XII

1er janvier 1901.

Éveillé par une aubade bruyante, alerte et joyeuse, qui éclate avant

jour dans les flancs de l'énorme cuirassé endormi: c'est le «branlebas»

de l'équipage, la musique pour faire lever les matelots. Mais cette

fois, à ce premier matin de l'année et du siècle, clairons et tambours,

dans l'obscurité, n'en finissent plus de jouer toutes les dianes de leur

répertoire; jamais les hommes du _Redoutable_ au réveil n'ont eu ce long

tapage de fête.

Où suis-je? J'ai si souvent dans ma vie changé de place, qu'il m'arrive

plus d'une fois de ne pas savoir, comme ça tout de suite, au sortir du

sommeil... La lumière, que machinalement j'ai fait jaillir, la lumière

électrique, me montre un étroit réduit tendu de peluche rouge, et rempli

de camélias rouges; de longues branches, presque des buissons de

camélias, dans des vases de bronze. Et des déesses en robes d'or, au

visage très doux, sont là assises près de moi, les yeux baissés,--comme

dans les temples de la Ville Interdite[1], où elles habitèrent trois

fois cent ans...

Ah! oui... Ma chambre à bord du _Redoutable_... Je reviens de Chine, et

je suis au Japon...

On frappe à ma porte, discrètement: l'un après l'autre, quatre ou cinq

matelots, qui viennent de se lever, entrent pour me souhaiter la bonne

année et le _bon siècle_, avec des petits compliments naïfs. C'est donc

bien aujourd'hui le commencement du XXe. Je m'étais figuré le

commencer l'an dernier, pendant la nuit du 1er janvier 1900, sur la

lagune indienne, alors qu'une barque du Maharajah de Travancore

m'emmenait au clair des étoiles, entre deux rideaux sans fin de grands

palmiers noirs; mais non, je m'étais trompé, affirment les

chronologistes, et ce matin seulement je verrai l'aube de ce siècle

nouveau.

Aube de janvier, lente à paraître; une heure se passe encore avant que

les deux déesses, gardiennes de ma chambre, s'éclairent d'un peu de

jour.

Mais quand enfin j'ouvre ma fenêtre, le Japon qui m'apparaît alors,

indécis et comme chimérique, moitié gris perle et moitié rose, est plus

étrange, plus lointain, plus _japonais_ que les peintures des éventails

ou des porcelaines; un Japon d'avant le soleil levé, un Japon

s'indiquant à peine, sous le voile des buées, dans le mystère des

nuages. Tout auprès de moi, des eaux luisent, semblent des miroirs

reflétant de la lumière rose, et puis, en s'éloignant, cette surface de

la mer tranquille devient de la nacre sans contours, se perd dans

l'imprécision et la pâleur. Des flocons de brume, des ouates colorées

comme des touffes d'hortensia, enveloppent et dissimulent tout ce qui

est rivage; plus haut seulement, et toujours en rose, en rose très

atténué de grisailles, s'esquissent des bouquets d'arbres suspendus, des

rochers à peine possibles tant ils ont de hardiesse ou de fantaisie, et

enfin des montagnes, plutôt des reflets de montagnes, n'ayant pas de

base, rien que des cimes, des dentelures, des pointes érigées dans le

ciel vague. Ces choses transparentes, on n'est pas sûr qu'elles

existent; en soufflant dessus, on risquerait sans doute de changer tout

ce décor imaginaire. Il fait idéalement doux; dans l'air presque tiède

on sent l'odeur de la mer et un peu le parfum de ces baguettes que les

gens brûlent ici perpétuellement sur les tombes, ou sur les autels des

morts. Voici maintenant une grande jonque, une d'autrefois, qui passe

avec sa voilure archaïque et sa poupe de trirème; dans le site irréel,

devant cette sorte de trompe-l'oeil qui a des nuances de nacre et de

fleur, elle glisse sans que l'on entende l'eau remuer, et la brume

enveloppante l'agrandit; on croirait un navire fantôme, si elle n'était

toute rose elle-même, sur ces fonds roses.

Dix heures; les buées du matin ont fondu au soleil, qui est chaud

aujourd'hui comme un soleil de mai.

L'amiral me délègue pour aller, en épaulettes et en armes, présenter au

gouverneur japonais ses voeux de bonne année, et une baleinière du

_Redoutable_ m'emmène, à l'aviron, sur l'eau devenue très bleue.

La foule nipponne dans les rues est déjà en habits de fête.

Il me faudra deux coureurs à ma _djinricha_, pour la vitesse, et surtout

pour le décorum, en tant qu'officier français;--or, c'est difficile à

recruter un jour de premier de l'an, car messieurs les coureurs font

leurs visites et déposent leurs cartes. Quand j'ai trouvé cependant mon

équipe, nous partons à toutes jambes avec des cris pour écarter le

monde.

Et un monde si drolatique ou si gracieux! Un monde à sourires et à

révérences, qui s'empresse vers mille devoirs de civilité, et se

complimente tout le long du chemin, avec un affairement bien inconnu aux

premiers de l'an chez nous. Des mousmés vont par bande, aussi vite que

permettent leurs sandales attachées entre le pouce et les doigts; elles

sont habillées de clair, de nuances tendres, et des piquets de fleurs

artificielles rehaussent leur chignon aux coques parfaites. Des bébés

adorables, aux yeux de chat, trottinent se donnant la main, l'air

important, en longue robe de cérémonie, coiffés d'une manière très

apprêtée, avec des petites touffes, des petits pinceaux de cheveux

s'érigeant dans diverses directions. Enfin messieurs les portefaix et

messieurs les coureurs sont eux-mêmes en tenue de gala, en robe de coton

bleu bien neuve et bien raide, ornée de larges inscriptions blanches sur

le dos et la poitrine; ils tiennent à la main les cartes de visite

qu'ils vont au pas de course distribuer à leurs brillantes relations.

Une maison neuve, à peu près européenne, dont les abords sont encombrés

par les djinrichas d'innombrables visiteurs: c'est chez le gouverneur de

la ville, qui nous reçoit avec le frac brodé et le sourire officiel des

préfets d'Occident.

Après un grand déjeuner d'officiers, à la table de l'amiral, vite je

quitte ma tenue de marin pour retourner à terre, me mêler à la foule

japonaise.

Nagasaki, d'un bout à l'autre de ses rues, est enguirlandée d'une

manière uniforme. Tout le long des maisonnettes de bois, vieilles ou

neuves, court une interminable frange verte, faite de touffes en roseau

alternant avec de longues feuilles de fougère pendues par la tige. Et,

devant l'entrée de chaque demeure, au cordon qui soutient cette frange,

est attachée une pendeloque toujours pareille, qui se compose d'une

carapace rouge de homard, de deux coquilles d'oeuf et d'un peu de

feuillage. Tout cela, paraît-il, est traditionnel, symbolique,

inchangeable décoration du premier jour de chaque année.

Entre ces guirlandes ininterrompues, l'agitation souriante de la foule

bat son plein, sous le soleil d'hiver; gentilles mousmés, pâlottes et

mièvres, vieilles duègnes aux sourcils rasés, aux dents laquées de noir,

se saluent et se resaluent au passage, comme si, de se rencontrer,

c'était chaque fois une joie et une surprise à n'en plus revenir; des

dames, qui se trouvent nez à nez à un carrefour, stationnent une heure

en face les unes des autres, cassées en deux pour les plus profondes

révérences, et c'est à qui n'osera pas se redresser la première. Du côté

des hommes, même de ceux qui restent vêtus à la japonaise, les chapeaux

melon sévissent en ce jour avec fureur, et quelques grands élégants,

fidèles encore à la robe de soie des ancêtres, ont fait cependant une

concession au goût moderne en se coiffant d'un haut de forme.

Très empressés, les visiteurs, les visiteuses, en général sont reçus

dans le vestibule de la maison,--le petit vestibule tapissé de nattes

blanches, où se trouve aujourd'hui un plateau rempli de sucreries

cocasses, à côté de l'inévitable vase de bronze contenant la braise pour

allumer les pipes en miniature des dames. Ils dégoisent avec volubilité

leurs compliments, ces visiteurs si polis, leurs compliments entrecoupés

de révérences, saisissent du bout des doigts, après mille cérémonies et

mille grâces, un de ces petits bonbons en forme de fleur ou d'oiseau,

tout à fait immangeables pour nous, puis reprennent leur course, en se

retournant plusieurs fois dans la rue pour saluer encore.

Oh!... Mon petit chat qui fait ses visites lui aussi!... Mon petit chat

vêtu de couleurs presque sévères, pour la rue, et s'empressant comme les

grandes personnes à remplir ses devoirs de civilité!... Non, qui n'a pas

vu la petite mademoiselle Pluie-d'Avril assise avec dignité dans son

pousse-pousse, et tenant en main ses cartes de visite, lilliputiennes

comme elle-même; qui n'a pas rencontré ça, et n'en a pas reçu au passage

un cérémonieux salut, n'imaginera jamais la grâce et le charme d'une

mousmé de douze ans, diplômée pour la danse et le beau maintien...

Tant de remuement comique, et un si clair soleil sur la bigarrure des

costumes, chassaient la tristesse que chaque premier de l'an traîne à sa

suite; mais elle n'était pas loin, elle rôdait dans l'air, cette

tristesse à laquelle on n'échappe pas ce jour-là, et bientôt nous nous

retrouvons, elle et moi, comme d'anciens amis, fatigués de s'être trop

connus; c'est au milieu des quartiers caducs, aujourd'hui silencieux,

qui confinent à l'immense ville des morts et où passe à peine, de temps

à autre, quelque mousmé furtive, jetant l'éclat de sa robe de fête au

milieu des antiques boiseries et des vénérables pierres. Nagasaki finit

à la montagne abrupte, qui s'élève chargée de temples et de sépultures,

qui forme tout alentour un seul et même cimetière, étagé au-dessus de la

ville des vivants, un cimetière un peu dominateur, mais tellement doux

et ombreux...

Au pied même de cette nécropole, passe une rue délaissée, où demeure la

vieille et maigre madame L'Ourse, ma fleuriste habituelle. C'est une rue

très ancienne; d'un côté, il y a des maisonnettes d'autrefois, des

échoppes centenaires où l'on vend des fleurs pour les tombes, et, de

rencontre, des petits dieux domestiques, ou des autels en laque pour

ancêtres; de l'autre, il y a le flanc même de la montagne, le rocher

presque vertical, interrompu de distance en distance par les grands

portiques sans âge, les grands escaliers qui conduisent aux pagodes, ou

bien par les petits sentiers de chèvre, tapissés de capillaires et de

mousses, qui vont se perdre là-haut, chez messieurs les morts et

mesdames les mortes. J'y viens souvent, dans cette rue, non pas

seulement à cause de madame L'Ourse, mais pour prendre ensuite quelqu'un

de ces sentiers grimpants et monter dans l'immense et délicieux

cimetière. Surtout par un soleil nostalgique, d'une tiédeur d'orangerie,

comme celui de ce soir, je ne sais pas s'il existe au monde un lieu plus

adorable; c'est un labyrinthe de petites terrasses superposées, de

petites sentes, de petites marches, parmi la mousse, le lichen et les

plus fines capillaires aux tiges de crin noir. En s'élevant, on domine

bientôt toutes les antiques pagodes, rangées à la base de cette montagne

comme pour servir d'atrium aux quartiers aériens où dorment les

générations antérieures; la vue plonge alors sur leurs toits compliqués,

leurs cours aux dalles tristes, leurs symboles, leurs monstres. Au delà,

toute cette ville de Nagasaki, vue à vol d'oiseau, étale ses milliers

de maisonnettes drôles couleur vieux bois et de poussière; au delà

encore, viennent les rives de verdure, la baie profonde, la mer en nappe

bleue, la tourmente géologique d'alentour, l'escarpement des cimes, tout

cela lointain et comme _apaisé_ par la distance. L'apaisement, la paix,

c'est surtout ce que l'on sent pénétrer en soi, plus on séjourne dans ce

lieu et plus on monte; mais pour nous elle est très étrange, la paix que

cette ville des morts exhale avec la senteur de ses cèdres et la fumée

de ses baguettes d'encens: paix de ces milliers d'âmes défuntes qui

perçurent le monde et la vie à travers de tout petits yeux obliques et

dont le rêve fut si différent du nôtre. Ils sont innombrables, les êtres

dont la cendre se mêle ici à la terre; les bornes tombales, inscrites de

lettres inconnues, se groupent par familles, se pressent sur le flanc de

la montagne comme une multitude assemblée pour un spectacle; il en est

de si anciennes, de si usées qu'elles n'ont plus de forme. Et tout ce

versant regarde le sud et l'ouest, de façon à être constamment baigné de

rayons, le soir surtout, attiédi et doré même quand décline le soleil

d'hiver, comme en ce moment. Le long des étroits sentiers, aujourd'hui

semés de feuilles mortes, qui grimpent vers les cimes, on passe parfois

devant des alignements de gnomes assis sous la retombée des fougères,

bouddhas en granit de la taille d'un enfant, la plupart brisés par les

siècles, mais chacun ayant au cou une petite cravate d'étoffe rouge,

nouée là par les soins de quelque main pieuse. Par exemple, de

personnages vivants, on n'en rencontre guère; un bûcheron, de temps à

autre, un rêveur; une mousmé qui, par hasard, ne rit pas, ou une vieille

dame apportant des chrysanthèmes, allumant sur une tombe une gerbe de

ces baguettes parfumées qui donnent à l'air d'ici une senteur d'église.

Il y a des camélias de cent ans, devenus de grands arbres; il y a des

cèdres qui penchent au-dessus de l'abîme leurs énormes ramures, noueuses

comme des bras de vieillard. Des capillaires de toute fantaisie, longues

et fragiles, forment des amas de dentelles vertes, dans les recoins qui

ont la tiédeur et l'humidité des serres. Mais ce qui envahit surtout

les tombes et les terrasses des morts, c'est une certaine plante de

muraille, empressée à tapisser comme le lierre de chez nous, une plante

charmante aux feuilles en miniature, qui est l'amie inséparable de

toutes les pierres japonaises.

On reçoit en plein les rayons rouges du soir, en ce moment, dans les

hauts cimetières tranquilles; les feuilles mortes, le long des chemins,

semblent une jonchée d'or, en attendant qu'elles se décomposent pour

féconder les mousses et tout le petit monde délicat des fougères. Les

bruits d'en bas arrivent à peine jusqu'ici; la ville, aperçue dans un

gouffre, au-dessous de ses pagodes et de ses tombes, n'envoie point sa

clameur vers le quartier de ses morts: dans ce calme idéal, dans cette

tiédeur, comme artificielle, épandue sur la nécropole par le soleil

d'hiver, les âmes d'ancêtres, même les plus dissoutes par le temps,

doivent reprendre un peu de conscience et de souvenir.

Quant à moi, qui suis né sur l'autre versant du monde, voici qu'au

milieu de ces ambiances étranges je songe très mélancoliquement à mon

pays, à l'année qui vient de finir, au siècle tombé ce matin dans

l'abîme et qui fut celui de ma jeunesse...

Maintenant une cloche sonne, en bas dans une pagode, une cloche

formidable et lente,--quelqu'une de ces cloches énormes qui sont

couvertes d'inscriptions mystérieuses ou de figures de monstre, et que

l'on fait vibrer au choc d'une poutre suspendue;--elle sonne à

intervalles très espacés, comme chez nous pour les agonies. Elle ne

trouble rien; plutôt elle accentue, elle souligne cet exotique silence.

En l'entendant, je me sens plus loin encore de la terre natale; je

regarde avec plus de tristesse ce rouge soleil au déclin, qui, à cette

heure même, se lève là-bas, pour un matin sans doute glacé, sur ma

maison familiale...

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 24 / 97 题