Facteurs lointains des croyances et opinions des foules.
Facteurs préparatoires des croyances des foules.--L'éclosion des
croyances des foules est la conséquence d'une élaboration
antérieure.--Étude des divers facteurs de ces croyances.--§ 1. _La
race._--Influence prédominante qu'elle exerce.--Elle représente les
suggestions des ancêtres.--§ 2. _Les traditions._--Elles sont la
synthèse de l'âme de la race.--Importance sociale des traditions.--En
quoi, après avoir été nécessaires, elles deviennent nuisibles.--Les
foules sont les conservateurs les plus tenaces des idées
traditionnelles.--§ 3. _Le temps._--Il prépare successivement
l'établissement des croyances, puis leur destruction.--C'est grâce à lui
que l'ordre peut sortir du chaos.--§ 4. _Les institutions politiques et
sociales._--Idée erronée de leur rôle.--Leur influence est extrêmement
faible.--Elles sont des effets, et non des causes.--Les peuples ne
sauraient choisir les institutions qui leur semblent les
meilleures.--Les institutions sont des étiquettes qui, sous un même
titre, abritent les choses les plus dissemblables.--Comment les
constitutions peuvent se créer.--Nécessité pour certains peuples de
certaines institutions théoriquement mauvaises, telles que la
centralisation.--§ 5. _L'instruction et l'éducation._--Erreur des idées
actuelles sur l'influence de l'instruction chez les foules.--Indications
statistiques.--Rôle démoralisateur de l'éducation latine.--Rôle que
l'instruction pourrait exercer.--Exemples fournis par divers peuples.
Nous venons d'étudier la constitution mentale des foules. Nous
connaissons leurs façons de sentir, de penser, de raisonner. Nous allons
examiner maintenant comment naissent et s'établissent leurs opinions et
leurs croyances.
Les facteurs qui déterminent ces opinions et ces croyances sont de deux
ordres: les facteurs lointains et les facteurs immédiats.
Les facteurs lointains sont ceux qui rendent les foules capables
d'adopter certaines convictions et absolument inaptes à se laisser
pénétrer par certaines autres. Ces facteurs préparent le terrain où l'on
voit germer tout à coup certaines idées nouvelles, dont la force et les
résultats étonnent, mais qui n'ont de spontané que l'apparence.
L'explosion et la mise en oeuvre de certaines idées chez les foules
présentent quelquefois une soudaineté foudroyante. Ce n'est là qu'un
effet superficiel, derrière lequel on doit chercher tout un long travail
antérieur.
Les facteurs immédiats sont ceux qui, se superposant à ce long travail,
sans lequel ils n'auraient pas d'effet, provoquent la persuasion active
chez les foules, c'est-à-dire font prendre forme à l'idée et la
déchaînent avec toutes ses conséquences. Par ces facteurs immédiats
surgissent les résolutions qui soulèvent brusquement les collectivités;
par eux éclate une émeute ou se décide une grève; par eux des majorités
énormes portent un homme au pouvoir ou renversent un gouvernement.
Dans tous les grands événements de l'histoire, nous constatons l'action
successive de ces deux ordres de facteurs. La Révolution française--pour
ne prendre qu'un des plus frappants exemples--eut parmi ses facteurs
lointains les écrits des philosophes, les exactions de la noblesse, les
progrès de la pensée scientifique. L'âme des foules, ainsi préparée, fut
soulevée ensuite aisément par des facteurs immédiats, tels que les
discours des orateurs, et les résistances de la cour à propos de
réformes insignifiantes.
Parmi les facteurs lointains, il y en a de généraux, qu'on retrouve au
fond de toutes les croyances et opinions des foules; ce sont: la race,
les traditions, le temps, les institutions, l'éducation.
Nous allons étudier le rôle de ces différents facteurs.
§ 1.--LA RACE
Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, car à lui seul il
dépasse de beaucoup en importance tous les autres. Nous l'avons
suffisamment étudié dans un autre ouvrage pour qu'il soit inutile d'y
revenir encore. Nous avons fait voir, dans notre précédent volume, ce
qu'est une race historique, et comment, lorsque ses caractères sont
formés, elle possède de par les lois de l'hérédité une puissance telle,
que ses croyances, ses institutions, ses arts--en un mot tous les
éléments de sa civilisation--ne sont que l'expression extérieure de son
âme. Nous avons montré que la puissance de la race est telle qu'aucun
élément ne peut passer d'un peuple à un autre sans subir les
transformations les plus profondes[6]. Le milieu, les circonstances, les
événements représentent les suggestions sociales du moment. Ils peuvent
avoir une influence considérable, mais cette influence est toujours
momentanée si elle est contraire aux suggestions de la race,
c'est-à-dire de toute la série des ancêtres.
Dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, nous aurons encore occasion de
revenir sur l'influence de la race, et de montrer que cette influence
est si grande qu'elle domine les caractères spéciaux à l'âme des foules;
de là ce fait que les foules de divers pays présentent dans leurs
croyances et leur conduite des différences très considérables, et ne
peuvent être influencées de la même façon.
§ 2.--LES TRADITIONS
Les traditions représentent les idées, les besoins, les sentiments du
passé. Elles sont la synthèse de la race et pèsent de tout leur poids
sur nous.
Les sciences biologiques ont été transformées depuis que l'embryologie
a montré l'influence immense du passé dans l'évolution des êtres; et les
sciences historiques ne le seront pas moins quand cette notion sera plus
répandue. Elle ne l'est pas suffisamment encore, et bien des hommes
d'État en sont restés aux idées des théoriciens du dernier siècle, qui
croyaient qu'une société peut rompre avec son passé et être refaite de
toutes pièces en ne prenant pour guide que les lumières de la raison.
Un peuple est un organisme créé par le passé, et qui, comme tout
organisme, ne peut se modifier que par de lentes accumulations
héréditaires.
Ce qui conduit les hommes, surtout lorsqu'ils sont en foule, ce sont les
traditions; et, comme je l'ai répété bien des fois, ils n'en changent
facilement que les noms, les formes extérieures.
Il n'est pas à regretter qu'il en soit ainsi. Sans traditions, il n'y a
ni âme nationale, ni civilisation possibles. Aussi les deux grandes
occupations de l'homme depuis qu'il existe ont-elles été de se créer un
réseau de traditions, puis de tâcher de les détruire lorsque leurs
effets bienfaisants se sont usés. Sans les traditions, pas de
civilisation; sans la destruction de ces traditions, pas de progrès. La
difficulté est de trouver un juste équilibre entre la stabilité et la
variabilité; et cette difficulté est immense. Quand un peuple a laissé
des coutumes se fixer trop solidement chez lui pendant beaucoup de
générations, il ne peut plus changer et devient, comme la Chine,
incapable de perfectionnement. Les révolutions violentes n'y peuvent
rien, car il arrive alors, ou que les fragments brisés de la chaîne se
ressoudent, et que le passé reprend sans changements son empire, ou que
les fragments restent dispersés, et alors à l'anarchie succède bientôt
la décadence.
Aussi, l'idéal pour un peuple est-il de garder les institutions du
passé, en ne les transformant qu'insensiblement et peu à peu. Cet idéal
est difficilement accessible. Les Romains, dans les temps anciens, les
Anglais, dans les temps modernes, sont à peu près les seuls qui l'aient
réalisé.
Les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles, et qui
s'opposent le plus obstinément à leur changement, sont précisément les
foules, et notamment les catégories de foules qui constituent les
castes. J'ai déjà insisté sur l'esprit conservateur des foules, et
montré que les plus violentes révoltes n'aboutissent qu'à un changement
de mots. À la fin du dernier siècle, devant les églises détruites,
devant les prêtres expulsés ou guillotinés, devant la persécution
universelle du culte catholique, on pouvait croire que les vieilles
idées religieuses avaient perdu tout pouvoir; et cependant quelques
années s'étaient à peine écoulées que, devant les réclamations
universelles, il fallut rétablir le culte aboli[7]. Effacées un
instant, les vieilles traditions avaient repris leur empire.
Aucun exemple ne montre mieux la puissance des traditions sur l'âme des
foules. Ce n'est pas dans les temples qu'habitent les idoles les plus
redoutables, ni dans les palais les tyrans les plus despotiques; ceux-ci
peuvent être brisés en un instant; mais les maîtres invisibles qui
règnent dans nos âmes échappent à tout effort de révolte, et ne cèdent
qu'à la lente usure des siècles.
§ 3.--LE TEMPS
Dans les problèmes sociaux, comme dans les problèmes biologiques, un des
plus énergiques facteurs est le temps. Il est le seul vrai créateur et
le seul grand destructeur. C'est lui qui a fait les montagnes avec les
grains de sable, et élevé jusqu'à la dignité humaine l'obscure cellule
des temps géologiques. Il suffit pour transformer un phénomène
quelconque de faire intervenir les siècles. On a dit avec raison qu'une
fourmi qui aurait le temps devant elle pourrait niveler le mont Blanc.
Un être qui aurait le pouvoir magique de faire varier le temps à son gré
aurait la puissance que les croyants attribuent à Dieu.
Mais nous n'avons à nous occuper ici que de l'influence du temps dans la
genèse des opinions des foules. À ce point de vue son action est encore
immense. Il tient sous sa dépendance les grandes forces, telles que la
race, qui ne peuvent se former sans lui. Il fait naître, grandir, mourir
toutes les croyances: c'est par lui qu'elles acquièrent leur puissance
et par lui aussi qu'elles la perdent.
C'est le temps surtout qui prépare les opinions et les croyances des
foules, ou tout au moins le terrain sur lequel elles germeront. Et c'est
pourquoi certaines idées sont réalisables à une époque et ne le sont
plus à une autre. C'est le temps qui accumule cet immense détritus de
croyances, de pensées, sur lequel naissent les idées d'une époque. Elles
ne germent pas au hasard et à l'aventure; les racines de chacune d'elles
plongent dans un long passé. Quand elles fleurissent, le temps avait
préparé leur éclosion; et c'est toujours en arrière qu'il faut remonter
pour en concevoir la genèse. Elles sont filles du passé et mères de
l'avenir, esclaves du temps toujours.
Le temps est donc notre véritable maître, et il suffit de le laisser
agir pourvoir toutes choses se transformer. Aujourd'hui, nous nous
inquiétons fort des aspirations menaçantes des foules, des destructions
et des bouleversements qu'elles présagent. Le temps se changera à lui
seul de rétablir l'équilibre. «Aucun régime, écrit très justement M.
Lavisse, ne se fonda en un jour. Les organisations politiques et
sociales sont des oeuvres qui demandent des siècles; la féodalité
exista informe et chaotique pendant des siècles, avant de trouver ses
règles; la monarchie absolue vécut pendant des siècles aussi, avant de
trouver des moyens réguliers de gouvernement, et il y eut de grands
troubles dans ces périodes d'attente.»
§ 4.--LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
L'idée que les institutions peuvent remédier aux défauts des sociétés;
que le progrès des peuples est la conséquence du perfectionnement des
institutions et des gouvernements et que les changements sociaux peuvent
se faire à coups de décrets; cette idée, dis-je, est bien généralement
répandue encore. La Révolution française l'eut pour point de départ et
les théories sociales actuelles y prennent leur point d'appui.
Les expériences les plus continues n'ont pas réussi encore à ébranler
sérieusement cette redoutable chimère. C'est en vain que philosophes et
historiens ont essayé d'en prouver l'absurdité. Il ne leur a pas été
difficile pourtant de montrer que les institutions sont filles des
idées, des sentiments et des moeurs; et qu'on ne refait pas les idées,
les sentiments et les moeurs en refaisant les codes. Un peuple ne
choisit pas ses institutions à son gré, pas plus qu'il ne choisit la
couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les institutions et les
gouvernements sont le produit de la race. Ils ne sont pas les créateurs
d'une époque, mais en sont les créations. Les peuples ne sont pas
gouvernés comme le voudraient leurs caprices d'un moment, mais comme
l'exige leur caractère. Il faut des siècles pour former un régime
politique, et des siècles pour le changer. Les institutions n'ont aucune
vertu intrinsèque; elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes.
Celles qui sont bonnes à un moment donné pour un peuple donné, peuvent
être détestables pour un autre.
Aussi n'est-il pas du tout dans le pouvoir d'un peuple de changer
réellement ses institutions. Il peut assurément, au prix de révolutions
violentes, changer le nom de ces institutions, mais le fond ne se
modifie pas. Les noms ne sont que de vaines étiquettes dont l'historien
qui va un peu au fond des choses n'a pas à se préoccuper. C'est ainsi
par exemple que le plus démocratique des pays du monde est
l'Angleterre[8], qui vit cependant sous un régime monarchique, alors que
les pays où sévit le plus lourd despotisme sont les républiques
hispano-américaines, malgré les constitutions républicaines qui les
régissent. Le caractère des peuples et non les gouvernements conduit
leurs destinées. C'est un point de vue que j'ai essayé d'établir dans
mon précédent volume, en m'appuyant sur de catégoriques exemples.
C'est donc une tâche très puérile, un inutile exercice de rhétoricien
ignorant que de perdre son temps à fabriquer de toutes pièces des
constitutions. La nécessité et le temps se chargent de les élaborer,
quand nous avons la sagesse de laisser agir ces deux facteurs. C'est
ainsi que les Anglo-Saxons s'y sont pris, et c'est ce que nous dit leur
grand historien Macaulay dans un passage que devraient apprendre par
coeur les politiciens de tous les pays latins. Après avoir montré tout
le bien qu'ont pu faire des lois qui semblent, au point de vue de la
raison pure, un chaos d'absurdités et de contradictions, il compare les
douzaines de constitutions mortes dans les convulsions des peuples
latins de l'Europe et de l'Amérique avec celle de l'Angleterre, et fait
voir que cette dernière n'a été changée que très lentement, par parties,
sous l'influence de nécessités immédiates et jamais de raisonnements
spéculatifs. «Ne point s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter
beaucoup de l'utilité; n'ôter jamais une anomalie uniquement parce
qu'elle est une anomalie; ne jamais innover si ce n'est lorsque quelque
malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser
du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le cas
particulier auquel on remédie; telles sont les règles qui, depuis l'âge
de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement guidé les
délibérations de nos 250 parlements.»
Il faudrait prendre une à une les lois, les institutions de chaque
peuple, pour montrer à quel point elles sont l'expression des besoins de
leur race, et ne sauraient pour cette raison être violemment
transformées. On peut disserter philosophiquement, par exemple, sur les
avantages et les inconvénients de la centralisation; mais quand nous
voyons un peuple, composé de races très diverses, consacrer mille ans
d'efforts pour arriver progressivement à cette centralisation; quand
nous constatons qu'une grande révolution ayant pour but de briser toutes
les institutions du passé, a été forcée de respecter cette
centralisation, et l'a exagérée encore, disons-nous bien qu'elle est
fille de nécessités impérieuses, une condition même d'existence, et
plaignons la faible portée mentale des hommes politiques qui parlent de
la détruire. S'ils pouvaient par hasard y réussir, l'heure de la
réussite serait aussitôt le signal d'une effroyable guerre civile[9] qui
ramènerait immédiatement d'ailleurs une nouvelle centralisation beaucoup
plus lourde que l'ancienne.
Concluons de ce qui précède que ce n'est pas dans les institutions qu'il
faut chercher le moyen d'agir profondément sur l'âme des foules; et
quand nous voyons certains pays, comme les États-Unis, arriver à un haut
degré de prospérité avec des institutions démocratiques, alors que nous
en voyons d'autres, tels que les républiques hispano-américaines, vivre
dans la plus triste anarchie sous des institutions absolument
semblables, disons-nous bien que ces institutions sont aussi étrangères
à la grandeur des uns qu'à la décadence des autres. Les peuples sont
gouvernés par leur caractère, et toutes les institutions qui ne sont pas
intimement moulées sur ce caractère ne représentent qu'un vêtement
d'emprunt, un déguisement transitoire. Certes, des guerres sanglantes,
des révolutions violentes ont été faites, et se feront encore, pour
imposer des institutions auxquelles est attribué, comme aux reliques des
saints, le pouvoir surnaturel de créer le bonheur. On pourrait donc dire
en un sens que les institutions agissent sur l'âme des foules
puisqu'elles engendrent de pareils soulèvements. Mais, en réalité, ce ne
sont pas les institutions qui agissent alors, puisque nous savons que,
triomphantes ou vaincues, elles ne possèdent par elles-mêmes aucune
vertu. Ce qui a agi sur l'âme des foules, ce sont des illusions et des
mots. Des mots surtout, ces mots chimériques et puissants dont nous
montrerons bientôt l'étonnant empire.
§ 5.--L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION
Au premier rang de ces idées dominantes d'une époque, dont nous avons
marqué ailleurs le petit nombre et la force, bien qu'elles soient
parfois des illusions pures, se trouve aujourd'hui celle-ci: que
l'instruction est capable de changer considérablement les hommes, et a
pour résultat certain de les améliorer, et même de les rendre égaux. Par
le fait seul de la répétition, cette assertion a fini par devenir un des
dogmes les plus inébranlables de la démocratie. Il serait aussi
difficile d'y toucher maintenant qu'il l'eût été jadis de toucher à ceux
de l'Église.
Mais sur ce point, comme sur bien d'autres, les idées démocratiques se
sont trouvées en profond désaccord avec les données de la psychologie et
de l'expérience. Plusieurs philosophes éminents, Herbert Spencer entre
autres, n'ont pas eu de peine à montrer que l'instruction ne rend
l'homme ni plus moral ni plus heureux, qu'elle ne change pas ses
instincts et ses passions héréditaires; qu'elle est parfois--pour peu
qu'elle soit mal dirigée--beaucoup plus pernicieuse qu'utile. Les
statisticiens sont venus confirmer ces vues en nous disant que la
criminalité augmente avec la généralisation de l'instruction, ou tout au
moins d'une certaine instruction; que les pires ennemis de la société,
les anarchistes, se recrutent souvent parmi les lauréats des écoles; et,
dans un travail récent, un magistrat distingué, M. Adolphe Guillot,
faisait remarquer qu'on compte maintenant 3.000 criminels lettrés contre
1.000 illettrés, et que, en cinquante ans, la criminalité est passée de
227 pour 100.000 habitants, à 552, soit une augmentation de 133 p. 100.
Il a noté également avec tous ses collègues que la criminalité augmente
surtout chez les jeunes gens pour lesquels l'école gratuite et
obligatoire a, comme on sait, remplacé le patronat.
Ce n'est pas certes, et personne ne l'a jamais soutenu, que
l'instruction bien dirigée ne puisse donner des résultats pratiques fort
utiles, sinon pour élever la moralité, au moins pour développer les
capacités professionnelles. Malheureusement les peuples latins, surtout
depuis vingt-cinq ans, ont basé leurs systèmes d'instruction sur des
principes très erronés, et, malgré les observations des esprits les plus
éminents, tels que Bréal, Fustel de Coulanges, Taine et bien d'autres,
ils persistent dans leurs lamentables erreurs. J'ai moi-même, dans un
ouvrage déjà ancien, montré que notre éducation actuelle transforme en
ennemis de la société la plupart de ceux qui l'ont reçue, et recrute de
nombreux disciples pour les pires formes du socialisme.
Ce qui constitue le premier danger de cette éducation--très justement
qualifiée de latine--c'est qu'elle repose sur cette erreur psychologique
fondamentale, que c'est en apprenant par coeur des manuels qu'on
développe l'intelligence. Dès lors on a tâché d'en apprendre le plus
possible; et, de l'école primaire au doctorat ou à l'agrégation, le
jeune homme ne fait qu'apprendre par coeur des livres, sans que son
jugement et son initiative soient jamais exercés. L'instruction, pour
lui, c'est réciter et obéir. «Apprendre des leçons, savoir par coeur
une grammaire ou un abrégé, bien répéter, bien imiter, voilà, écrit un
ancien ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, une plaisante
éducation où tout effort est un acte de foi devant l'infaillibilité du
maître, et n'aboutit qu'à nous diminuer et nous rendre impuissants.»
Si cette éducation n'était qu'inutile, on pourrait se borner à plaindre
les malheureux enfants auxquels, au lieu de tant de choses nécessaires à
apprendre à l'école primaire, on préfère enseigner la généalogie des
fils de Clotaire, les luttes de la Neustrie et de l'Austrasie, ou des
classifications zoologiques; mais elle présente un danger beaucoup plus
sérieux. Elle donne à celui qui l'a reçue un dégoût violent de la
condition où il est né, et l'intense désir d'en sortir. L'ouvrier ne
veut plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus être paysan, et le
dernier des bourgeois ne voit pour ses fils d'autre carrière possible
que les fonctions salariées par l'État. Au lieu de préparer des hommes
pour la vie, l'école ne les prépare qu'à des fonctions publiques où l'on
peut réussir sans avoir à se diriger ni à manifester aucune lueur
d'initiative. Au bas de l'échelle, elle crée ces armées de prolétaires
mécontents de leur sort et toujours prêts à la révolte; en haut, notre
bourgeoisie frivole, à la fois sceptique et crédule, ayant une confiance
superstitieuse dans l'État-providence, que cependant elle fronde sans
cesse, s'en prenant toujours au gouvernement de ses propres fautes et
incapable de rien entreprendre sans l'intervention de l'autorité.
L'État qui fabrique à coups de manuels tous ces diplômés, ne peut en
utiliser qu'un petit nombre et laisse forcément sans emploi les autres.
Il lui faut donc se résigner à nourrir les premiers et à avoir pour
ennemis les seconds. Du haut en bas de la pyramide sociale, du simple
commis au professeur et au préfet, la masse immense des diplômés assiège
aujourd'hui les carrières. Alors qu'un négociant ne peut que très
difficilement trouver un agent pour aller le représenter dans les
colonies, c'est par des milliers de candidats que les plus modestes
places officielles sont sollicitées. Le département de la Seine compte à
lui seul 20.000 instituteurs et institutrices sans emploi, et qui,
méprisant les champs et l'atelier, s'adressent à l'État pour vivre. Le
nombre des élus étant restreint, celui des mécontents est forcément
immense. Ces derniers sont prêts pour toutes les révolutions, quels
qu'en soient les chefs et quelque but qu'elles poursuivent.
L'acquisition de connaissances dont on ne peut trouver l'emploi est un
moyen sûr de faire de l'homme un révolté[10].
Il est évidemment trop tard pour remonter un tel courant. Seule
l'expérience, dernière éducatrice des peuples, se chargera de nous
montrer notre erreur. Elle seule sera assez puissante pour prouver la
nécessité de remplacer nos odieux manuels, nos pitoyables concours par
une instruction professionnelle capable de ramener la jeunesse vers les
champs, les ateliers, les entreprises coloniales, qu'aujourd'hui elle
cherche à tout prix à fuir.
Cette instruction professionnelle que tous les esprits éclairés
réclament maintenant fut celle qu'ont jadis reçue nos pères, et que les
peuples qui dominent aujourd'hui le monde par leur volonté, leur
initiative, leur esprit d'entreprise ont su conserver. Dans des pages
remarquables, dont je reproduirai plus loin les parties les plus
essentielles, un grand penseur, M. Taine, a montré nettement que notre
éducation d'autrefois était à peu près ce qu'est l'éducation anglaise ou
américaine d'aujourd'hui, et, dans un remarquable parallèle entre le
système latin et le système anglo-saxon, il a fait voir clairement les
conséquences des deux méthodes.
On consentirait peut-être, à l'extrême rigueur, à accepter encore tous
les inconvénients de notre éducation classique, alors même qu'elle ne
ferait que des déclassés et des mécontents, si l'acquisition
superficielle de tant de connaissances, la récitation parfaite de tant
de manuels élevait le niveau de l'intelligence. Mais l'élève-t-elle
réellement? Non, hélas! C'est le jugement, l'expérience, l'initiative,
le caractère qui sont les conditions de succès dans la vie, et ce n'est
pas là ce que donnent les livres. Les livres sont des dictionnaires
utiles à consulter, mais dont il est parfaitement inutile d'avoir de
longs fragments dans la tête.
Comment l'instruction professionnelle peut-elle développer
l'intelligence dans une mesure qui échappe tout à fait à l'instruction
classique: c'est ce que M. Taine montre fort bien.
«Les idées ne se forment que dans leur milieu naturel et normal; ce
qui fait végéter leur germe, ce sont les innombrables impressions
sensibles que le jeune homme reçoit tous les jours à l'atelier,
dans la mine, au tribunal, à l'étude, sur le chantier, à l'hôpital,
au spectacle des outils, des matériaux et des opérations, en
présence des clients, des ouvriers, du travail, de l'ouvrage bien
ou mal fait, dispendieux ou lucratif: voilà les petites perceptions
particulières des yeux, de l'oreille, des mains et même de
l'odorat, qui, involontairement recueillies et sourdement
élaborées, s'organisent en lui pour lui suggérer tôt ou tard telle
combinaison nouvelle, simplification, économie, perfectionnement ou
invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments
assimilables et indispensables, le jeune Français est privé, et
justement pendant l'âge fécond; sept ou huit années durant, il est
séquestré dans une école, loin de l'expérience directe et
personnelle qui lui aurait donné la notion exacte et vive des
choses, des hommes et des diverses façons de les manier.»
«... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine,
plusieurs années de leur vie, et des années efficaces, importantes
ou même décisives: comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de
ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les refusés;
ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et diplômés, encore la
moitié ou les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a
demandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou devant un
tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de
sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine;
en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là, pendant deux
heures; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne
pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs acquisitions, trop
nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur
esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a
fléchi; la sève féconde est tarie; l'homme fait apparaît, et,
souvent c'est l'homme fini. Celui-ci, rangé, marié, résigné à
tourner en cercle et indéfiniment dans le même cercle, se cantonne
dans son office restreint; il le remplit correctement, rien au
delà. Tel est le rendement moyen; certainement la recette
n'équilibre pas la dépense. En Angleterre et en Amérique, où, comme
jadis avant 1789, en France, on emploie le procédé inverse, le
rendement obtenu est égal ou supérieur.»
L'illustre psychologue nous montre ensuite la différence de notre
système avec celui des Anglo-Saxons. Ces derniers ne possèdent pas nos
innombrables écoles spéciales; chez eux l'enseignement n'est pas donné
par le livre, mais par la chose elle-même. L'ingénieur, par exemple, se
forme dans un atelier et jamais dans une école; ce qui permet à chacun
d'arriver exactement au degré que comporte son intelligence, ouvrier ou
contremaître s'il ne peut aller plus loin, ingénieur si ses aptitudes
l'y conduisent. C'est là un procédé autrement démocratique et autrement
utile pour la société que de faire dépendre toute la carrière d'un
individu d'un concours de quelques heures subi à dix-huit ou vingt ans.
«À l'hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l'architecte,
chez l'homme de loi, l'élève, admis très jeune, fait son
apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc
dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant
d'entrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, afin
d'avoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que tout à
l'heure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus
souvent, quelques cours techniques qu'il pourra suivre à ses heures
libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expériences
quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil régime, la capacité
pratique croît et se développe d'elle-même, juste au degré que
comportent les facultés de l'élève, et dans la direction requise
par sa besogne future, par l'oeuvre spéciale à laquelle dès à
présent il veut s'adapter. De cette façon, en Angleterre et aux
États-Unis, le jeune homme parvient vite à tirer de lui-même tout
ce qu'il contient. Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la
substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un
exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, non
seulement un rouage, mais de plus un moteur.--En France, où le
procédé inverse a prévalu et, à chaque génération, devient plus
chinois, le total des forces perdues est énorme.»
Et le grand philosophe arrive à la conclusion suivante sur la
disconvenance croissante de notre éducation latine et de la vie.
«Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence
et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs,
par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de l'examen,
du grade, du diplôme et du brevet, en vue de cela seulement, et
par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et
antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par
l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage
mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui
suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait
exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le
jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut
l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où pour se
défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé,
armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette
acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité
du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui
procurent pas; tout au rebours; bien loin de le qualifier, elles le
disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant,
son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de
l'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes
douloureuses; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé,
parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve;
l'équilibre moral et mental s'y altère, et court risque de ne pas
se rétablir; la désillusion est venue, trop brusque et trop
complète; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop
forts[11].»
Nous sommes-nous éloignés, dans ce qui précède, de la psychologie des
foules? Non certes. Si nous voulons comprendre les idées, les croyances
qui y germent aujourd'hui, et qui écloront demain, il faut savoir
comment le terrain a été préparé. L'enseignement donné à la jeunesse
d'un pays permet de savoir ce que sera ce pays un jour. L'éducation
donnée à la génération actuelle justifie les prévisions les plus
sombres. C'est en partie avec l'instruction et l'éducation que
s'améliore ou s'altère l'âme des foules. Il était donc nécessaire de
montrer comment le système actuel l'a façonnée, et comment la masse des
indifférents et des neutres est devenue progressivement une immense
armée de mécontents, prête à obéir à toutes les suggestions des
utopistes et des rhéteurs. C'est à l'école que se forment aujourd'hui
les socialistes et les anarchistes et que se préparent pour les peuples
latins les heures prochaines de décadence.