De quonatibus vilatis bragare
Bachelitatis prendare, andoillibus boutate
In coffinando, vel metate in coffino...
_Brondiare deffesarum cultare et ruate de pedibus._ Ces mots, que Jan
dict en dessus, sont escriptz VII, _Quoquardorum capitulo_.»
Nous terminerons ces citations en mentionnant le _Dialogue d’ung
Tavernier et d’ung Pyon_.
A côté du vers français est un autre vers en mauvais latin.
_Aperi tu mihi portas_;
Hoste, est-il jour présentement?
_Hec est vera fraternitas_
Qui a son goust tout prestement.
Se tu as, en ton tenement,
_Diversa dolia vini_.
On te dira joyeusement:
_Ubi possunt hec discerni?_
§ 3. HISTOIRE MACARONIQUE DE MERLIN COCCAIE. (Analyse de ce poëme;
particularités qu’il présente; jugements dont il a été l’objet.)
Religion, politique, littérature, science, papes, rois, princes, clergé,
peuple, l’auteur n’épargne rien dans cette parodie satirique des romans
chevaleresques qui amusaient alors l’Europe entière. Présentons ici une
analyse fort succincte de cette production ingénieuse; le lecteur verra
ainsi d’un coup d’œil le chemin qu’il doit parcourir.
Guy, descendant du fameux Renaud de Montauban, enlève Balduine, fille de
Charlemagne. Ces amants quittent la France et se réfugient en Italie,
déguisés en mendiants. Ils sont très-bien accueillis chez un paysan du
bourg de Cipade. Guy ne se résigne pas à une vie obscure; il s’éloigne
de sa femme, la laissant enceinte, et va à la conquête de quelque
principauté. Balduine meurt après avoir donné naissance à un enfant qui
reçoit le nom de Baldus. L’enfant grandit, ignorant son illustre
origine, et, dès sa première jeunesse, il promet, par son audace et par
sa force extraordinaire, de se placer au nombre des plus hardis
guerriers. Querelleur et tapageur, il s’associe divers compagnons, parmi
lesquels on distingue le géant Fracasse, descendant de Morgant, et
Cingar, dit le subtil, forceur de serrures, larron du tronc des églises,
personnage dépourvu de tout scrupule et qui semble avoir fourni à
Rabelais l’idée de son Panurge.
Après avoir rempli de troubles la ville de Mantoue, après avoir donné et
reçu une foule de coups, Balde est mis en prison: Cingar, déguisé en
cordelier, le visite dans son cachot sous prétexte de le confesser, et
lui fournit les moyens de s’évader. Passant alors d’un pays à l’autre,
courant sur terre et sur mer, Balde accomplit des prouesses dignes des
chevaliers errants: il détruit des corsaires, il extermine des sorcières
en relations suivies avec le diable, il retrouve son père qui s’était
fait ermite et qui meurt après lui avoir prédit de hautes destinées; il
va en Afrique, il arrive aux sources du Nil, il pénètre enfin dans les
enfers avec ses amis. Arrivé dans les contrées du mensonge et du
charlatanisme, où sont les astrologues, les nécromanciens et les poëtes,
Merlin Coccaie, jugeant que c’est sa place, y laisse Balde en lui
souhaitant bonne chance, et l’ouvrage finit.
Cette composition est parfois confuse; trop d’aventures y sont
accumulées, et Folengo n’a pas su réussir à donner à sa fable le tissu
serré qu’Arioste a si bien déroulé; mais les traits parfois excellents
qu’on y rencontre, la verve, la vivacité des tableaux, justifient
très-bien le plaisir que, depuis près de trois siècles et demi, il cause
à ses nombreux lecteurs.
Il n’est pas hors de propos de signaler quelques-uns des passages
mordants où Folengo donna carrière à son humeur belliqueuse et qui
contribuèrent beaucoup à la fortune de son livre. Un des héros
secondaires du poëme, Cingar, détrousse des cordeliers, prend leurs
habits et s’en revêt, et l’ex-ci-devant moine Folengo s’écrie:
Jam non is Cingar, sed sanctus nempè videtur;
Sub tunicis latitant sacris quàm sæpè ribaldi!
Dans la septième macaronnée, le poëte s’élève contre la multiplicité des
moines et des ordres monastiques. Nous ne rapporterons que l’un des
traits de sa longue satire:
Postquam gioccarunt nummos, tascasque vodarunt
Postquam pane caret cophinum, cœlaria vino,
In fratres properant, datur his extemplo capuzzus.
«Lorsqu’ils ont joué leurs écus et vidé leurs escarcelles, quand le
panier manque de pain et le cellier de vin, ils se précipitent dans le
cloître, on leur donne aussitôt le froc.»
Il rencontre et trouve partout des moines de toutes les couleurs, de
tous les ordres, soit qu’il voyage sur terre, soit qu’il aille sur mer,
et il craint que la chrétienté ne reste sans soldats, sans laboureurs,
sans artisans.
N’est-ce pas commenter l’Évangile d’une manière bouffonne et
irrespectueuse que d’expliquer, comme le fait Merlin Coccaie, le passage
de saint Mathieu (ch. IV, v. 4): _Non in solo pane vivit homo, sed in
omni verbo quod procedit ex ore Dei?_
Non homo, Cingar ait, solo de pane cibatur,
Sed bovis et pingui vervecis carne; probatur
Istud evangelio, quod nos vult pascere verbo;
Divide VER a BO, poter cognoscere sensum.
Le commentateur ajoute: En divisant _verbo_, vous avez VER _vex_,
brebis, mouton, et BOs, bœuf.
On trouve dans la vingtième macaronnée un épisode qui témoigne d’un
esprit assez peu révérencieux à l’égard de la religion. Le poëte, après
avoir conduit ses personnages dans l’enfer, les soumet à faire une
confession ridicule à Merlin, qui se désigne lui-même ainsi:
Nomine Merlinus dicor, de sanguine Mantus,
Est mihi cognomen Coccajus maccaronensis.
Et il leur donne tour à tour l’absolution, non sans rire.
Dans la vingt et unième macaronnée, Baldus rencontre Pasquin et
l’interroge. Pasquin répond que, dans l’espoir de faire fortune, il
avait établi à l’entrée du paradis une hôtellerie destinée à recevoir
les pieuses personnes qui y seraient appelées. «Or, vous saurez, dit la
vieille traduction française, que nous avons tenu nostre hostèlerie par
l’espace de quarante ans devant la porte du paradis, avec fort peu de
gaing, car les portes estoient toujours cadenacées et tourillées et
toutes moisies, pour n’estre souvent remuées: les aragnés y avoient
tendu leurs toiles. Si toutes fois aucun y venoit, c’estoit quelque
boiteux, quelque bossu, quelque borgne ou bicle. J’y ai vu fort rarement
des papes, des roys, des ducs, aussi peu de seigneurs, de marquis, de
barons, de ceux qui portent chappeaux houppez, des mitres et des chappes
cardinalesques. Si d’adventure j’y voyois arriver quelque procureur,
quelque juge, quelque avocat ou notaire, ne pouvant penser que ce
fussent de tels gens, soudain je m’escriois: ô le grand miracle!»
Le huitième chant renferme une description des vices des moines retracés
avec une hardiesse frappante. Le poëte exprime la crainte de faire un
tableau de leurs mœurs de porc, et de nuire ainsi aux bons religieux, ce
qui ne l’empêche pas de les montrer comme éhontés, lascifs, fainéants,
sans entendement, n’ayant toujours l’esprit tendu qu’au métier de
ruffinerie et de gueuserie.
L’épisode du couteau de saint Brancat, qui ressuscite les gens auxquels
il a servi pour couper la gorge, est une satire des fausses reliques, si
communes en Italie à cette époque.
En parcourant les enfers, Balde et ses amis arrivent dans un lieu où
voltigent les fantaisies, les vaines opinions des hommes, les fausses
sciences de _Paul_ et de _Pierre_, les rêveries de _Thomas_ et
d’_Albert_, sources permanentes de population pour les régions
infernales. C’est un trait qui ne se borne pas à frapper les études
scolastiques alors si florissantes; Folengo était d’ailleurs fort peu
fondé à ne voir que des rêveries dans les écrits d’Albert le Grand et de
saint Thomas; l’Académie des sciences morales et politiques, qui vient
de faire de l’appréciation de la philosophie de ce dernier l’objet d’un
concours brillant, a jugé cette question avec des vues plus hautes que
celles qu’on était en droit de demander à notre poëte macaronique.
Parfois aussi Merlin Coccaie a son côté moral; il déclame souvent contre
les vices de son époque; il se livre à une vive diatribe contre les
courtisanes et les entremetteuses, dont l’Italie était alors fort
abondamment pourvue:
Terra convertatur passim meretricibus istis
Quæ semper luxu, petulaque libidine jactæ,
Sinceras juvenum nequeuntes flectere mentes,
Ut sua continuo satietur aperta vorago.
Ast aliquam si forte volunt maculare puellam,
Aut niveam pueri de corde tirare columbam,
Quid faciunt istæ tigres, cagnæque rapaces?
Dum missæ celebrantur, amant cantonibus esse,
Postque tenebrosos mussant, chiachiarantque pilastros.
Ah! miserelle puer, dicunt, male nate, quod ullam
Non habes (ut juvenes bisognat habere), morosam!
Les attaques de Folengo contre les grands et contre le clergé,
très-communes alors chez les poëtes italiens, et qui n’excitaient point
la susceptibilité du pouvoir, ont inspiré à un critique moderne une
appréciation que nous ne saurions partager.
M. J. J. Arnoux a consacré à Folengo deux articles dans la _Revue du
Progrès_ (nºs du 15 septembre et du 1er octobre 1839), mais il nous
semble avoir grandement exagéré le but que se proposait notre poëte en
le désignant comme un fougueux révolutionnaire, animé d’une haine
implacable contre toutes les tyrannies. Témoin des châtiments qui
avaient frappé de généreux défenseurs de la liberté, il consentit à
faire rire les oppresseurs aux dépens des opprimés, à condition
d’envenimer dans le cœur de ceux-ci une haine qui tôt ou tard devait
porter ses fruits. Moins hardi que Rabelais, il n’écrivit pas dans le
langage vulgaire, mais il employa un mélange de diverses langues dont il
latinisa les mots seulement dans leurs syllabes finales.
Baldus est le type de l’injustice armée, du privilége inique contre
lequel sa victime ose à peine élever la voix. Zambelle est le peuple
qu’on opprime, dont on se moque, et qu’on représente comme stupide parce
qu’on l’abrutit et qu’on lui ôte les moyens de sortir de son
avilissement.
A la tyrannie de Balde qui est celle de la force armée, celle de la
violence brutale, succède l’oppression de Cingar et des moines, qui est
celle de la fourberie et de l’autorité fondée sur la superstition.
Parfois le poëte, comme l’Arioste, n’a d’autre but que de laisser dans
ses récits un champ libre à son imagination; mais bientôt sa pensée
satirique reparaît lorsqu’il attaque la corruption des mœurs et les abus
criants du clergé.
Tel est le point de vue auquel s’est placé M. Arnoux; il paraît fort
exagéré. De même que tant d’autres conteurs du commencement du seizième
siècle, Folengo n’avait, nous en sommes sûrs, aucune idée d’une réforme
politique et sociale; témoin des vices de son époque, vices qu’il avait
partagés, il les peignait en riant, sans grande malice, sans envie de
renverser les pouvoirs établis et sans la moindre préoccupation des
droits de l’homme.
Observons aussi que, dans d’autres écrits, Folengo s’est montré tout
aussi enclin à débiter des idées téméraires et sentant le fagot. Son
poëme sur le petit Roland (_Orlandino_), dont nous aurons occasion de
reparler, dut, sous bien des rapports, choquer vivement les lecteurs
orthodoxes. L’héroïne, s’adressant à Dieu, lui dit: «Je ne veux point
tomber dans la même erreur que cet imbécile vulgaire rempli de
superstition et de folie qui fait des vœux à un Gothard et à un Roch,
qui fait plus de cas d’eux que de toi[6], parce qu’un moine, souvent
adorateur de Moloch, a l’adresse de tirer de gros profits des sacrifices
offerts à la Vierge, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font
d’abondantes moissons d’argent, et ce sont les autels de Marie qui
assouvissent l’impie avidité des prélats avares.» Vient ensuite un trait
acerbe dirigé contre les confesseurs[7]: «Mon Dieu, ajoute Berthe, si tu
daignes me sauver des flots irrités qui m’environnent, je fais vœu de ne
jamais ajouter foi à ceux qui accordent les indulgences pour de
l’argent[8].»
[6] Nè insieme voglio errar con volgo sciocco
Di soperstizia colmo e di matezza;
Che fà soi voti ad un Gotardo e Rocco,
E più di te non se qual Bevo apprezza, etc.
Nous employons, pour la traduction française, celle de Ginguené,
dans son _Histoire littéraire d’Italie_.
[7] E qui trovo ben spesso un confessore
Essere più ruffiano che dottore.
[8] Ti faccio voto non prestar mai fede
A chi indulgente per denar concede.
Pour faire excuser ses hardiesses, Folengo ajoute que son héroïne était
Allemande et qu’il ne faut donc pas s’étonner si elle fait des prières
pleines d’hérésie.
Plus loin, on voit Roland se prendre de querelle avec un gros prieur
goinfre et ivrogne auquel il dérobe un bel esturgeon. La bibliothèque de
ce dignitaire était composée de vins, de liqueurs, de pâtés, de jambons;
au fond de cet oratoire était sur un autel l’image d’un Bacchus gras et
vermeil: il n’y avait pas là d’autre objet de piété, d’autre crucifix
pour y faire ses dévotions[9].
[9] Nè altra pietade, nè allo crucifisso
Tien sull’ altare a far divozione.
Ces hardiesses n’étonnaient d’ailleurs personne, et en Italie, avant que
la réforme eût donné aux attaques contre l’Église une portée jusqu’alors
ignorée, on accordait aux poëtes de très-grands priviléges. C’est ainsi
que l’auteur de l’_Orlando nammorato_, Berni, reproche à Jésus-Christ et
à tous les saints de voir du haut du ciel ce qu’ont fait les quarante
lâches cardinaux qui ont nommé pour pape Adrien VI et de ne faire qu’en
rire.
O Cristo, o Santi, si che voi vedete
Dove ci han messo quaranta poltroni:
Estate in cielo, e si ve ne ridete!
Parmi les sonnets de Berni (et presque tous ont la _coda_, la queue, un
certain nombre de tercets, ajoutés aux deux qui terminent le sonnet
ordinaire), il y en a un des plus vifs contre les prêtres, dont
Jésus-Christ, dit-il, semble protéger les désordres et qu’il défend
également des Turcs et des conciles.
Godete preti, poich e ’l vostro Cristo
V’ ama cotanto, etc.
Le Mauro, mort en 1536, composait un _capitolo_ sur les moines dans
lequel il ne laissait échapper aucun détail de leur vie oisive et
licencieuse; ce n’est point avec colère ni avec amertume qu’il parle de
ces frères; c’est au contraire en chantant leurs louanges, en enviant
leur douce manière de passer le temps.
Nous n’avons pas besoin de rappeler les attaques que les conteurs
dirigeaient contre les ordres religieux, en mettant sans cesse en scène
des cordeliers, des capucins débauchés auxquels survenaient de fâcheuses
mésaventures, juste châtiment de leur incontinence.
Folengo se conforma à un usage répandu à l’époque où il écrivait, en
joignant à chacun des chants de son poëme un prologue et un épilogue
badins, où il se livre à la plaisanterie, parle de lui-même, se pose
franchement en gourmand. Rien n’était alors plus ordinaire qu’un tel
langage en semblable occasion, et la littérature du temps en présente
des exemples multipliés. Nous en signalerons quelques-uns. L’auteur du
poëme de _Buovo d’Antona_ imprimé à la fin du quinzième siècle,
interrompt un de ses récits en priant Dieu d’être favorable à ses
auditeurs ou à lui-même, et en disant qu’il est las de conter, que sa
voix s’affaiblit, qu’il dira le reste une autre fois, qu’il a besoin de
boire.
Hormai, signori, quivi harò lasciato;
Andate a bere, ch’ io son assetato.
Dans l’_Ancroia_, autre épopée imprimée vers 1480, chaque chant (et il y
en a trente-quatre) commence par une prière; le plus grand nombre est
adressé à la Vierge Marie, d’autres au Dieu suprême, au Père éternel, à
la Sainte Trinité, à la sagesse éternelle; l’exorde d’un chant est le
_Gloria in excelsis_, celui d’un autre, le psaume _Tu solus sanctus
Dominus_, etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent en aide au
poëte lorsqu’il raconte les combats et les faits d’armes de ses
chevaliers et parfois des anecdotes fort peu décentes. Dans le
vingt-huitième chant, par exemple (et il débute par l’_Ave Maria_ en
toutes lettres), l’intrigue amoureuse de la reine Ancroia avec
l’enchanteur Maugis est narrée de la façon la plus libre.
Le Pulci, ayant trouvé établi l’usage de ces pieuses invocations et le
mélange bizarre du sacré au profane, le suivit dans l’idée d’amuser ses
lecteurs. Le premier chant du _Morgante_ commence par _In principio erat
Verbum_; le quatrième par le _Gloria in excelsis Deo_, le septième par
_Hosanna_, le dixième par le _Te Deum laudamus_, le dix-huitième par le
_Magnificat_, le vingt-troisième par _Deus in adjutorium meum intende_,
ce qui fait tout juste un vers endécasyllabe. Si l’on ne connaissait pas
tout ce que l’usage autorisait alors, on s’étonnerait de voir Pulci, un
chanoine âgé d’environ cinquante ans, invoquer à vingt-huit reprises
différentes ce qu’il y a de plus sacré pour écrire des folies, des
indécences et parfois des impiétés.
Dans le _Mambriano_ du Cieco d’Ascoli, un seul et même chant renferme
une prière fervente, une vision sainte, un miracle, deux conversions et
des récits d’une licence éhontée. Ce poëme est d’ailleurs le premier où
chaque chant commence, soit par une invocation poétique, soit par une
digression relative à l’action du poëme, et parfois aux circonstances
qui touchaient personnellement l’auteur ou dont il était environné.
C’est le premier modèle de ces agréables débuts de chant que l’Arioste
porta depuis à une haute perfection. Voltaire l’a imité, on sait avec
quelle verve spirituelle. Saint-Just, dans son poëme d’_Organt_, s’est
montré moins heureux. Bien d’autres poëtes ont marché dans cette voie,
mais tous n’ont pas réussi.
Afin de donner une idée du style de Folengo et de la diction
macaronique, dont il est resté le modèle, nous devons placer ici un
passage de quelque étendue emprunté à son livre, et nous choisirons
celui dans lequel après avoir exposé quel a été son projet, il invoque
les Muses.
Phantasia mihi quædam fantastica venit,
Historiam Baldi grossis cantare camœnis
Altisonam cujus famam nomenque gaiardum
Terra tremit, baratrumque metu se cagat ad ossum.
At prius altorium vestrum chiamare bisognat,
O Macaroneam, Musæ, quæ funditis artem.
Num passare maris poterat mea gundola scoios,
Ni recommendatam vester soccorsus habebit?
Jam nec Melpomene, Clio, nec magna Thalia,
Nec Phœbus grattando lyram mihi carmina dictent,
Qui tantos olim doctos facere poetas.
Verum cara mihi faveat solummodo Berta,
Gosaque, Togna simul, Mafelina, Pedrala, Comina,
Veridicæ Musæ sunt hæc doctæque sorellæ,
Quarum non multis habitatio nota poetis
Clauditur in quodam terræ cantone remoto.
Illic ad nebulas montagnæ culmen inalzant,
Quas smisurato si tu componis Olympo,
Collinam potius quam montem credis Olympum,
Nec sint de petris factæ scopulisque putato;
Verum de tenero duroque probavimus illas
Formaio factas, et Sole calente colantes,
Ad fundum quarum sunt brodi flumina grassi,
Undezzatque lacus niveo pro lacte biancus.
Omnia de fresco sunt littora facta botiro,
Supra quæ buliunt semper Caldaria centum,
Plena casoncellis, macaronibus, atque foiadis.
Stant ipsæ Musæ super altum montis acumen
Formaium gratulis durum retridando foratis.
Altera sollicitat digitis componere gnoccos,
Qui per formaium rigolantes fortes tridatum
Deventant grossi tanquam grossissima butta,
O quantum largas bisognat habere ganassas.
Si quis vult tano ventronem pascere gnocco.
Altera præterea pastam, squarzando, lavezzum
Implet lasagnis grasso scolante botiro.
Altera dum nimio caldarus brontolat igne
Trat retro stizzos prestum sopiando de dentrum.
Sæpe foco nimio saltat brodus extra pignattam
Una probat sorbens utrum bene broda salatur,
Una focum stizzat, stimulans cum mantice flammas,
Tandem quæque suam tendit compire menestram.
Cernis quapropter centum fumare caminos,
A centum buliunt caldaria fixa cadenis,
Ergo macaronicas illic acatavimus artes,
Et me grossiloquum vatem statuere sorores
Misterum facit hinc vostrum clamemus aiuttum,
Ac mea pinguiferis panza est implenda lasagnis.
Nous conviendrons, d’ailleurs, que tout le laisser-aller et tout
l’emportement dans les injures qui caractérisent si souvent la
littérature du seizième siècle, se retrouvent sous la plume de Folengo;
une seule citation suffira à ce sujet:
Un certain Scardaffus ayant donné une édition peu correcte des
_Macaroniques_, l’auteur exhala sa colère dans un sixain qu’il signa du
nom supposé de Jean Baricocolo, et que nous ne donnerons pas comme un
modèle d’urbanité. Après avoir dit que le nouvel éditeur Lodola a
purifié ses écrits des ordures que son prédécesseur y avait mises, il
fait un appel aux acheteurs.
Merdi loqui putrido Scardaffi stercore nuper
Omnibus in bandis imboazata fui.
Me tamen acquarii Lodolæ sguratio lavit
Sum quoque savono facta galanta suo.
Ergo me populi comprantes solvite bursas;
Si quis avaritia non emit, ille miser.
Jugé sévèrement par des critiques modernes, qui, presque toujours,
n’avaient pas pris la peine de le lire, Folengo a trouvé au delà des
Alpes des admirateurs zélés, des apologistes parmi lesquels il faut
distinguer un prince de l’Église, le cardinal Quirini. Ce savant prélat
n’a pas hésité à s’exprimer avec une indulgence des plus favorables au
sujet de notre poëte[10]; transcrivons ces paroles: «Opus novo discendi
genere insigne animi que festivitate ac lepore jucundissimum in quo
latinis ac italicis vocibus undique permixtis, servata metri harmonia,
amœnissimo carmine jocose ac facete, multorum sui temporis vitia
carpit.» _Specimen variæ literaturæ quæ in urbe Brixia florebat_, 1739,
4º, p. 315.
[10] Nous n’apprendrons rien à personne en disant qu’il serait bien
facile de citer des ouvrages composés par des ecclésiastiques
italiens et qui paraissent aujourd’hui fort peu en harmonie avec la
sévérité de leur état. Sans remonter aux temps du cardinal Bembo et
de l’évêque Bandello, qui composaient des nouvelles peu édifiantes,
nous mentionnerons seulement le _Ricciardetto_, composé il y a un
siècle par l’évêque Fortiguerri.
Un poëte célèbre, Tassoni, dans sa _Secchia rapita_ (chant VIII, stance
24), mentionne fort honorablement Folengo et n’hésite pas à dire que sa
gloire s’est étendue jusque dans les pays les plus lointains, et que sa
sépulture recevra des hommages égaux à ceux que l’on rend à la tombe de
Virgile:
Campese la cui fama a l’occidente
E a termini d’Irlanda e del Catajo
Stende il sepolcro di Merlin Coccajo.
Un autre poëte italien, Caporali, introduit dans son poëme des _Obsèques
de Mécène_ Merlin Coccaie, disputant au célèbre poëte Berni la palme du
genre facétieux. Il serait superflu d’accumuler des exemples de l’estime
que les contemporains de Folengo professèrent à son égard, mais nous ne
devons pas oublier l’hommage que lui rendit un prieur du couvent où il
était mort depuis près d’un siècle. Jean-Marie Fantassi, appartenant à
une famille noble de Vérone, fit en 1640 placer son buste avec cette
inscription: _Theophilo clara ex Folengorum stirpe, Monaco Cassiniensi,
agnomine Merlino Publio Virgilio Maroni, sicuti Patria, sic Musa
simillimo, D. Jo. Mar. Fantasti Mon. possuit_ A. D. MDCCXL.
Un distique achevait d’attester en termes pompeux la haute idée qu’on
avait de notre poëte.
Ossa cubant intus: facies splendescit et extra:
Merlini mentem sidera, mundus habent.
Le cardinal Mazarin faisait le plus grand cas des vers de Merlin
Coccaie; il en savait par cœur de longs passages et il les récitait
volontiers.
Mais ce qui reste comme un des plus beaux titres de Folengo, c’est qu’il
a inspiré souvent un des hommes les plus étonnants du seizième siècle.
Rabelais avait lu et relu l’épopée de Merlin Coccaie, il lui a emprunté
des traits nombreux, notamment l’épisode des moutons qui sautent l’un
après l’autre dans la mer. A deux reprises différentes, notre immortel
Homère bouffon a rendu indirectement hommage à l’écrivain dont il
s’était heureusement servi. Dans la généalogie de Pantagruel, il dit que
«Morgan engendra Fracassus duquel escript Merlin Coccaie» et dans le
répertoire des livres que le fils de Gargantua trouva dans la _fort
magnifique librairie_ de Saint-Victor, nous voyons: _Merlinus Coccaius,
de patria diabolorum_.
Fracassus paraît aussi avoir fourni à maître François quelques traits
pour l’image de Gargantua: «pour son déjeuner il mangeait un veau;
quatre-vingts pains à grand’peine pouvaient remplir ses tripes. Son
bouclier était le fond d’une chaudière en laquelle on brasse la bière,
où on fait bouillir le vin; son bâton était plus grand qu’un mât de
navire.»
M. Raynouard, dans un article inséré au _Journal des savants_ (décembre
1831) et consacré à l’analyse de l’_Histoire de la poésie macaronique_
de Genthe, a développé les rapprochements qui s’aperçoivent du premier
coup d’œil entre les deux conteurs.
«Folengo et Rabelais furent tous deux moines, tous deux quittèrent le
froc et écrivirent des plaisanteries piquantes, des satires facétieuses,
d’ingénieuses moqueries. L’Italien fit des attaques plus vives et plus
franches que l’auteur français, qui mit son esprit à se faire deviner.
Tous deux dénoncèrent surtout les vices du clergé et des moines, les
abus de la cour de Rome, etc. Rabelais, soit habileté, soit bonheur,
obtint auprès des papes et des princes de l’Église assez de protection
pour se faire absoudre du tort d’avoir déserté le cloître; Folengo, plus
sage ou moins heureux, y retourna de lui-même, reprit le froc et fit
pénitence de ses erreurs.
«Il avait écrit:
Est peccare hominis, nunquam emendare diabli est.
Il ne voulut pas rester diable, il fit pénitence. Rabelais crut sans
doute n’être aucunement coupable, et ne songea ni à s’amender ni à
expier ses fautes.»
§ 4. DÉTAILS BIBLIOGRAPHIQUES SUR LE POËME DE MERLIN COCCAIE.
Il serait superflu d’entrer ici dans des détails étendus au sujet des
diverses éditions du chef-d’œuvre de Folengo; la première fut publiée à
Venise en 1517, chez Alexandre Paganini. On en vit bientôt paraître
d’autres en 1520, 1521, 1522, 1530, 1552. De 1553 à 1613, on en compte
une quinzaine. Celle de Naples, sous la rubrique d’Amsterdam, 1692,
petit in-8, est bien exécutée, et les amateurs en recherchent surtout
les beaux exemplaires, quoiqu’elle soit remplie de fautes
typographiques. Une autre édition, donnée à Mantoue, en 1768 et de même
avec l’indication d’Amsterdam, est enrichie de notes utiles, ainsi que
d’un glossaire, mais elle n’a pas reproduit un bon texte. Elle renferme
d’ailleurs quelques épigrammes qui ne sont pas dans les éditions
précédentes et une dissertation _de Theophili Folengi vita, rebus gestis
et scriptis_.
Une version française, due à un écrivain resté anonyme, vit le jour à
Paris en 1606, 2 vol. in-12. Elle a reparu en 1734. C’est elle que nous
reproduisons. Son style facile nous a paru, dans sa couleur un peu
surannée, propre à donner une idée d’une composition qui n’est pas faite
pour étaler la correction sévère et l’élégante netteté du français
moderne[11]. Nous avons cru devoir ajouter quelques notes pour éclaircir
certains passages obscurs, mais nous avons été sobre à cet égard, car
Merlin Coccaie est un de ces auteurs auxquels il serait facile de
joindre un commentaire beaucoup plus étendu que le texte, chose qui
n’est pas du goût de tous les lecteurs.
[11] Nous conviendrons d’ailleurs qu’une traduction, quelque
ingénieuse qu’elle soit, de l’épopée de Merlin Coccaie, ne donnera
jamais une idée parfaite de l’original; c’est encore ce qu’a
très-bien démontré Nodier: «Dans la macaronée, le sel de
l’expression résulte principalement de la nouveauté singulière et
hardie d’une langue pour ainsi dire individuelle, qu’aucun peuple
n’a parlée, qu’aucun grammairien n’a écrite, qu’aucun lecteur n’a
entendue, et qu’il comprend toutefois sans peine, parce qu’elle est
faite par le même art et des mêmes matériaux que sa langue
naturelle. Le principal charme du style macaronique est dans le
plaisir studieux de cette traduction intime qui étonne l’esprit en
l’amusant.»
Landoni a donné de l’_Histoire macaronique_ une version italienne,
Milan, 1819; et dans la préface de l’édition de 1768, il est fait
mention d’une traduction en langue turque, publiée à Andrinople, l’an de
l’hégire 1125; assertion qu’il est très-permis de révoquer en doute,
tant l’invraisemblance est flagrante.
L’abbé Gerlini avait entrepris de traduire en dialecte vénitien
l’_Histoire macaronique_, mais il n’a donné que les deux premiers
chants, Bassano, 1806, 8º.
M. du Roure, dans son _Analectabiblion_ (Paris, 1838, 2 vol. in-8),
donne, t. I, pag. 265, une analyse, chant par chant, des vingt-cinq
fantaisies (_phantasiæ_) qui forment l’histoire des exploits de Baldus.
Quelques-uns des passages cités dans le cours de ce travail sont
traduits en vers français d’une façon élégante.
M. O. Delepierre a consacré une notice assez étendue à Folengo, dans le
curieux et savant volume qu’il a publié en 1852, sous le titre de
_Macaronéana_ (pag. 85-110); il passe en revue les principaux écrivains
qui ont parlé de notre poëte, et il transcrit, pag. 235 et suiv., deux
passages empruntés, l’un au seizième, l’autre au vingt-cinquième livre.
Genthe a réimprimé en entier, pag. 208-250, le premier et le
vingt-cinquième chant de Merlin Coccaie; il y a joint, pag. 250-284, les
trois livres de la _Moschea_.
Nous n’avons jamais eu l’idée de réimprimer le texte de la _Macaronea_;
c’est un plaisir qu’il faut laisser à quelque Italien instruit.
Les erreurs commises au sujet de Folengo et de ses écrits sont
nombreuses, et très-souvent elles ont été reproduites de livres en
livres sans examen et avec addition de méprises nouvelles. Citons-en
quelques exemples:
Watt, dans sa _Bibliotheca britannica_, prend Folengo et Merlin Coccaie
pour deux auteurs différents.
Brucker, dans son _Historia philosophiæ_, rencontrant sous sa plume le
nom de Folengo, prétend que cette _lepidissima satyra_ est le premier
ouvrage écrit en style macaronique.
Coupé, dans ses _Soirées littéraires_, t. VII, p. 112, range Merlin
Coccaie parmi les mauvais ouvrages français.
Sismonde de Sismondi, dans son _Histoire de la littérature du midi de
l’Europe_, après avoir répété l’erreur de Brucker, ajoute: «On ne
saurait dire si les poésies de Folengo sont italiennes ou latines.»
Freytag, dans ses _Analecta_, range l’_Orlandino_ parmi les ouvrages
composés en style macaronique.
Moreri, dans l’article qu’il a consacré à Folengo, tombe décidément dans
la niaiserie, il s’exprime en ces termes: «Cet auteur s’abandonne aux
saillies les plus bizarres, sans respect pour la langue latine. Comme il
était Italien, son style macaronique n’est pas comme chez nous du
français.»
Sallengre, dans ses _Mémoires de littérature_, t. I, pag. 139, signale
l’édition de 1521 comme la première.
Du reste, la poésie macaronique semble avoir porté malheur à bien des
bibliographes et à bien des écrivains qui se sont occupés de l’histoire
littéraire; nous nous bornerons à signaler un seul exemple, celui d’un
auteur qui n’est point d’ailleurs sans mérite, Thomas Hartwell Horne,
lequel, dans son _Introduction to the study of bibliography_, croit
qu’Arena et Théodore de Beze ne font qu’un seul et même personnage.
§ 5. ÉCRITS DIVERS DE FOLENGO.
Quelques mots au sujet des autres productions sorties de la plume de
Folengo ne seront point déplacés ici.
L’_Orlandino_, publié sous le pseudonyme de Limerno Pittoco, est un
poëme bouffon sur l’enfance de Roland. Il fut composé dans l’espace de
trois mois[12]. Il est facile de voir que Limerno est l’anagramme du nom
de Merlino; quant au mot _Pittoco_, qui signifie un gueux, un mendiant,
Folengo le prit comme allusion à l’état misérable où il était tombé.
L’_Orlandino_ est en octaves et il est partagé en huit _capitoli_ ou
chapitres, division contraire aux règles alors observées. Nous n’avons
pas ici à donner une analyse de cette épopée parfois licencieuse, mais
que recommande une originalité soutenue, entremêlée de digressions et
ornée de traits satiriques d’une vivacité piquante. Cette analyse a déjà
été faite et bien faite par Ginguené (_Histoire littéraire d’Italie_, t.
V, pag. 538). La première édition de l’_Orlandino_ est de Venise, 1526;
on en connaît plusieurs autres données au seizième siècle; celle que le
libraire Molini mit au jour à Paris en 1773 (sous la rubrique de
Londres) est soignée _ed arrichita di annotazioni_.
[12] C’est ce que l’auteur nous apprend dans quelques vers latins où
il explique en même temps pourquoi son livre a peu d’étendue, et où
il écarte l’idée défavorable que ses compositions pourraient donner
de ses mœurs:
Mensibus istud opus tribus indignatio fecit:
Da medium capiti, notior Autor erit.
Orlandum canimus parvum, parvum inde volumen;
Si quid turpe sonat pagina, vita proba est.
Nous avons rencontré une traduction française intitulée: _Orlandinet_ ou
le _Petit Roland_, Sirap (Paris), 1783, in-16.
Le _Chaos del Tri per Uno_, publié à Venise en 1526 et réimprimé en
1546, est resté oublié; c’est qu’en effet cet ouvrage, aussi obscur que
singulier, tantôt en vers, tantôt en prose, ne mérite guère de trouver
des lecteurs. Il est divisé en trois forêts (_selve_). On y rencontre
des passages en vers latins élégants et des tirades en dialecte
macaronique. Voici le commencement de deux petites tirades de ce genre,
contenues dans la seconde partie (_seconda selva_) de cette étrange
épopée; le premier de ces fragments, espèce de parodie du premier livre
de l’_Énéide_, se compose d’environ 400 vers:
Ille ego qui quondam formaio plenus et ovis,
Quique bottrivoro stipans ventrone lasagnas,
Arma valenthominis cantavi horrenda Baldi,
Quo non hectorior, quo non orlandior alter,
Grandisonem cujus phamam nomenque guiardum
Terra tremit baratrumque metu se cagat ad ossum.
At nunc Tortelii egressus gymnasia postquam
Tanta Menestarum smaltita est copia, Baldi
Gesta Maronisono cantemus digna stivallo...
Aspra, crudelis, manigolda, ladra,
Fezza Bordelli, mulier Diabli,
Vacca vaccarum, lupaque luparum
Porgat orecchiam.
Porgat uditam Mafelina pivæ
Liron o bliron coleramque nostri
Dentis ascoltet, crepet atque scoppiet
More vesighæ.
Illa Stendardum facie scoperta
Fert putanarum, petit et guadagnum
Illa marchettis cupiens duobus
Sæpe pagari.
C’est un singulier mélange que celui que présente cette composition
hétérogène; des lettres, des dialogues, des fables, des épigrammes, des
sonnets, des acrostiches, y sont mêlés. La description des trois âges de
l’homme semble avoir été le but principal que s’est proposé le poëte,
ainsi que l’indiquent les vers suivants:
Tres sumus ut vultus tum animæ, tum corporis, iste,
Nascitur, ille cadit, tertius erigitur.
Is legi paret naturæ, schismatis ille
Rebus, evangelico posterus imperio.
Nomine sub ficto Triperuni cogimur idem
Infans et juvenis virque, sed unus inest.
Le panégyriste de Folengo que nous avons déjà signalé a voulu montrer
que, sous le voile des allégories répandues dans cette épopée, il y
avait un sens très-profond.
Sous le nom d’Almafise, il faut reconnaître la Nature; Anchinia est le
symbole des arts industriels qui aident l’homme à supporter les misères
de la vie; la Sagesse, sous le nom de Technilla, corrige et tempère la
fougue d’Anchinia. La Discorde se glisse toutefois entre ces deux
personnages, mais la bonne Harmonie, sous le nom d’Omonia, intervient,
et, par ses douces paroles, elle amène la réconciliation des deux sœurs,
qui s’embrassent. Sous la direction de ces sages conseillères, le héros
(symbole de l’homme) arrive à l’âge d’or. On voit ensuite agir tour à
tour Aletea ou la Vérité, et Eleuteria ou la Liberté, qui le conduisent
vers des buts opposés.
Il est plus juste de dire que le titre du _Chaos del Tri per uno_ répond
à la bizarrerie du livre, et que Folengo s’est proposé de se dépeindre
lui-même dans son triple nom de Merlino, de Limerno et de Fulica; cette
dernière dénomination lui fut suggérée parce que sa famille avait dans
ses armes trois poules d’eau (_fulicæ_ ou _foliche_, _folinghe_). Il a
d’ailleurs pris la peine de s’expliquer là-dessus d’une manière qui ne
laisse subsister aucun doute[13].
[13] Un bel aviso quivi darti intendo, che totalmente sul ternario
numero siamosi per conveniente ragione fundati. Prima tu vedi lo
titolo del libro essere tre parole, Chaos del Triperuno. Seguono poi
le tre Folenghe over Foliche son dette, le quale sono antiquissima
Insegna di casa nostra in Mantoa. E sotto specie di loro succedono
le tre Donne di tre Etadi e di tre Fogge di parentela, da le quali
derivano li tre prolissi argomenti, ciascuno di loro in tre parti
diviso. Noi siamo poi di tre nomi, Merlino, Limerno, Fulica. Li
quali cominciando il nostro Chaos, in tre selve lo spartimo, con li
soi tre sentimenti.
Il a de plus fait une allusion très-claire à sa conversion, en disant
que le Christ se montra à lui au milieu de l’ignorance où il était
tombé, et que, conduit par une inspiration divine il revint à la voie
sincère de l’Évangile, qui lui avait été primitivement démontrée.
Au commencement de la troisième _selva_, l’auteur dit qu’il était dans
sa trentième année; mais cette assertion ne doit pas être prise au pied
de la lettre; car plus loin il avance qu’il avait atteint la moitié de
la carrière humaine, et comme, d’après l’Écriture, cette carrière est de
soixante-dix ans (Psaume 89), il aurait alors eu trente-cinq ans.
Sur le frontispice de la première édition de cette épopée, Folengo a
placé ces deux vers, qui ne donnent pas une idée fort claire du but
qu’il se propose:
Unus adest triplice mihi nomine vultus in orbe:
Tres dixere Chaos, numero Deus impare gaudet.
La _Humanita del figliuolo di Dio_ est un poëme pieux _in ottava rima_,
que Folengo, ainsi qu’il l’annonce dans un avertissement préliminaire,
composa pour expier le tort qu’il avait eu d’écrire ses Macaronées.
C’est ainsi que la Fontaine voulait, en célébrant la _Captivité de saint
Malc_, faire oublier le scandale causé par ses _Contes_. Malheureusement
les vers édifiants ne sont pas ceux qui provoquent le plus
d’empressement de la part des acheteurs, et l’ouvrage de Folengo, dédié
_alli valorosi campioni di Cristo_, mis au jour à Venise en 1533, in-4,
fut accueilli avec une grande froideur; il paraît cependant qu’il a été
réimprimé en 1548 et en 1578. Un panégyriste de notre poëte n’hésite pas
à qualifier d’Iliade des hommes et d’Odyssée des Chrétiens, cette
composition divisée en deux parties; la première est remplie par la
description des actions éclatantes et héroïques du Sauveur, l’autre
expose la doctrine de ses attributs divins: c’est le fruit d’une lecture
persévérante de l’Écriture sainte.
Un autre petit poëme de Folengo est plus connu, parce qu’il a été joint
aux diverses éditions de son Merlin Coccaie: c’est la _Moschea_ ou
_l’horrible bataille advenue entre les mouches et les fourmis_. Partagée
en trois livres, cette production a été traduite en français et insérée
dans les éditions de 1606 et de 1732, que nous avons déjà mentionnées.
On a tout lieu de voir dans le récit de cette guerre burlesque une
allusion aux discordes des petits souverains de l’Italie, bien mesquines
dans leurs causes, fort désastreuses dans leurs effets. Présentons ici
une analyse succincte de cette épopée, qui a du moins le mérite d’être
courte.
Sanguiléon, roi du pays de Mousquée, apprend que les fourmis retiennent
prisonnier le plus brave de ses généraux, Ranifuga. Il s’émeut et se met
en campagne, assisté du roi des papillons, du prince des moucherons, du
roi des taons, etc. Les armées se rassemblent avec grand fracas. Des
harangues sont prononcées pour animer les troupes qui s’embarquent, afin
d’attaquer le pays des fourmis. Le roi Machegrain s’est préparé à
repousser l’invasion; il a fait alliance avec les poux, les punaises,
les araignées et les puces; il s’est assuré de l’appui des blaireaux et
des chiens. Après avoir été assaillie par une tempête affreuse, la
flotte ennemie arrive; un débarquement s’opère, le siége est mis devant
la capitale de la contrée des puces, l’armée des fourmis avance pour la
dégager, il s’ensuit une bataille des plus acharnées; de part et d’autre
on se signale par d’admirables exploits. Les mouches sont enfin vaincues
et écrasées; l’escarbot Siccaroboneas reste le dernier sur le champ de
bataille; il combat en héros et périt accablé sous le nombre de ses
adversaires, mais non sans leur faire chèrement payer leur triomphe.
Voici en quels termes Folengo embouche la trompette pour chanter cette
guerre affreuse:
Grandia Muscarum formicarumque canamus
Prælia crudeles Marte stigante brigas.
Scurus Apollo suos abscondit Albora cavallos,
Non potuit tantum namque patire malum;
Omnis per circum Tellus sbatutta tremavit,
Parva super cœlos ne cagarola fuit.
Pochum mancavit quam mortus ad axe tomaret
Juppiter herculeum valde gridabat opem.
Pro bombardarum scappavit Luna rebombo,
Excusamque Jovi fecit abire foras,
Æquora tunc etiam sbigotentia signa dederunt
Atque spaventosas summa tulere faces.
Ce petit poëme, œuvre de la jeunesse de Folengo, est peut-être, sous le
rapport du mérite du style, supérieur au Merlin Coccaie.
Genthe a donné en 1846 une édition spéciale de la _Moschea_ (Eisleben,
63 pages in-8). Au bas des pages, chaque mot macaronique est accompagné
d’une double explication en italien et en allemand. Cinq pages de notes
à la fin de l’ouvrage fournissent quelques renseignements intéressants.
M. Brunet signale une traduction en vers italiens de la _Moscheide_, par
F. Antolini. Milan, 1807. Il en existe aussi une imitation en vers
siciliens, par Carlo Basili, Palerme, 1663, in-12. On en connaît
également de vieilles versions allemandes mises au jour en 1580, en 1600
et en 1612[14].
[14] Il n’est pas douteux que Folengo n’ait conçu l’idée de la
_Moschea_ en lisant la _Batrachyomachie_, attribuée à Homère; un
assez grand nombre de compositions tracées sous l’influence d’une
pareille inspiration existent dans diverses langues; les
bibliographes connaissent l’extrême rareté de l’édition originale,
faite vers 1494, de la _Galeomyomachia_ d’Aristobule Apostolius. La
victoire reste aux souris dans ce petit drame; une poutre tombe et
écrase leur antagoniste.
Grazzini, dit le Lasca, qui florissait peu de temps après Folengo,
chanta de même des guerres burlesques dans deux petits poëmes: la
_Nanea_ et la _Guerra di Mostri_ (Voir Ginguené, _Histoire
littéraire d’Italie_, t. V, p. 560 et suiv.). Lope de Vega a composé
une _Gatomaquia_, qui a été plusieurs fois réimprimée.
Folengo voulut s’exercer dans le genre pastoral, fort en vogue alors;
mais, l’envisageant sous un point de vue peu poétique, et qu’on
appellerait aujourd’hui réaliste, il écrivit la _Zanitonella quæ de
amore Tonelli erga Zaninam tractat; quæ constat ex tredecim sonolegiis,
septem ecclogis et una strambottolegia_. M. Du Roure a analysé en détail
ce poëme burlesque; il le représente comme d’une nature peu choisie sans
doute, mais original par l’intérêt suivi qu’il présente, et, quant à la
vérité, il est bien préférable, dans sa rusticité grotesque, aux idylles
musquées, poudrées et pommadées de Fontenelle, et même aux bergères
mélancoliques et penseuses de Racan, comme aux églogues élégantes de J.
B. Rousseau et de Gessner.
Parmi beaucoup de grossièretés et d’expressions du plus mauvais ton,
Folengo sait placer parfois de la grâce et du sentiment. Il y a de la
délicatesse et quelque charme dans le sonnet où Toncellus raconte
comment il est devenu amoureux.
Tempus erat, flores cum Primavera galantos
Spantegat, et freddas scolat Apollo brinas,
Sancta facit saltare foras Agnesa lusertas,
Capraque cum cupro, cum cane cagna coit.
Stalladizza novas Armenta Biolcus ad herbas
Menat, et ad Torum calda vedella fugit.
Boschicolæ frifola Rosignolæ gorga per umbras
Rognonesque; magis scaldat alhora Venus.
Ante meos oculos quando desgratia duxit
Te, dum pascebam, cara Zanina, capras.
Non appena tuas goltas vidique musinum,
Ballestram subitus discarigavit Amor.
Discarigavit Amor talem, mihi crede, verettam,
Quod pro te veluti pegola nigra brusor.
Le traducteur de 1606 a laissé de côté la _Zanitonella_, ainsi que trois
épîtres et sept épigrammes de Folengo, insérées dans les diverses
éditions de son poëme macaronique et qui n’offrent d’ailleurs rien de
remarquable.
Indépendamment de ses productions imprimées, notre auteur avait composé
plusieurs ouvrages demeurés inédits, entre autres un poëme latin en vers
hexamètres, intitulé: _Agiomachia_, où il célèbre le courage des
martyrs, et trois tragédies, la _Cecilia_, la _Cristina_, la _Catarina_,
qui furent mises en musique par un moine du Mont-Cassin, à la demande
d’Antonio Colonna, successeur de Ferrante Gonzaga; une comédie
intitulée: la _Pinta_ ou la _Palermita_, espèce de mystère _in terze
rime_, dont le sujet est la création du monde, la chute d’Adam, la
rédemption, et qui fut représentée dans une ancienne église, aujourd’hui
détruite, nommée _Pinta_. On lui attribue aussi un poëme sur la passion
de Jésus-Christ, un traité de métaphysique contre Platon, un _Orlando
inamorato rifatto_, un recueil d’épîtres et deux productions
macaroniques (_Il libro della gatta_ et les _Gratticcie_, satires); mais
l’existence de tous ces écrits n’est pas bien démontrée, et, en tous
cas, ils paraissent aujourd’hui perdus.
§ 6. LA POÉSIE MACARONIQUE CHEZ LES DIVERS PEUPLES DE L’EUROPE.
Notre notice sur Folengo et sur la poésie macaronique serait incomplète
si nous ne placions ici un aperçu rapide des principaux écrivains qui se
sont exercés en ce genre.
Les plus anciens de tous appartiennent à l’Italie et remontent au
quinzième siècle.
Signalons d’abord Bassano, né à Mantoue, et sur le compte duquel on ne
sait rien, si ce n’est qu’il était mort en 1448. On ne connaît qu’un
seul exemplaire de son livre; c’est celui de la bibliothèque Trivulzio,
à Milan; il a été l’objet d’une notice sortie de la plume d’un libraire
milanais fort instruit, M. Tosi, et il a pour titre, _Collectanee de
cose facetissime e piene di riso_; la première de ces _cose_ est une
_macherona nova_ composée par Bassano, elle est adressée _ad magnificus
dominus Gasparus Vescontus_; voici comment elle commence:
Unam volo tibi, Gaspar, contare novellam
Que te forte magno faciet pisare de risu.
Quidam Vercellis stat a la porta Botigliano
Omnes qui Sessiam facit pagare passantes;
Et si quis ter forte passaret in uno,
Ter pagare facit: quare spesse voltas eunti
Esset opus Medicis intratam habere Lorenzi
Hic semper datii passegiat ante botegam...
Tifus Odaxius ou Tisi Odassi, né à Padoue, vers 1450, et mort vers la
fin du quinzième siècle, composa un poëme satirique de sept cents vers
environ, dans lequel il attaque avec verve, souvent avec cynisme, des
Padouans soupçonnés de se livrer à la magie. Cet opuscule, intitulé la
_Macharonea_, est devenu extrêmement rare; on en connaît plusieurs
anciennes éditions, sans lieu ni date; trois sont décrites au _Manuel du
Libraire_, t. III, p. 549; d’autres ont été signalées par M. Tosi, qui
les a examinées dans des bibliothèques de Milan et de Parme (voir le
_Macaronéana_ de M. Delepierre, p. 126-128). Divers bibliographes,
confondant Odaxius avec d’autres auteurs, sont tombés en parlant de lui,
dans des méprises que M. Brunet et M. Delepierre ont relevées, mais dont
nous n’avons pas à nous occuper.
Le petit poëme d’Odaxius a été partiellement réimprimé en 1851 dans le
_Serapeum_, journal bibliographique qui voit le jour à Leipzig; il l’a
été en entier dans le mémoire de M. Delepierre sur la poésie macaronique
inséré parmi les travaux de la _Philobiblon Society_, et que nous avons
déjà cité. Une courte citation fera juger le style d’Odaxius.