[6] Cette proposition étant bien nouvelle encore, et l'histoire étant
tout à fait inintelligible sans elle, j'ai consacré dans mon dernier
ouvrage (_Les Lois psychologiques de l'évolution des peuples_) quatre
chapitres à sa démonstration. Le lecteur y verra que, malgré de
trompeuses apparences, ni la langue, ni la religion, ni les arts, ni, en
un mot, aucun élément de civilisation, ne peut passer intact d'un peuple
à un autre.
[7] Le rapport de l'ancien conventionnel Fourcroy, cité par Taine, est à
ce point de vue fort net:
«Ce qu'on voit partout sur la célébration du dimanche et sur la
fréquentation des églises prouve que la masse des Français veut revenir
aux anciens usages, et il n'est plus temps de résister à cette pente
nationale... La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte
et de prêtres. _C'est une erreur de quelques philosophes modernes, à
laquelle j'ai été moi-même entraîné_, que de croire à la possibilité
d'une instruction assez répandue pour détruire les préjugés religieux;
ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de
consolation... Il faut donc laisser à la masse du peuple, ses prêtres,
ses autels et son culte.»
[8] C'est ce que reconnaissent, même aux États-Unis, les républicains
les plus avancés. Le journal américain _Forum_ exprimait récemment cette
opinion catégorique dans les termes que je reproduis ici, d'après la
_Review of Reviews_ de décembre 1894:
«On ne doit jamais oublier, même chez les plus fervents ennemis de
l'aristocratie, que l'Angleterre est aujourd'hui le pays le plus
démocratique de l'univers, celui où les droits de l'individu sont le
plus respectés, et celui où les individus possèdent le plus de liberté.»
[9] Si l'on rapproche les profondes dissensions religieuses et
politiques qui séparent les diverses parties de la France, et sont
surtout une question de races, des tendances séparatistes qui se sont
manifestées à l'époque de la Révolution, et qui commençaient à se
dessiner de nouveau vers la fin de la guerre franco-allemande, on voit
que les races diverses qui subsistent sur notre sol sont bien loin
d'être fusionnées encore. La centralisation énergique de la Révolution
et la création de départements artificiels destinés à mêler les
anciennes provinces fut certainement son oeuvre la plus utile. Si la
décentralisation, dont parlent tant aujourd'hui les esprits
imprévoyants, pouvait être créée, elle aboutirait promptement aux plus
sanglantes discordes. Il faut pour le méconnaître oublier entièrement
notre histoire.
[10] Ce n'est pas là d'ailleurs un phénomène spécial aux peuples latins;
on l'observe aussi en Chine, pays conduit également par une solide
hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat est, comme chez nous,
obtenu par des concours dont la seule épreuve est la récitation
imperturbable d'épais manuels. L'armée des lettrés sans emploi est
considérée aujourd'hui en Chine comme une véritable calamité nationale.
Il en est de même dans l'Inde, où, depuis que les Anglais ont ouvert des
écoles, non pour éduquer, comme cela se fait en Angleterre, mais
simplement pour instruire les indigènes, il s'est formé une classe
spéciale de lettrés, les Babous, qui, lorsqu'ils ne peuvent recevoir un
emploi, deviennent d'irréconciliables ennemis de la puissance anglaise.
Chez tous les Babous, munis ou non d'emplois, le premier effet de
l'instruction a été d'abaisser immensément le niveau de leur moralité.
C'est un fait sur lequel j'ai longuement insisté dans mon livre _Les
Civilisations de l'Inde_, et qu'ont également constaté tous les auteurs
qui ont visité la grande péninsule.
[11] TAINE. _Le Régime moderne_, t. II, 1894.--Ces pages sont à peu près
les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les
résultats de la longue expérience du grand philosophe. Je les crois
malheureusement totalement incompréhensibles pour les professeurs de
notre université n'ayant pas séjourne à l'étranger. L'éducation est le
seul moyen que nous possédions pour agir un peu sur l'âme d'un peuple et
il est profondément triste d'avoir à songer qu'il n'est à peu près
personne en France qui puisse arriver à comprendre que notre
enseignement actuel est un redoutable élément de rapide décadence et
qu'au lieu d'élever la jeunesse il l'abaisse et la pervertit.
On rapprochera utilement des pages de Taine les observations sur
l'éducation en Amérique récemment consignées par M. Paul Bourget dans
son beau livre _Outre-Mer_. Après avoir constaté lui aussi que notre
éducation ne fait que des bourgeois bornés sans initiative et sans
volonté ou des anarchistes, «ces deux types également funestes du
civilisé qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanité
destructrice» l'auteur fait une comparaison qu'on ne saurait trop
méditer entre nos lycées français, ces usines à dégénérescence et les
écoles américaines qui préparent si admirablement l'homme à la vie. On y
voit clairement l'abîme existant entre les peuples vraiment
démocratiques et ceux qui n'ont de démocratie que dans leur discours et
pas du tout dans leurs pensées.