Lundi, 21 janvier.
Madame Prune caressait depuis de longs jours le rêve de venir me voir à
bord, comme elle était venue jadis sur la _Triomphante_, il y a tantôt
quinze ans, hélas! à l'époque où s'épanouissaient, dans toute leur
fraîcheur première, ses sentiments pour moi.
J'avais galamment consenti, mais, en homme correct qui craint de donner
à jaser, je m'étais rendu chez madame Renoncule ma belle-mère pour la
prier de chaperonner la visiteuse. Et, afin d'enlever même tout
caractère clandestin à cette entrevue, j'avais convié aussi deux de mes
belles-soeurs et quatre jeunes guéchas de ma connaissance, en leur
recommandant d'apporter des guitares.
Il avait fallu ensuite prévenir la police nipponne, pour les raisons
suivantes. Depuis des années, le Japon détenait le monopole d'exporter
dans toutes les villes maritimes de l'Extrême-Orient des jeunes
personnes de caractère gai, spécialement destinées à faire oublier aux
navigateurs les austérités de la mer; mais le gouvernement du Mikado
veut supprimer aujourd'hui cet usage, qu'il regarde comme attentatoire
au bon renom national, et devient très circonspect lorsqu'il s'agit de
laisser des dames seules se rendre à bord des navires.
La perspective d'être présentés à madame Prune avait jeté parmi mes
camarades un doux émoi. Ils avaient fait des frais, commandé pour la
table des fleurs et de très ingénieuses sucreries. Et, à l'instant fixé,
leurs jumelles se promenaient discrètement sur tous les sampans de la
rade, pour épier la venue de nos invitées.
Au bout d'une demi-heure, personne. Au bout d'une heure, rien encore. Et
j'ai envoyé aux informations, sur le quai.
Des policiers,--trop peu physionomistes, hélas!--s'étaient opposés à
l'embarquement de ces dames, malgré l'autorisation accordée la veille,
croyant au départ d'une relève de pensionnaires pour certaines maisons
de Shangaï ou de Singapour.
Madame Renoncule, paraît-il, toujours si maîtresse d'elle-même, avait
reçu ce coup le front haut, et s'était contentée de ramener avec dignité
mes belles-soeurs au logis.
Mais, à l'idée d'être prise pour l'une de ces hétaïres migratrices, qui
ne craignent pas d'abandonner l'autel de leurs ancêtres pour aller
vendre à l'étranger leur sourire, madame Prune s'était évanouie.