31 décembre.

L'immense et formidable escadre qui s'était réunie cet été, de tous les

coins du monde, dans le golfe de Petchili, vient forcément de se

disperser à l'approche des glaces. Les monstres en fer, qui ne peuvent

plus rôder aux abords de Pékin, sont allés s'abriter un peu partout,

dans des régions moins froides, pour attendre le printemps, où l'on

s'assemblera de nouveau comme une troupe de bêtes de proie.

Plusieurs de ces monstres ont cherché asile, comme nous, dans la grande

baie de Nagasaki, tiède et fermée. Nous sommes là quantités de

cuirassés et de croiseurs, immobilisés pour quelques mois, et attendant.

Des centaines de marins, fort divers d'allure et de langage, animent

donc chaque soir de leurs chansons ou de leurs cris les quartiers de la

ville où l'on s'amuse, les innombrables bars à l'américaine remplaçant

les maisons-de-thé d'autrefois. Les nôtres fraternisent un peu avec ceux

de la Russie, mais beaucoup plus avec ceux de l'Allemagne, qui sont

d'ailleurs remarquables de bonne tenue et d'élégance. C'était imprévu,

cette sympathie entre matelots français et allemands, qui vont par les

rues bras dessus bras dessous, toujours prêts à tomber ensemble à coups

de poing sur les matelots anglais dès qu'ils les aperçoivent.

Au milieu de tout ce monde, les petits matelots japonais, vigoureux,

lestes, propres, font très bonne figure. Et les cuirassés du Japon,

irréprochablement tenus, extra-modernes et terribles, paraissent de

premier ordre.

Combien de temps resterons-nous dans cette baie? Vers quelle patrie

serons-nous dirigés ensuite? Et quelle sera la fin de l'aventure?... La

guerre d'abord, entre la Russie et le Japon, la guerre s'affirme

inévitable et prochaine; sans déclaration peut-être, elle risque

d'éclater demain, par quelque bagarre impulsive aux avant-postes, tant

elle est décidée dans chaque petite cervelle jaune; le moindre portefaix

dans la rue en parle comme si elle était commencée, et compte

effrontément sur la victoire.

Malgré toute l'incertitude de l'avenir, en ce moment nous nous amusons

de la vie; après notre séjour sur les eaux chinoises, qui fut si

austère, si fatigant et si dur, cette baie nous semble un agréable

jardin, où l'on nous aurait envoyés en vacances, parmi des bibelots

délicats et des poupées.

Bien que le retour soit encore si douteux et éloigné, vraiment oui, nous

nous amusons de la vie, pendant que notre amiral, amené ici mourant,

reprend ses forces de jour en jour, sous ce climat presque artificiel,

entre ces montagnes qui arrêtent les rafales glacées. Un soleil, qui a

l'air de passer à travers des vitres, surchauffe presque chaque jour les

pentes délicieusement boisées entre lesquelles Nagasaki s'enferme. Sur

les versants au midi, les oranges mûrissent; les énormes cycas de cent

ans, qui, au seuil des vieilles pagodes, semblent des bouquets d'arbres

antédiluviens, baignent dans la lumière leurs plumes vertes; contre les

murs des jardins, les camélias fleurissent, avec les dernières roses, et

on peut s'asseoir dehors comme au printemps, devant les petites

maisons-de-thé qui sont perchées au-dessus de la ville, à différentes

hauteurs, parmi les temples et les milliers de tombeaux.

Vers la fin de la journée, quand le soleil s'en va et quand c'est

l'heure de rentrer à bord, il fait juste assez froid pour que l'on

trouve hospitalière et aimable la petite salle aux murs de tôle, bien

chauffée par la vapeur, le «carré» où l'on dîne avec de bons camarades.

Et aujourd'hui, dernier jour de l'an et du siècle, par un temps tiède,

suave, tranquille, je suis allé chez messieurs les horticulteurs nippons

qui, de père en fils, torturent longuement les arbres, dans des petits

pots, parmi des petites rocailles, pour obtenir des nains vieillots qui

se vendent très cher. Au soleil de la Saint-Sylvestre, se chauffaient

là, tout le long des allées, des alignements de potiches où l'on voyait

des chênes, des pins, des cèdres centenaires, la mine vénérable et

caduque, pas plus hauts que des choux. Mais je ne voulais que des fleurs

coupées, des roses d'arrière saison, des branches de camélias à pétales

rouges, de quoi remplir deux pousse-pousse, qui ont traversé la ville à

ma suite.

Ce soir donc, toute cette moisson était dans ma chambre du _Redoutable_

qui ressemblait à la cabane d'un fleuriste. Deux braves matelots en

composaient des gerbes sous ma direction, et, à l'heure du thé, je les

ai portées à notre amiral, qui nous semblait près de mourir il y a trois

semaines, mais qui a repris sa figure des bons jours, qui est ressuscité

comme par miracle, au milieu de ce calme que le Japon lui donne.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 23 / 97 题