Aujourd'hui, une visite dont je m'amusais d'avance, ma première à
mademoiselle Pluie-d'Avril, dans son domicile particulier.
Et je l'ai trouvé tel que je l'imaginais, ce logis de petite cigale sans
lendemain, de petite créature qui n'existe que par la grâce éphémère et
le chatoiement des atours, à l'égal de quelque papillon éclos pour
charmer nos yeux. C'est dans une vieille rue qui monte,--non vers les
montagnes des temples et des tombeaux, mais vers la «Montagne ronde»,
sorte de colline détachée en pleine ville et ne supportant que des
maisons-de-thé ou des maisons de plaisir. Là, au premier étage d'une
construction à la mode ancienne, toute de bois de cèdre et de papier, le
nid de la petite danseuse s'avance en balcon, au-dessus des passants
rares et discrets. On se déchausse, il va sans dire, dès le bas de
l'escalier, garni de nattes blanches, et tout est minutieusement propre
dans la maisonnette sonore, dont les bois, desséchés depuis cent ans,
vibrent comme la caisse d'une guitare.
Mademoiselle Pluie-d'Avril habite avec M. Swong, un énorme chat, matou
bien fourré, d'imposante allure, qui porte une collerette tuyautée, et
madame Pigeon, une vieille, vieille femme à cheveux blancs qu'elle
appelle grand'mère,--quelque «madame Prune» du temps passé, sans doute,
mais qui a pourtant de braves yeux, un air de bonne aïeule, douce et
presque respectable.
Après mille révérences, pendant qu'on se hâte de me préparer des bonbons
et du thé, je passe, du coin de l'oeil, l'inspection de ce logis. C'est
drôle d'être là, et mademoiselle Pluie-d'Avril, en maîtresse de maison,
comment dire ses belles manières, son affairement, et le sérieux de son
impayable minois!... Un intérieur bien modeste; on est comme chez des
gens du peuple, mais soigneux. Ce qui détonne seulement, ce sont les
coffres de laque contenant les costumes de danse, dont quelques-uns,
jetés çà et là, semblent des robes de fée qui traîneraient dans une
chaumine. Aux murs, de bois sec et de papier blanc, il y a des
photographies de mademoiselle Pluie-d'Avril et de quelques-unes de ses
camarades, dans leurs rôles à succès: frimousses de jeunes chattes, avec
des falbalas comme les princesses nipponnes de jadis, ou avec des
perruques de douairière. Et, à titre de curiosité exotique, il y a aussi
deux images européennes: l'impératrice Eugénie et le roi
Victor-Emmanuel... Cependant je ne vois nulle part la table des
ancêtres, le recoin vénéré, toujours un peu noirci par la fumée des
baguettes d'encens, que l'on trouve dans les maisons les plus pauvres.
Non, il fait défaut ici, cet autel qui est l'indice de toute famille
constituée; la petite danseuse n'a donc point de parents, et n'est
chaperonnée dans la vie que par ce matou sournois et cette grand'mère de
hasard.
Au fait, pourquoi donc s'en est-elle allée, la soi-disant grand'mère, la
vieille dame aux yeux restés honnêtes?... Et pourquoi M. Swong, assis
gravement sur son postérieur, la collerette relevée en fraise à la
Médicis, m'observe-t-il fixement avec ses yeux verts?... Dans ce
milieu-là, tout est mystérieux et tout est possible... Cependant, non,
je ne peux croire que cette éclipse de madame Pigeon soit
intentionnelle; un pareil soupçon me gâterait ce propret logis, cette
petite créature fine, et la collation posée devant moi sur les nattes du
plancher. Chassons le doute mauvais, et asseyons-nous par terre pour
faire la dînette, avec des cérémonies, comme dans le monde...
Quand il est l'heure de prendre congé, j'embrasse mademoiselle
Pluie-d'Avril et M. Swong, chacun sur la joue, et on me reconduit très
aimablement, très cordialement, après avoir exprimé l'espérance de me
revoir. Sans aucun doute, je reviendrai, car tout s'est passé à
souhait, il n'y a eu nulle équivoque, et, sur la dernière marche du
vieil escalier, mademoiselle Pluie-d'Avril, prosternée, son éventail à
la main, me suit d'un franc et gentil sourire...
Mais qu'est-ce qu'il peut bien y avoir, dans cette toute petite tête de
danseuse, et dans ce petit coeur?... Toujours la mélancolique
interrogation sans réponse, que j'ai si souvent ressassée à propos
d'êtres essentiellement différents de moi et indéchiffrables, chats,
singes, ou enfants des races humaines très distantes de la nôtre, dont
le regard était entré dans le mien par la route profonde... Et puis,
quels seront ses lendemains, à celle-là, et quelles prostitutions
l'attendent? Restera-t-elle seulement jolie en grandissant, quand la
fleur de l'enfance sera fanée sur ses joues? Et alors, si elle ne l'est
plus, jolie, dans quelle misère ira-t-elle finir, la petite fille aux
belles robes?...
Tout en songeant à ces lendemains de mademoiselle Pluie-d'Avril, qui
incarne encore un rêve du vieux Japon, du Japon des laques et des
éventails, je retombe peu à peu dans le Nagasaki moderne, et voici les
quais, les cabarets à l'américaine. C'est l'heure où la foule
lamentable des ouvriers quitte les usines, visages noircis par ce hideux
charbon de terre, qui aura été, plus que l'alcool peut-être, le fléau
destructeur de notre espèce. Et là-bas, sur la rive d'en face, au pied
de ces montagnes qui ne connaissaient naguère que les cèdres, les
bambous et les pagodes, des tuyaux fument, fument, empoisonnent l'air du
soir, et des machines sifflent, crient avec des voix de Guignol: là est
l'arsenal maritime, où l'on s'épuise nuit et jour à construire les plus
ingénieuses machines, pour ces grandes tueries d'ensemble, inconnues à
nos ancêtres.