12 février.

La neige, encore la neige, qui ne reste pas longtemps sur la terre, il

est vrai, mais qui chaque jour, pour quelques heures, suffit à teinter

de blanc les arbres, les maisons, les pagodes.

Ce soir, à la nuit tombante, dans la concession européenne, à cent

mètres de haut, je cheminais sur une belle route qui était blanche, qui

était «poudrée à frimas» comme tous les objets alentour. On voyait de

différents côtés se déployer les lointains des montagnes, les lointains

de la mer chargée de navires de combat. Pas un souffle; l'atmosphère à

peine froide, tant elle était immobile. Un ciel bas et plombé; les

montagnes aussi, plombées; toutes les choses terrestres, figées sous les

nuances de plomb et d'encre que donne le voisinage trop éclatant de la

neige. Derrière moi cette ville, en voie d'étonnante transformation,

allumait ses lanternes anciennes à côté de ses lampes électriques. Sur

la rade, pareille à une grande glace incolore, les navires, posés comme

des insectes noirs, allumaient leurs feux pour la nuit; ils étaient

immobiles, comme l'air et comme tout, mais cela semblait une immobilité

d'attente, on eût dit qu'ils se recueillaient pour des événements

prochains et des batailles; tant de cuirassés, réunis en Extrême-Orient,

tant de croiseurs, de torpilleurs appartenant à toutes les nations

d'Europe, donnaient ce soir, au milieu de cet immense calme réfléchi, le

pressentiment que l'histoire du monde approchait de quelque tournant

grave et décisif...

Cette route solitaire me conduisait à l'hôpital russe, où j'allais

prendre don Jaime de Bourbon, et nous devions retourner ensemble, dans

la ville de bois de cèdre et de papier de riz, pour un petit dîner

japonais intime, avec musiques de guéchas et danses de maïkos, auquel

Son Altesse avait bien voulu me convier.

Après que j'ai eu dit à ce prince, dès notre seconde entrevue, combien

je suis peu carliste, je me suis trouvé libre de lui témoigner la vraie

sympathie à laquelle il a droit en ce moment de notre part à tous.

C'est, en somme, un Français; l'autre jour à bord, quand il était venu

si simplement s'asseoir à notre table de marins en campagne, aucun de

nous n'avait l'impression qu'il pouvait être un étranger. De plus, il

est en ce moment un Français égaré comme moi en pays Jaune, et un qui a

risqué par goût sa vie au feu, un qui a bravé aussi le typhus chinois

dont il a failli mourir.

Une heure après, dans un «cabinet particulier» de la Maison du Phénix

(très recommandée pour les soupers fins de bonne compagnie), nous avions

pris place par terre, don Jaime, deux autres invités et moi, déchaussés

tous, jambes croisées sur les éternels coussins de velours noir, et

aussitôt les éternelles petites servantes, cassées en deux par des

saluts sans fin, étaient venues poser devant nous, sur des trépieds de

laque, des bols adorables, légers comme des coquilles d'oeuf, et

contenant une soupe au lichen et aux algues, la valeur de deux ou trois

cuillerées environ. Ce cabinet particulier était, comme dans tous les

établissements d'un réel bon ton, une vaste pièce vide et blanche, aux

nattes immaculées, aux parois démontables en papier tout uni; pas un

siège, pas un meuble, rien; seulement, dans une niche de mur, aussi

blanche que la salle entière, un bizarre et grêle bouquet, d'un mètre de

haut, s'échappant d'un vase précieux en bronze antique, deux ou trois

longues branches, pas plus, de je ne sais quelles rares fleurs d'hiver,

arrangées avec une adresse et une grâce qui ne se retrouvent qu'au

Japon.

On gelait, au début de ce repas; chacun essayait de s'asseoir sur ses

propres bouts de pieds, ou de se les frotter avec les mains, pour éviter

l'onglée. Peu à peu cependant, les petits réchauds en bronze, ornés de

chimères, que les mousmés nous avaient apportés, remplis de braises

odorantes, ont commencé de répandre un peu de chaleur, tout en

alourdissant beaucoup nos têtes, dans l'enfermement toujours si

hermétique produit par les châssis de papier. A bâtons rompus, nous

causions de mille choses, assis sur nos coussins d'un noir funéraire: du

pays Basque, de Madrid, de la Cour d'Espagne, même de l'histoire de

France, et je ne sais comment de la Révocation de l'édit de

Nantes.--«Tiens, c'est vrai, m'a dit tout à coup le prince en riant, ma

famille dans ce temps-là a dû bien tourmenter la vôtre!»--Plutôt oui, en

effet. Mais, éternel revirement des destinées humaines: ce petit-fils de

Louis XIV et ce petit-fils d'obscurs huguenots, que le roi Soleil avait

dédaigneusement persécutés, réunis là côte à côte, à faire la dînette

élégante, au Japon, dans une maison-de-thé...

Nous attendions les guéchas, commandées pour le dessert. On en était au

_saki_, la liqueur de riz apportée bouillante dans de très délicates

buires de porcelaines à long col. Son Altesse m'avait annoncé une

merveille de petite danseuse, dont il n'avait pas retenu le nom, étant

convalescent depuis peu de jours et encore novice en japonerie. «Elle

est pétrie d'esprit, m'avait-il déclaré; chacun de ses gestes est

spirituel.» Et cela m'avait paru beaucoup ressembler à mademoiselle

Pluie-d'Avril, cette définition-là.

On entendit enfin dans l'escalier leurs froufrous de soie et leurs rires

enfantins.

Elles firent leur entrée, et tombèrent à genoux, leur nez plat contre le

plancher. Quatre petites créatures, dans des toilettes ahurissantes;

deux musiciennes et deux ballerines. Et le premier sujet, l'étoile,

j'avais deviné juste, c'était mademoiselle Pluie-d'Avril, le jeune chat

habillé, le joujou favori de mes mauvaises heures.

L'autre danseuse, une fluette de douze ans à peine, fraîchement émoulue

du Conservatoire, s'appelait mademoiselle Jardin-Fleuri; son nez en bec

d'aigle, son petit nez de rien du tout, perdu au milieu de sa figure

poudrée à blanc, ses yeux comme deux petites fentes obliques incapables

de s'ouvrir, et ses sourcils minces juchés au milieu du front,

réalisaient ce type idéal de la beauté japonaise, très rare dans la

nature, mais divulgué chez nous par les images. Celle-ci jouait surtout

les dames nobles, ancien régime, et portait une robe du vieux temps.

Elles dansèrent, un peu dans le lointain, et dans la vague fumée de

braises endormeuses; elles mimèrent d'anciennes légendes, sous des

masques risibles ou effroyables, au rythme des guitares et des chansons

tristes. Nous ne parlions plus guère, fascinés doucement par le jeu de

ces petites prêtresses de la danse, par le groupe éclatant et irréel

qu'elles formaient là, dans la blancheur vide de cette salle trop

grande.

A la longue pourtant le froid revint, accompagné d'un peu de lassitude

et d'ennui; on recommençait à se frotter les doigts de pieds, ou à les

garantir de son mieux sous le velours des coussins noirs; on s'endormait

peut-être. Le prince proposa de lever la séance et de remonter en

pousse-pousse.

Dehors, il neigeait, une neige pas bien méchante, des flocons lents,

qui avaient l'air de voltiger plutôt que de tomber.

Pour rentrer chez nous, il fallait traverser un quartier très spécial,

qui se retrouve dans toutes les villes japonaises et s'appelle toujours

le Yochivara.

A Nagasaki, le Yochivara est une longue rue, en pente si roide que les

pousse-pousse risquent de s'y emballer, pour descendre. D'ailleurs une

longue rue; des deux côtés et d'un bout à l'autre, rien que des maisons

très accueillantes, aux portes grandes ouvertes, aux vestibules fort

galamment éclairés de lanternes peintes. Dans l'une quelconque de ces

demeures, si l'on jette les yeux, on est toujours sûr d'apercevoir dès

l'abord, à travers un léger grillage en bois, un salon d'apparence comme

il faut, orné de délicates peintures murales représentant des fleurs, ou

des vols de grues dans des ciels de nuance tendre; là, quelques jeunes

personnes aux yeux baissés, accroupies en cercle sur des nattes,

devisent à voix basse ou fument innocemment des petites pipes, dont

elles secouent de temps à autre la cendre, avec autant de grâce que de

précaution, dans une gentille boîte à cet usage, en faisant pan pan pan

pan sur le rebord. Toutes les maisons de cette aimable rue se

ressemblent, par la disposition intérieure, comme par l'aspect si

cordialement hospitalier. Toutes, excepté une seule, une immense et

somptueuse, qui perche au sommet de la montée, pour couronner,

dirait-on, le sympathique ensemble; celle-là reste close, ou

n'entr'ouvre sa porte qu'avec circonspection extrême. (Assez intrigante,

cette vaste maison d'en haut, qui fait mine de n'en être pas, et qui a

pourtant bien l'air d'en être... Que diable peut-il se passer là

dedans?...)

Le Yochivara est, bien entendu, le quartier où l'animation et la douce

gaîté extérieures se prolongent le plus tard dans la nuit, en ce moment

surtout, car nombre de marins étrangers, qui hivernent à Nagasaki, ont

regardé comme un agréable devoir de se faire présenter à ces jeunes

dames. A l'heure où nous passons (onze heures du soir à peu près), la

fête quotidienne bat son plein, malgré cette neige vraiment anodine, qui

nous fait plutôt l'effet de s'amuser, elle aussi. Des messieurs

japonais circulent en foule, vêtus de robes de soie ou de petits

complets charmants, coiffés, qui d'un melon, qui d'un fashionable

canotier, et presque tous, abritant leur vue délicate sous des lunettes

bleues, que de solides mais à peine visibles crochets maintiennent

derrière les oreilles. Beaucoup de matelots aussi, faisant leurs visites

en pousse-pousse, groupés par nation et circulant à la file: cortège de

Russes, cortège d'Allemands, etc.; même,--j'ai le regret de le

constater,--ils manifestent leur joie d'une manière trop bruyante

peut-être, qui risque de n'être pas appréciée dans ces milieux si

courtois, et de jeter un discrédit sur nos éducations occidentales.

Maintenant voici, je crois, un cortège de Français qui s'avance! Une

douzaine de permissionnaires du _Redoutable_, leurs pousse-pousse

alignés comme à l'école de peloton. Et, si je ne m'abuse, le premier,

celui qui mène la bande, l'oeil au guet, examinant les numéros inscrits

sur les lanternes des portes, c'est 233 Legall, fusilier breveté, mon

ordonnance!

Malgré la pureté de mes intentions, j'avoue que cette rencontre me gêne:

est-on jamais sûr de n'être pas jugé sur les apparences, surtout

lorsqu'on a affaire à des âmes naïves, comme doit être celle de 233? A

Nagasaki cependant, tout le monde passe par le Yochivara; les mères les

plus timorées le traversent avec leurs filles; c'est une artère de

communication très avouable...

--Par le flanc droit! Halte! commande 233, qui a sans doute enfin trouvé

la maison amie.

Alors, tant mieux, nous ne nous croiserons pas.

Lestes à sauter à terre, ils entrent tous, s'essayant, non sans quelque

succès, à des révérences dans le plus haut style local, et c'est au

moment précis où nous passons devant le vestibule largement ouvert. J'ai

donc la double satisfaction, et de garder mon incognito, et de

m'assurer, à l'empressement flatteur de l'accueil, que mes hommes ont su

se créer de sérieuses sympathies dans ces salons.

Au prochain tournant de rue, je dois me séparer du prince et des deux

autres convives de la dînette, qui remonteront vers l'hôpital russe,

tandis que je m'en irai solitairement tout le long des quais, jusqu'à

l'échelle coutumière. Là, je réveillerai, pour qu'il me ramène à bord,

quelqu'un de ces bateliers nippons, qui se tiennent blottis jusqu'au

matin dans la cabane de leur sampan.

Minuit à peu près, quand j'arrive aux escaliers de granit qui descendent

dans la mer, et la neige tombe plus fort; la rade, emplie de lourdes

ténèbres, entre les montagnes de ses rives, semble un bien sinistre

gouffre. J'appelle dans l'obscurité:

--Sampan! sampan!

D'en bas répond une voix étouffée, et puis une trappe s'ouvre, dans une

espèce de petit sarcophage qui flottait sur l'eau sombre, et la tête

d'un sampanier se montre éclairée par une lanterne.

--C'est pour aller où?

--Là-bas, au grand cuirassé français.

Mais, tandis que nous parlementons, je distingue une forme humaine, qui

gît par terre et sur laquelle un peu de poudre blanche est tombée. Un

col bleu! Un matelot de chez nous peut-être: cela leur arrive... Non, un

allié seulement. L'allumette, qui brûle une demi-seconde et que le vent

de neige m'éteint aussitôt, me montre dans un éclair une figure de

Russe, à belle moustache jaune, ivre-mort. Que faire pour ce pauvre

diable, que de vilains petits rôdeurs japonais sont capables de noyer,

comme cela s'est vu plus d'une fois depuis l'arrivée des escadres?...

Bon! voici maintenant, deux autres silhouettes humaines qui se dessinent

et s'approchent. Encore des grands cols. Ah! je les connais, ceux-là:

deux du _Redoutable_. Un peu gris, ayant envie de rentrer à bord et ne

sachant comment s'y prendre. C'est bien, je leur donnerai place, mais

ils emporteront le Russe, qu'en passant on déposera à bord d'un bateau

quelconque de sa nation. Un par les pieds, un par la tête, ils le

descendent pendant que le sampanier, tenant au bout d'un bâtonnet le

petit ballon rouge de sa lanterne, éclaire de son mieux, sur les marches

où l'on glisse, cette scène d'ensevelissement.

Insinuons-nous donc tous au fond du sarcophage, fermons au-dessus de

nos têtes la petite trappe, car on gèle, et, à la grâce de Dieu et du

sampanier, en route sur les lames sautillantes, dans ce noir d'Érèbe où

tourbillonnent des flocons blancs.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 49 / 97 题