SEGUITA LA SINAGOGA.

Oth zorochott, oth zorochott,

Astach, mustach, Iochut, zorochott,

Calamala Balochott.

Voilà comment Zambelle recouvra sa vache, laquelle, comme on dit, de la

poisle tomba au feu. Icelle, estant arrachée de la griffe des Juifs,

aussi-tost fut dévorée par des moines enfroquez. Dis, je te prie,

Comine, la mort de ceste miserable Chiarine. Il y a un lieu à deux mille

pas de Cipade, lequel, selon que recite l’histoire, est nommé Motelle,

qui est un petit village pour le peu de maisons qui y sont; mais a un

beau et grand terroir. Là y a une vieille Eglise, ayant ses murailles à

demy rompuës, en laquelle font le service quelque sorte de moines, et

est par eux gouvernée comme est une taverne par des Brodes et Allemans.

Soubs quelle regle ils vivoient, je n’en suis certain: mais, ainsi,

qu’on pouvoit appercevoir avec de la lumiere, on trouvoit qu’un nommé

frere Stopin, qui pour lors sembloit estre la splendeur de l’Eglise,

avoit reformé le convent, et rempli de bons freres Frappars, desquels si

je voulois descrire les meurs porcins, je craindrois apporter un trop

grand scandale aux bons Religieux, ausquels pour la mauvaise vie des

autres pourroit advenir faute de pain et de vin, et de leur pitance

ordinaire, ne recevans plus rien des gens laicz. Iceluy enseigna à ses

moines les preceptes de bien cuisiner et les passa docteurs en l’art de

larderie. Or deux freres Stopins, de ceux qui demeuroient en ce convent,

puans tousjours le lard, ne sçay pour quel sujet, s’estoient mis lors

aux champs, trottans du pied sans aucune mesure, ayans la teste levée en

regardans tout autour, et ès environs d’où ils passoient, donnant un

très-mauvais exemple aux simples gens, estans eshontez, lascifs,

faitneans, sans entendement, n’ayans tousjours l’esprit tendu qu’au

mestier de ruffiennerie et gueuserie.

Pendant qu’ils alloient visiter les commeres, ils advisent de fort loing

Zambelle venir au devant d’eux, lequel touchoit l’infortunée Chiarine.

Le premier de ces deux freres, non pas en l’Ordre, mais qui estoit plus

sçavant que son compagnon en la science de cuisine, soudain se propose

de mettre à effet une brave entreprinse, et dit à son compagnon: «Frere

Baldrach, arreste-toy un peu: je veux gaigner ceste vache qu’ameine vers

nous ce paysan.» Baldrach respond: «Ainsi soit-il: je suis prest, frere

Roch, à faire ce que tu voudras. Si nostre marmite peut engloutir ceste

vache, les feries, precedentes nostre mardi gras, en seront meilleures,

et plus grasses.» Promptement frere Roch met le froc bas, et, estant en

pourpoint, sembloit un brave soldat. Si vous le consideriez ayant

despouillé ses habits monachaux, vous le jugeriez plustost digne de

porter la rondache, ou l’espieu Boulonnois, que non pas de porter une

croix, ou dire la Messe. Ostez-lui la couronne, c’estoit un vray soldat.

Baldrach se cache en un gros halier, comme ils advisent par entre eux.

Frere Roch, ainsi desguisé en homme lay, advance le pas au devant de

Zambelle, et luy dit: «Où vas-tu paysan, où meines-tu ceste chevre?»

Zambelle luy respond: «Chevre? Le cancre! c’est une vache, et non pas

une chevre.--Que dis-tu? luy replique Roch, c’est une chevre. Tu as trop

beu, vilain.--Mais, dit Zambelle, vous avez la veuë de travers, voulant

dire que ma vache Chiarine vous semble une chevre.» Frere Roch commence

à braver: «Que le cancre, dit-il, te vienne aux yeux! c’est une chevre,

je te le dis.» Zambelle luy dit: «Mettez vos lunettes à vos yeux, et

vous pourrez cognoistre une chevre, ou une vache: une chevre n’a point

de queuë; ceste-cy en a une bien longue: ceste-cy porte-elle une barbe

longue comme fait la chevre? chie-elle des crottes? ceste-cy ne crie

point _bai bai_, mais dit _bou_.» Frere Roch luy dit: «C’est une chevre,

qui porte cortes: tu luy as rasé la barbe, et luy as tiré, et allongé la

queuë par derriere.» Zambelle luy respond: «Je suis point barbier, et je

ne sçaurois raser le poil à ceste vache, mais bien luy tirer le

laict.--Dis plustost, réplicque Roch, chevre, et non pas vache.--Je ne

diray pas, respond Zambelle, une mensonge; c’est Chiarine ma vache.»

Frere Roch fait semblant de se mettre en colere, jure et dit: «Veux-tu

jouer ceste beste, que tu nommes vache, contre huit escus, laquelle je

dis estre une vraye chevre? Veux-tu accorder cela?--Ouy, dit Zambelle,

je le veux, desbourse argent: s’il se peut prouver que ma vache ne soit

vache, je ne seray plus Zambelle, ny Chiarine vache; et tu gaigneras la

chevre, si Chiarine est chevre.--Je suis content, dit frère Roch, mais

qui pourra vuider ce différend? Voicy un Religieux.» Sur ceste gageure,

que frere Baldrach oyoit de loing, frere Roch parlant haut tout exprès,

iceluy sort dehors son embuscade, et, faisant comme le vieux renard qui

se cache dedans le buisson pour gripper la poule, se leve doucement et

marche avec une gravité et sembloit un _sanctificetur_, ayant un panier

à son costé. Approchant près de ces gageurs, Roch l’appelle: «O mon

pere, je prie de venir un peu jusques à nous, et de vouloir user d’une

saincte charité en nostre endroit, si telle est en vous? Jugez-nous icy

d’un différend qui n’est pas petit entre nous deux: Cestuy-cy

s’opiniastre, ainsi qu’est la façon des paysans, en ce qu’il dit que ce

n’est pas une chevre qu’il meine, et jure que c’est une vache. Qu’en dit

votre Reverence?» Baldrach respond: «Il n’y a aucun doute que ce ne soit

une chevre: un aveugle le diroit. Et toy, pauvre homme, comment oses-tu

dire que ce soit une vache? Va, tu es un fol. As-tu fait gageure

d’adventure contre cestuy-cy?--Ouy, dit Roch, j’ay mis huict escus

contre la vache. Baldrach conclud: «La chevre donc perduë selon mon

jugement.» Et ainsi Zambelle se trouva desaisi de sa chere Chiarine,

laquelle les freres menerent au couvent de Motelle.

Cependant Cingar venoit tout seul de la ville, et trouvant Zambelle

pleurant comme un enfant: «Que fais-tu là, luy dit Cingar; que

pleures-tu? Où est ta vache Chiarine?» Zambelle luy respond, en faisant

une grande exclamation: «Ha! je suis mort! ha! je suis mort! je suis

mort tout à faict! Ma femme me tuëra, malheureux que je suis!» Cingar,

en riant, luy dit: «Où est demeurée ta vache?--Le cancre, respond

Zambelle, te puisse ronger le nez! Il n’y a plus de vache Chiarine: tu

m’as fait rendre une chevre pour une vache.--Qui est-ce, dit Cingar, qui

te faict accroire que Chiarine soit chevre?» Zambelle respond: «Un

Religieux me le vient d’asseurer tout maintenant. Il porte un cappuchon

et un bissac sur son dos, et de grosses patinostres de bois. Il a une

barbe de bouc et est ceint d’une sangle. Il tient un bréviaire en sa

main droite, et de l’autre il porte un panier. Iceluy a jugé que ma

vache n’estoit point vache et l’a nommée chevre: ce meschant borgne nous

a rendu une chevre et a retenu la vache. La chevre Chiarine nous a esté

baillée; mais la vache Chiarine a esté enlevée. Nous avons premierement

perdu une vache et secondement une chevre, et tu es seul cause de ma

perte.--Ha, ha, dit Cingar, pauvre miserable, tu crois donc à un Moine?

As-tu adjousté foy à un tel frere Lambin? qui, s’il est meschant, il n’y

a meschanceté au monde qu’il ne commette. Allons, le cancre me mange! je

te feray rendre la vache.» Car il pensoit bien que ceste tromperie

estoit venuë par le moyen de ces Moines, qui renient mille fois leurs

couronnes, lesquels il cognoissoit, soubs ceste cappe monachale, bien

aises de trouver nappe mise et de remplir le sac de leur ventre de bons

vivres. «A leur occasion, disoit-il, les gens de bien, les personnes

illustres, ceux qui sont sortis de noble sang et qui sont pleins de

bonnes lettres, et qui portent un mesme habit qu’eux, sont travaillez de

mocquerie, souffrent des hontes grandes, tellement que les Moines, les

freres et les bons Religieux ne sont maintenant que la fable du peuple

pour la faute des faitneans et poltrons.»

Pendant que Cingar degoisoit en cholere telles paroles, maistre Jacob se

presente, lequel autrefois avoit esté Chapelain d’Arene. Cestuy-cy se

vantoit qu’il ne sçavoit ny l’art, ny la façon de bien vivre, et le

montroit par effect. Il estoit prebstre d’une Eglise, laquelle vous

eussiez dit estre un cabret, si vous eussiez veu les murailles tant

dedans que dehors escrites de plusieurs devises et barboüillées de sales

et ordes figures, ainsi qu’on dit que la muraille blanche sert de papier

aux fols. Au dedans vous sentiez le pissat de chiens et de femmes, et à

l’entrée vous voyiez de belles cailles Lombardes. Je ne sçay qui estoit

le simple Evesque qui luy avoit donné les ordres et permis de célébrer

la Messe. Entre les autres vertus qu’avoit nostre messire Jacob, il

estoit plus sçavant qu’aucun mouton. Iceluy, allant à l’eschole, y avoit

passé beaucoup d’années sans pouvoir apprendre une seule lettre, et

fallut apprendre ce maroufle, en l’envoyant à Boulongne pour estudier

avec une telle dexterité: La première lettre de l’alphabet est A.

Icelle, comme capitainesse de toutes les autres, luy fut aussi enseignée

la premiere soubs la representation d’une esquierre ou d’un compas,

duquel se servent les Charpentiers, les Astrologues et Philosophes,

quand ils veulent tirer des lignes en rond, en long ou de travers, avec

lesquelles on marque toutes sortes de formes. Jacob, par ce moyen,

apprint ceste premiere lettre; mais il ne la pouvoit prononcer, et, pour

cet effet, on luy bailla un asne pour precepteur, lequel, à force de

braire _a a, a a_, luy apprint de la prononcer. La lettre d’après, qui

est B, et assez cogneuë aux Grecs, fut incontinent par luy apprinse et

sans peine, parce qu’elle ressemble à ces fers qu’on met aux pieds des

larrons, des meurtriers et meschans qu’on tient en prison, et luy-mesme

y avoit esté autrefois attaché pour avoir violé une fille; et, pour la

sçavoir bien dire, on luy faisoit feindre la voix d’un mouton, _bai,

bai_. Quant à C, il l’apprint en contemplant l’anse d’une seille ou d’un

chauderon, laquelle il cognoissoit assez pour avoir gardé les pourceaux,

et leur avoit faict et porté souvent des augées, et la prononçoit assez

aisément, parce que les Cipadiens disent _Ce, ce_, quand ils appellent

leurs porcs. D luy fut fort aisé à apprendre par cœur à raison qu’il

avoit accoustumé de blasphémer Dieu; et néantmoins on luy apprint encore

par un autre moyen, à sçavoir par le son des cloches quand elles sonnent

_din don_. La cinquiesme, qui est E, avoit esté figurée à Jacob sous la

ressemblance d’un arc bandé sur lequel est la fleche posée; et estant

fait clerc tonsuré, il apprint à la prononcer chantant _Kyrie_; par ce

que les clercs repetent souvent, cest E. Quant à F, il eut tousjours

peur de ceste lettre, parce que c’estoit le commencement de ce mot

_fourche_, que nous disons _gibet_, auquel il avoit merité monter

plusieurs fois, et autant de fois qu’il avoit forgé de faux liards avec

Cingar. Il ne peut apprendre à prononcer G, parce qu’il avoit la langue

grasse, et pour ceste cause il chantoit _Loria in excelsis_ et non pas

_Gloria_. Il ne se soucia point de H, à raison que, suivant le

Doctrinal, les Poëtes n’ont aucun esgard à icelle. Quant à l’I, pour le

retenir en son esprit, on luy proposa le clocher droit et haut de

Sainct-Marc, en la cime duquel y a un Ange qui tourne çà et là, selon le

vent qui le pousse; mais la prononciation luy fut apprinse par le

hennissement d’un cheval ou d’un poulain, quand il dit I, _i, i_. Pour

K, il le laissa là, parce qu’il ne le pouvoit non plus prononcer que le

G, et disoit qu’il le falloit laisser pour le derriere plustost que pour

le devant. Il apprint L, pour la semblance qu’elle a à la faux, avec

laquelle on faulche les prez, et comme est celle qu’on donne à la Mort,

quand on la dépeint sur les murailles. La flute luy en apprint la

prononciation, quand il se trouvoit souvent aux danses de village avec

les autres paysans, l’oyant chanter _lu lu_. M luy fut montrée par son

Magister avec une gentille façon; il luy démancha une fourche de fer à

trois dents, avec laquelle on charge le fumier. Quant à N, on luy

presenta, pour l’apprendre, deux fourches sans manches estans l’une

contre l’autre mises à l’envers. Et icelle, à quelque temps de là, mit

fin à l’estude de maistre Jacob: car il fut pendu entre trois beaux

piliers. La cause du sujet fut la lettre O, laquelle, estant ronde etoit

en grande recommandation à ce prebstre, s’employant souvent à forger sa

faulce monnoye. En après, il disoit ses Messes toutes d’une sorte; et

n’eust sçeu former le signe de la croix. Entre _Confiteor_ et _Amen_, il

n’y avoit pas grande distance, ne songeant qu’à la fin. Car il ne

faisoit que commencer _In nomine Patris_, qu’en trois sauts il estoit à

_Ite Missa est_. Si, au milieu de la Messe, il s’arrestoit quelquefois

au _Memento_, il n’estoit ravi qu’en pensant à l’oye qui se rostissoit,

craignant aussi que le chat meit la patte au plat. Il chantoit souvent

deux Messes le jour et emportoit pour soy l’offerte que faisoient les

paysans pour les trépassez, sans en rien laisser au Curé ou à son

Vicaire. Il vendoit tous les calices d’or et d’argent qu’il pouvoit

desrober, et despendoit son argent en rongnons de veau, dont il estoit

fort friand. Il n’eust pas reblanchi ou renouvellé en cent ans les

corporaux; aussi peu les serviettes et nappes de l’autel, lesquelles

estoient toutes rongées de souris et tachées de vin; il n’y avoit nappe

de cabaret qui ne fut plus blanche. La table, sur laquelle gouste une

bande de Lansquenets, est plus nette, quand ils exercent à l’envy leur

trinc et brindes. Il confessoit pour trois ou quatre deniers les

meurtriers, assassinateurs, larrons et tels meschans, et les absolvoit

de la peine et de la coulpe. Jamais ne voulut avoir de vieilles pour

chambrieres, disant que telles femmes avec leur bave ne font qu’abreuver

leur viande et ont tousjours les oreilles sourdes et le cul lasche;

mais, par sur tout, une jeune chambrière luy plaisoit, de laquelle il

avoit tiré huit garçons, disant qu’il avoit besoing de clers qui luy

pussent respondre _Kyrie_ et _Ora pro nobis_.

Or Cingar l’aperceut, et l’appella: «Holà! messire Jacob, où va ainsi si

vite vostre prudence?» Il respond: «Je m’en vay à Motelle; car les

saincts et beats peres m’ont invité d’aller souper à ce soir avec eux.»

Cingar luy demande: «Qu’ont-ils de bon pour souper?--Ils ont arresté par

entre eux, dit-il, de manger une vache toute entiere avec la peau.»

Incontinent Zambelle s’escrie: «Ha! cancre! seroit-ce bien, ô Cingar,

Chiarine?--Nous irons tout de ce pas, respond Cingar, et sçaurons si la

vache est devenuë chevre: car si Chiarine est redevenuë vache comme elle

estoit auparavant, il n’y a doute que tu ne sois aussi Zambelle; mais,

si Chiarine est chevre, tu seras un autre, et ne seras point une autre

vache.--Et qui seray-je, dit Zambelle, si Chiarine est chevre?--Qui

seras? respond Cingar; tu seras un bœuf, ou quelque gros sommier.» Ils

arrivent enfin aux portes de la saincte Abbaye, et n’estoit point

besoing de frapper à la porte: car l’entrée n’est defenduë à personne,

hommes et femmes y entrent et en sortent à toute heure, et ce convent

n’est jamais sans bons compagnons, mais les reçoit tous. Cingar,

Zambelle et messire Jacob entrent; et ne se presente aucun, qui dise:

«Hola, où allez-vous?» On ne voyoit, par tout le convent, et par les

cloistres, que mille ordures, avec une grande puanteur de merde, et les

araignées penduës et attachées par tout. En ce lieu il n’y a aucune

sobriété, nul silence, nulle discipline: mais la vie qui s’y meine est

semblable aux pourceaux, ou bien à la vache de Zambelle, laquelle pour

lors ces Motellois devoroient peau et tout.

Cingar les trouva en certain quartier reculé, estans en bonne troupe

tout autour de cette vache rostie, et estoient environ vingt ou trente

de ces freres. L’un tire à l’espaule, l’autre à la cuisse: un autre

tient un bon morceau du simier; un autre, de la poitrine: un friand

arrache les yeux de la teste: un aussi friand, après avoir avallé la

chair d’autour un os, en tire la mouëlle. Veistes-vous jamais une bande

de pourceaux se saouller plus salement autour de leur auge, pleine de

sale lavage? Cingar, entrant en ce beau refectoire, est soudain par eux

convié d’en venir manger sa part. Il s’approche et commence à mordre

comme les autres, et donne à Zambelle un os d’alloyau, qui estoit encore

assez garni de chair. Zambelle le prend, mange, et jure n’avoir jamais

mangé chair plus savoureuse. Personne n’entretient le caquet: on n’oit

qu’un brisement d’os, et un soufflement qu’aucuns faisoient sur leur

potage, estant une grande marmite pleine de trippes qui bouilloit sur le

feu. On oioit claquer leurs levres l’une contre l’autre, et le bouillon

leur coulait le long du menton. Ils mangent hastivement; car ainsi

l’Escriture le commande. La miserable Chiarine commence à perdre cuisses

et espaules, et le dedans du corps se découvre representant une grande

carcasse: tant plus ils mangent, et plus la vache devient à rien: et la

faim et la pauvre Chiarine s’en vont ensemble. Messire Jacob se jette

sur le lard et sur la gresse. Il ne veut point d’os. Il ne prend que la

chair grasse, et lappe comme les chiens le jus, qui est dedans les

escuelles, et luy sortent de la gorge de gros crots. Il est contraint

lascher la ceinture, sa panse tirant trop fort; et sur son ventre eut-on

bien joué du tabourin. Il ne travailloit gueres ses dents: car, ouvrant

grand le gosier, avaloit les morceaux entiers, et si les faisoit bien

gros. Frere Roch estoit là assis, Frere Baldrach et Antoch, Frere

Germain, Frere Marmot[56], Frere Schirate, Frere Panocher, Frere

Scapocchin, Frere Tafelle, Frere Agathon, Frere Scarpin, Frere Arofle,

Frere Bisbacche, Frere Enoch, Frere Rige, Frere Bragarotte, Frere Capon.

Voilà les principaux de la bande, qui tiennent eschole en l’art de

cuisine, et ont passé plusieurs maistres en la science de lechecasse. Le

ventre est leur Dieu: le potage est leur loy: la bouteille, leur saincte

Escriture. Desjà les ossemens bien nets de Chiarine estoient jettez sous

la table, et n’y a plus apparence de vache. Ces os sont si bien

renettis, que les chiens ne font point la presse. Les freres se mettent

à lescher les plats et assiettes, n’ayant point autre façon pour laver

les escuelles. Si le lard ou la graisse est figée, ils la grattent avec

leurs ongles, et aucuns avec la manche de leurs frocs, essuyent les

escuelles. Or, après avoir ainsi sabourré leur ventre, ils se levent

pour faire partie, et aller jouer aux cartes: après ce jeu, ils

s’esbattent à l’escrime: après l’escrime, ils goustent. Ainsi passent

leur vie heureusement ces gens ici devotieux. Ils se mocquent de ceux

qui s’échauffent en la chaire à force de bien prescher, qui vont aux

enterrements des morts, qui jeunent, qui se foüettent, qui vont pieds

nuds, qui estudient, qui font mille compositions pour l’Escot[57], et

contre l’Escot.

[56] Frère Marmetta, frère Scapocchia, frère Scapinus, frère Bisbacus,

sont heureusement nommés, et Rabelais ne les a pas oubliés.

[57] Il s’agit de Jean Duns Scott, célèbre théologien, né en Écosse,

et l’un des oracles de la philosophie scolastique. Il entra dans

l’ordre des Cordeliers et mourut en 1308 à Cologne. Ses nombreux

écrits ont été réunis à Lyon en 1639 en 13 vol. in-folio. On rend

depuis quelques années justice à ce docteur qui avait été enveloppé

dans l’injuste mépris longtemps professé pour la philosophie du

moyen âge, mais dans lequel on reconnaît un esprit ferme, un

logicien sévère, quoique subtil. On peut consulter à son égard le

_Dictionnaire des sciences philosophiques_, t. II, p. 165;

l’_Histoire de la philosophie du moyen âge_, par M. Rousselot, t.

III, p. 1-75; l’_Histoire de la philosophie scholastique_, par M.

Haureau, t. I, p. 112-130; t. II, p. 307-383.

Il estoit tard, et Cingar se vouloit retirer, ayant assez bien chargé

son vaisseau. Zambelle le tire par derriere, et le supplie de luy

vouloir faire rendre sa vache, luy monstrant avec le doigt le larron de

moine, qui la luy avoit prinse. Alors Cingar, en riant, se faict bailler

un sac, lequel il emplit des ossemens, qui estoient soubs la table, et,

le chargeant sur l’espaule de Zambelle, luy dit: «Allons-nous-en; car en

ce sac tu portes Chiarine: Zambelle, vien; nous l’enterrerons nous

deux.» Et prenant congé de tous ces bons compagnons, se met en chemin,

et Zambelle le suivoit, assez chargé des os de sa Chiarine. Quand ils

furent près la fosse de Cipade où les grenoüilles chantent

ordinairement, là mettent en repos les reliques de Chiarine, laquelle en

son temps a esté digne d’être celebrée par le grand Coccaie. Là se

trouverent les Satyres, et filles Dryades, lesquelles laissant flotter

leurs cheveux espars çà et là, pleurerent Chiarine: et le pere Seraphin,

s’y trouvant aussi, grava en un arbre ces vers:

De ce que j’ay esté venduë par deux fois

Par le malin Cingar avec fraude et astuce;

De ce que de ma chair se sont pour une fois

Saoullez jusqu’à crever des Moines sans capuzze:

Point du tout ne me deuls, mais seulement me plains

D’avoir en vie esté par un sot gouvernée.

Ainsi quand par malheur vous vous voyez contrains

Suivre un fol gouverneur, que votre âme bien née

Pleure plustost cela, ô vous pauvres humains,

Que pour se voir soudain de son corps separée!

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 32 / 53 题