[2] Les personnes qui ont assisté au siège de Paris ont vu de nombreux
exemples de cette crédulité des foules aux choses les plus
invraisemblables. Une bougie allumée à un étage supérieur était
considérée aussitôt comme un signal fait aux assiégeants, bien qu'il fût
évident, après deux secondes de réflexion, qu'il leur était absolument
impossible d'apercevoir de plusieurs lieues de distance la lueur de
cette bougie.
[3] _Éclair_ du 21 avril 1895.
[4] Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle s'est passée
exactement? J'en doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et
les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. d'Harcourt,
acteur et témoin, rapporte de la bataille de Solférino peut s'appliquer
à toutes les batailles: «Les généraux (renseignés naturellement par des
centaines de témoignages) transmettent leurs rapports officiels; les
officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et
rédigent le projet définitif; le chef d'état-major le conteste et le
refait sur nouveaux frais. On le porte au maréchal, il s'écrie: «Vous
vous trompez absolument!» et il substitue une nouvelle rédaction. Il ne
reste presque rien du rapport primitif.» M. d'Harcourt relate ce fait
comme une preuve de l'impossibilité où l'on est d'établir la vérité sur
l'événement le plus saisissant, le mieux observé.
[5] C'est ce qui permet de comprendre pourquoi il arrive parfois que des
pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de
prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le
succès récent de la pièce de M. Coppée, _Pour la couronne_, refusée
pendant dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom
de son auteur. _La marraine de Charley_, refusée par tous les théâtres
et finalement montée aux frais d'un agent de change, a eu deux cents
représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans
l'explication donnée plus haut sur l'impossibilité où se trouvent les
directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule,
de telles aberrations de jugement de la part d'individus compétents et
très intéressés à ne pas commettre d'aussi lourdes erreurs seraient
inexplicables. C'est un sujet que je ne puis développer ici et qui
mériterait de tenter la plume d'un homme de théâtre doublé d'un
psychologue subtil, tel par exemple que M. Sarcey.