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Mercredi, 23 janvier.

Je passais tranquillement, avec un de mes camarades du _Redoutable_,

dans Motokagomachi, la grande rue des boutiques, regardant les bibelots

extraordinaires aux devantures et les sourires de ces gentilles petites

personnes, qui ont les yeux si bridés. Mais, en avant de nous là-bas,

très vite un rassemblement se formait, d'où partaient des vociférations

aiguës, grinçantes, rugueuses, comme celles des Chinois en guerre. Et au

milieu de ce groupe excité, deux officiers français, contre lesquels

semblait tournée la fureur générale!... Alors, nous sommes accourus

aussi, il va sans dire.

C'étaient deux enseignes de vaisseau, arrivés d'hier à Nagasaki sur un

croiseur. Des bonshommes autour d'eux avaient les poings levés, leurs

courts bras jaunes sortant jusqu'à l'épaule des manches de leurs robes.

Or, ces bonshommes, nous les connaissions bien: c'étaient des marchands

de potiches du voisinage, chez lesquels nous avions l'habitude de

fréquenter, gens à sourires et à révérences plus que personne, gens

d'ordinaire obséquieux et patelins,--mais si transfigurés aujourd'hui

par la colère! Leurs petits yeux devenus effrayants, leur bouche

contractée par un rictus de fauve! Des êtres pour nous tout à fait

nouveaux, imprévus, ressemblant à ces masques de guerre qui grimacent la

mort, et dont les Japonais ont bien dû en effet prendre le modèle chez

eux quelque part.

Tout simplement ces Français avaient poussé du pied le chien d'un de ces

marchands, qui voulait mordre: alors, besoin immédiat de revanche

nationale contre les deux étrangers...

Le calme un peu dédaigneux des attaqués, notre arrivée aussi, à nous qui

étions connus pour être d'assez faciles acheteurs, empêcha la bagarre

d'aller jusqu'au premier coup de poing; sans cela nous étions

aveuglément houspillés par la foule, et non moins aveuglément traînés au

poste par une escouade de police, ainsi qu'il arriva la semaine dernière

aux officiers d'une autre flotte européenne.

Ce petit peuple, arrogant et plein de mystère, cache, sous ses dehors

gracieux, une haine farouche pour les hommes de race blanche.

Imaginerait-on même qu'un de leurs sujets de jalousie contre les

Européens est de ne pouvoir, pour cause de visage trop plat, user d'un

pince-nez? Aussi les élégants d'entre eux se hâtent-ils d'en porter,

même s'ils n'en ont pas besoin, pour peu qu'ils se sentent au milieu de

la figure un soupçon de quelque chose permettant d'en accrocher un.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 34 / 97 题