folles, qui ne cadrent plus,
qui doivent effaroucher les pauvres défunts en cendre et faire
s'évanouir plus vite ce qui restait encore de leurs âmes flottantes.
Tandis que les grandes pagodes gardiennes, sous ces rayons trop clairs,
se révèlent plus vieilles et plus mornes, leurs boiseries plus
vermoulues, leurs monstres plus caducs.
En bas, sur la ville de cèdre et de papier, la lumière est maintenant en
continuelle fête; les mille petites boutiques ouvertes accrochent du
soleil et des reflets sur leurs potiches, leurs laques ou leurs étoffes
aux nuances de fleurs.
Et le soir, par les longs crépuscules attiédis, chaque rue s'emplit
d'une myriade de petits enfants, aux têtes rondes, aux yeux de chat
moitié câlins moitié mauvais. En aucun pays de la Terre on n'en voit une
telle abondance. Ils sortent par douzaine de chaque porte. Presque tous
jolis, eux qui deviendront si laids en grandissant, ils sont coiffés
encore, comme autrefois, avec un art comique, avec une science
supérieure de la drôlerie, en petites queues alternant avec des places
rasées,--petites queues qui retombent sur les oreilles, ou bien petites
queues qui se redressent au-dessus de la nuque, suivant le genre de
minois du personnage. Leurs robes ont beaucoup d'ampleur et sont trop
longues, leurs manches pagodes sont trop larges; cela leur donne des
tournures empêtrées ou pompeuses. Ils ne font pas de bruit. Ils ne rient
pas, en ce pays où leurs grandes soeurs et leurs mamans savent si bien
rire. Ils sont la génération prochaine qui verra tout changer dans cet
Empire du Soleil-Levant jadis immuable, et déjà ils ont l'air d'observer
attentivement la vie, avec leurs prunelles de jais noir, mystérieuses
entre leurs paupières bridées. Surtout ils se protègent et s'entr'aident
les uns les autres, d'une façon gentille et touchante; il n'en est pas
de si petit auquel ne soit confié un frère, moindre encore et plus
poupée que lui. Pourtant on en voit aussi qui s'amusent; gravement ils
tiennent la ficelle de quelqu'un de ces cerfs-volants qui, à l'heure des
chauves-souris, se mettent de tous côtés à planer dans le ciel, ayant
forme de chauve-souris eux-mêmes, ou de phalène ou de chimère.
Il ne fait plus froid, tout s'égaye, tout s'éclaire... Et la grâce des
mousmés, que j'avais à peine comprise, il y a quinze ans, c'est
aujourd'hui, dirait-on, qu'elle m'est révélée...
Une fois de plus, après tant d'autres fois, on se laisse prendre à cette
éternelle duperie de la nature, qui n'a pour but que de préparer les
feuilles mortes et les dépérissements jaunes d'un très prochain
automne. On se laisse prendre, et cependant il y a cette année deux
causes de tristesse à le sentir approcher, ce printemps: d'abord, ce
n'est pas ici qu'on avait pensé le recevoir, chacun comptait bien être
là-bas, dans son coin de terre natale, quand arriveraient les
hirondelles: ensuite ce beau temps sonne le départ pour la Chine; les
glaces de l'affreux Petchili doivent fondre sous ce soleil, et on va
nous rappeler bientôt à nos postes d'énervante fatigue.