Février.
Madame Ichihara la marchande de singes, et mademoiselle Matsumoto sa
fille, revenaient aujourd'hui d'une promenade à la campagne, en robe de
soie claire, rapportant de longs rameaux tout blancs de fleurs:
c'étaient de ces pruneliers sauvages que l'on appelle chez nous de
l'épine noire et dont la floraison, dans nos haies et nos bois, précède
toujours le printemps. (Je suis en coquetterie, depuis une quinzaine de
jours, avec madame Ichihara.)
Ces dames avaient été cueillir leurs gracieuses primeurs dans un vallon
abrité, connu d'elles seules. Sur leurs instances aimables, j'ai
accepté de leurs mains quelques-unes de ces nouveautés de la saison, que
j'ai installées à bord dans des vases de bronze, en m'efforçant de
donner à ces frêles bouquets une grâce japonaise.
Nulle part les fleurs des arbres précoces ne sont guettées avec plus
d'impatience qu'au Japon, fleurs de cerisier, fleurs de pêcher ou
d'abricotier, que tout le monde cueille par grandes branches, sans souci
des fruits à venir pour les mettre à tremper dans des potiches, et s'en
réjouir les yeux pendant un jour.
Madame Ichihara, ma nouvelle connaissance, tient un commerce de macaques
apprivoisés, de ces gros macaques de l'île Kiu-Siu, qui ont toujours la
fourrure usée et la chair au vif, à la partie de leur corps sur laquelle
ils s'asseyent. Cette dame, qui doit être contemporaine de madame
Renoncule, est restée dans sa maturité l'une des plus jolies personnes
de Nagasaki; il est regrettable que ses fréquentations si spéciales
imprègnent ses vêtements d'un pénible arôme: madame Ichihara sent le
singe.
Chaque fois que ma fantaisie me pousse vers la grande pagode du Cheval
de Jade, je m'arrête en chemin chez elle, pour flirter quelques
instants. Tout le bas de sa maison est occupé par ses nombreux
pensionnaires, les uns en cage, les autres simplement enchaînés et
batifolant de droite et de gauche; en passant par là, on est toujours
exposé à quelque avanie: une petite main leste et froide se faufile
entre deux barreaux et vous attrape l'oreille, ou bien un jeune
espiègle, perché sur une solive d'en haut, vous jette à la figure l'eau
de son écuelle à boire. Mais quand on a réussi, par l'escalier du fond,
à atteindre le premier étage, on est en sécurité dans une sorte de petit
boudoir fort accueillant, où reçoivent ces deux dames.
Madame Ichihara, qui s'est enrichie dans les singes, vient d'ajouter à
ce commerce un intéressant rayon d'antiquités. Elle tient surtout les
vieux ivoires, risqués ou drolatiques, et, pendant qu'elle s'occupe,
sans avoir l'air de rien, à vous préparer le thé, sa fille ne manque
jamais de vous en faire admirer quelques-uns: ivoires articulés,
truqués, groupes de personnages à peine longs comme la dernière
phalange du doigt, et qui remuent, qui se livrent entre eux à des
actes, hélas! souvent bien répréhensibles. Cette mademoiselle Matsumoto,
une mousmé de seize ans; qui sent le singe comme sa mère, mais qui est
la candeur même, peut sans inconvénient manier de tels sujets, parce
qu'elle n'en saisit pas la portée; les yeux baissés et mi-clos, aux
lèvres un pudique sourire, elle donne le mouvement aux subtils
mécanismes; plus délicats que des ressorts de montre, et s'y entend à
merveille pour mettre ainsi en valeur de menus objets d'art, qui
feraient certainement rougir dans leurs cages les pensionnaires du
rez-de-chaussée...
De l'obscène et du macabre; amalgamés par des cervelles au rebours des
nôtres, pour arriver à produire de l'effroyable qui n'a plus de nom:
c'est ainsi qu'on pourrait définir la plupart de ces minuscules ivoires;
jaunis comme des dents d'octogénaire. Figures de spectres ou de gnomes,
si petites qu'il faudrait presque une loupe pour en démêler toute
l'horreur; têtes de mort, d'où s'échappent des serpents par les trous
des yeux; vieillards ridés, au front tout bouffi par l'hydrocéphale;
embryons humains ayant des tentacules de poulpe; fragments d'êtres qui
s'étreignent, ricanent la luxure, et dont les corps finissent en amas
confus de racines ou de viscères...
Et cette mousmé si agréablement habillée, à côté d'une fine potiche où
des branches de fleurs sont posées d'une façon exquise, cette mousmé au
perpétuel sourire, étalant avec grâce tant de monstruosités qui ont dû
coûter jadis des mois de travail, cette mousmé est comme une vivante
allégorie de son Japon, aux puériles gentillesses de surface et aux
inlassables patiences, avec, dans l'âme, des choses qu'on ne comprend
pas, qui répugnent ou qui font peur...