L'immense et formidable escadre qui s'était réunie cet été, de tous les
coins du monde, dans le golfe de Petchili, vient forcément de se
disperser à l'approche des glaces. Les monstres en fer, qui ne peuvent
plus rôder aux abords de Pékin, sont allés s'abriter un peu partout,
dans des régions moins froides, pour attendre le printemps, où l'on
s'assemblera de nouveau comme une troupe de bêtes de proie.
Plusieurs de ces monstres ont cherché asile, comme nous, dans la grande
baie de Nagasaki, tiède et fermée. Nous sommes là quantités de
cuirassés et de croiseurs, immobilisés pour quelques mois, et attendant.
Des centaines de marins, fort divers d'allure et de langage, animent
donc chaque soir de leurs chansons ou de leurs cris les quartiers de la
ville où l'on s'amuse, les innombrables bars à l'américaine remplaçant
les maisons-de-thé d'autrefois. Les nôtres fraternisent un peu avec ceux
de la Russie, mais beaucoup plus avec ceux de l'Allemagne, qui sont
d'ailleurs remarquables de bonne tenue et d'élégance. C'était imprévu,
cette sympathie entre matelots français et allemands, qui vont par les
rues bras dessus bras dessous, toujours prêts à tomber ensemble à coups
de poing sur les matelots anglais dès qu'ils les aperçoivent.
Au milieu de tout ce monde, les petits matelots japonais, vigoureux,
lestes, propres, font très bonne figure. Et les cuirassés du Japon,
irréprochablement tenus, extra-modernes et terribles, paraissent de
premier ordre.
Combien de temps resterons-nous dans cette baie? Vers quelle patrie
serons-nous dirigés ensuite? Et quelle sera la fin de l'aventure?... La
guerre d'abord, entre la Russie et le Japon, la guerre s'affirme
inévitable et prochaine; sans déclaration peut-être, elle risque
d'éclater demain, par quelque bagarre impulsive aux avant-postes, tant
elle est décidée dans chaque petite cervelle jaune; le moindre portefaix
dans la rue en parle comme si elle était commencée, et compte
effrontément sur la victoire.
Malgré toute l'incertitude de l'avenir, en ce moment nous nous amusons
de la vie; après notre séjour sur les eaux chinoises, qui fut si
austère, si fatigant et si dur, cette baie nous semble un agréable
jardin, où l'on nous aurait envoyés en vacances, parmi des bibelots
délicats et des poupées.
Bien que le retour soit encore si douteux et éloigné, vraiment oui, nous
nous amusons de la vie, pendant que notre amiral, amené ici mourant,
reprend ses forces de jour en jour, sous ce climat presque artificiel,
entre ces montagnes qui arrêtent les rafales glacées. Un soleil, qui a
l'air de passer à travers des vitres, surchauffe presque chaque jour les
pentes délicieusement boisées entre lesquelles Nagasaki s'enferme. Sur
les versants au midi, les oranges mûrissent; les énormes cycas de cent
ans, qui, au seuil des vieilles pagodes, semblent des bouquets d'arbres
antédiluviens, baignent dans la lumière leurs plumes vertes; contre les
murs des jardins, les camélias fleurissent, avec les dernières roses, et
on peut s'asseoir dehors comme au printemps, devant les petites
maisons-de-thé qui sont perchées au-dessus de la ville, à différentes
hauteurs, parmi les temples et les milliers de tombeaux.
Vers la fin de la journée, quand le soleil s'en va et quand c'est
l'heure de rentrer à bord, il fait juste assez froid pour que l'on
trouve hospitalière et aimable la petite salle aux murs de tôle, bien
chauffée par la vapeur, le «carré» où l'on dîne avec de bons camarades.
Et aujourd'hui, dernier jour de l'an et du siècle, par un temps tiède,
suave, tranquille, je suis allé chez messieurs les horticulteurs nippons
qui, de père en fils, torturent longuement les arbres, dans des petits
pots, parmi des petites rocailles, pour obtenir des nains vieillots qui
se vendent très cher. Au soleil de la Saint-Sylvestre, se chauffaient
là, tout le long des allées, des alignements de potiches où l'on voyait
des chênes, des pins, des cèdres centenaires, la mine vénérable et
caduque, pas plus hauts que des choux. Mais je ne voulais que des fleurs
coupées, des roses d'arrière saison, des branches de camélias à pétales
rouges, de quoi remplir deux pousse-pousse, qui ont traversé la ville à
ma suite.
Ce soir donc, toute cette moisson était dans ma chambre du _Redoutable_
qui ressemblait à la cabane d'un fleuriste. Deux braves matelots en
composaient des gerbes sous ma direction, et, à l'heure du thé, je les
ai portées à notre amiral, qui nous semblait près de mourir il y a trois
semaines, mais qui a repris sa figure des bons jours, qui est ressuscité
comme par miracle, au milieu de ce calme que le Japon lui donne.