CHAPITRE II

Sentiments et moralité des foules.

§ 1. _Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules._--La foule est

le jouet de toutes les excitations extérieures et en reflète les

incessantes variations.--Les impulsions auxquelles elle obéit sont assez

impérieuses pour que l'intérêt personnel s'efface.--Rien n'est prémédité

chez les foules.--Action de la race.--§ 2. _Suggestibilité et crédulité

des foules._--Leur obéissance aux suggestions.--Les images évoquées dans

leur esprit sont prises par elles pour des réalités.--Pourquoi ces

images sont semblables pour tous les individus qui composent une

foule.--Égalisation du savant et de l'imbécile dans une foule.--Exemples

divers des illusions auxquelles tous les individus d'une foule sont

sujets.--Impossibilité d'accorder aucune créance au témoignage des

foules.--L'unanimité de nombreux témoins est une des plus mauvaises

preuves qu'on puisse invoquer pour établir un fait.--Faible valeur des

livres d'histoire.--§ 3. _Exagération et simplisme des sentiments des

foules._--Les foules ne connaissent ni le doute ni l'incertitude et vont

toujours aux extrêmes.--Leurs sentiments sont toujours excessifs.--§ 4.

_Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foules._--Raisons de

ces sentiments.--Servilité des foules devant une autorité forte.--Les

instincts révolutionnaires momentanés des foules ne les empêchent pas

d'être extrêmement conservatrices.--Elles sont d'instinct hostiles aux

changements et au progrès.--§ 5. _Moralité des foules._--La moralité des

foules peut, suivant les suggestions, être beaucoup plus basse ou

beaucoup plus haute que celle des individus qui les

composent.--Explication et exemples.--Les foules ont rarement pour guide

l'intérêt qui est, le plus souvent, le mobile exclusif de l'individu

isolé.--Rôle moralisateur des foules.

Après avoir indiqué d'une façon très générale les principaux caractères

des foules, il nous reste à pénétrer dans le détail de ces caractères.

On remarquera que, parmi les caractères spéciaux des foules, il en est

plusieurs, tels que l'impulsivité, l'irritabilité, l'incapacité de

raisonner, l'absence de jugement et d'esprit critique, l'exagération des

sentiments, et d'autres encore, que l'on observe également chez les

êtres appartenant à des formes inférieures d'évolution, tels que la

femme, le sauvage et l'enfant; mais c'est là une analogie que je

n'indique qu'en passant. Sa démonstration sortirait du cadre de cet

ouvrage. Elle serait inutile, d'ailleurs, pour les personnes au courant

de la psychologie des primitifs, et resterait toujours peu convaincante

pour celles qui ne la connaissent pas.

J'aborde maintenant l'un après l'autre les divers caractères que l'on

peut observer dans la plupart des foules.

§ 1.--IMPULSIVITÉ, MOBILITÉ ET IRRITABILITÉ DES FOULES

La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est

conduite presque exclusivement par l'inconscient. Ses actes sont

beaucoup plus sous l'influence de la moelle épinière que sous celle du

cerveau. Elle se rapproche en cela des êtres tout à fait primitifs. Les

actes exécutés peuvent être parfaits quant à leur exécution, mais, le

cerveau ne les dirigeant pas, l'individu agit suivant les hasards des

excitations. Une foule est le jouet de toutes les excitations

extérieures et en reflète les incessantes variations. Elle est donc

esclave des impulsions qu'elle reçoit. L'individu isolé peut être soumis

aux mêmes excitants que l'homme en foule; mais comme son cerveau lui

montre les inconvénients d'y céder, il n'y cède pas. C'est ce qu'on peut

physiologiquement exprimer en disant que l'individu isolé possède

l'aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule ne la possède pas.

Ces impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être,

suivant les excitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou

pusillanimes, mais elles seront toujours tellement impérieuses que

l'intérêt personnel, l'intérêt de la conservation lui-même, ne les

dominera pas.

Les excitants qui peuvent agir sur les foules étant fort variés, et les

foules y obéissant toujours, celles-ci sont par suite, extrêmement

mobiles; et c'est pourquoi nous les voyons passer en un instant de la

férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à l'héroïsme le plus

absolu. La foule devient très aisément bourreau, mais non moins aisément

elle devient martyre. C'est de son sein qu'ont coulé les torrents de

sang exigés par le triomphe de chaque croyance. Il n'est pas besoin de

remonter aux âges héroïques pour voir de quoi, à ce dernier point de

vue, les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans

une émeute, et il y a bien peu d'années qu'un général, devenu subitement

populaire, eût aisément trouvé cent mille hommes prêts à se faire tuer

pour sa cause, s'il l'eût demandé.

Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent

parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires,

mais elles seront toujours sous l'influence des excitations du moment.

Elles sont semblables aux feuilles que l'ouragan soulève, disperse en

tous sens, puis laisse retomber. En étudiant ailleurs certaines foules

révolutionnaires, nous montrerons quelques exemples de la variabilité de

leurs sentiments.

Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout

lorsqu'une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si

les nécessités de la vie de chaque jour ne constituaient une sorte de

régulateur invisible des choses, les démocraties ne pourraient guère

durer. Mais, si les foules veulent les choses avec frénésie, elles ne

les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volonté

durable que de pensée.

La foule n'est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle

n'admet pas que quelque chose puisse s'interposer entre son désir et la

réalisation de ce désir. Elle le comprend d'autant moins que le nombre

lui donne le sentiment d'une puissance irrésistible. Pour l'individu en

foule, la notion d'impossibilité disparaît. L'individu isolé sent bien

qu'il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin, et,

s'il en est tenté, il résistera aisément à sa tentation. Faisant partie

d'une foule, il a conscience du pouvoir que lui donne le nombre, et il

suffit de lui suggérer des idées de meurtre et de pillage pour qu'il

cède immédiatement à la tentation. L'obstacle inattendu sera brisé avec

frénésie. Si l'organisme humain permettait la perpétuité de la fureur,

on pourrait dire que l'état normal de la foule contrariée est la

fureur.

Dans l'irritabilité des foules, dans leur impulsivité et leur mobilité,

ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons à étudier,

interviennent toujours les caractères fondamentaux de la race, qui

constituent le sol invariable sur lequel germent tous nos sentiments.

Toutes les foules sont toujours irritables et impulsives, sans doute,

mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule

latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits

les plus récents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point.

Il a suffi, il y a vingt-cinq ans, de la publication d'un simple

télégramme relatant une insulte supposée faite à un ambassadeur pour

déterminer une explosion de fureur dont une guerre terrible est

immédiatement sortie. Quelques années plus tard, l'annonce télégraphique

d'un insignifiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui

amena le renversement instantané du gouvernement. Au même moment,

l'échec beaucoup plus grave d'une expédition anglaise devant Kartoum ne

produisit en Angleterre qu'une émotion très faible, et aucun ministère

ne fut renversé. Les foules sont partout féminines, mais les plus

féminines de toutes sont les foules latines. Qui s'appuie sur elles peut

monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche

Tarpéienne et avec la certitude d'en être précipité un jour.

§ 2.--SUGGESTIBILITÉ ET CRÉDULITÉ DES FOULES

Nous avons dit, en définissant les foules, qu'un de leurs caractères

généraux est une suggestibilité excessive, et nous avons montré

combien, dans toute agglomération humaine, une suggestion est

contagieuse; ce qui explique l'orientation rapide des sentiments dans un

sens déterminé.

Si neutre qu'on la suppose, la foule se trouve le plus souvent dans cet

état d'attention expectante qui rend la suggestion facile. La première

suggestion formulée qui surgit s'impose immédiatement par contagion à

tous les cerveaux, et aussitôt l'orientation s'établit. Comme chez tous

les êtres suggestionnés, l'idée qui a envahi le cerveau tend à se

transformer en acte. Qu'il s'agisse d'un palais à incendier ou d'un acte

de dévouement à accomplir, la foule s'y prête avec la même facilité.

Tout dépendra de la nature de l'excitant, et non plus, comme chez l'être

isolé, des rapports existant entre l'acte suggéré et la somme de raison

qui peut être opposée à sa réalisation.

Aussi, errant toujours sur les limites de l'inconscience, subissant

aisément toutes les suggestions, ayant toute la violence de sentiments

propre aux êtres qui ne peuvent faire appel aux influences de la raison,

dépourvue de tout esprit critique, la foule ne peut qu'être d'une

crédulité excessive. L'invraisemblable n'existe pas pour elle, et il

faut bien se le rappeler pour comprendre la facilité avec laquelle se

créent et se propagent les légendes et les récits les plus

invraisemblables[2].

La création des légendes qui circulent si aisément dans les foules n'est

pas déterminée seulement par une crédulité complète. Elle l'est encore

par les déformations prodigieuses que subissent les événements dans

l'imagination de gens assemblés. L'événement le plus simple vu par la

foule est bientôt un événement transformé. Elle pense par images, et

l'image évoquée en évoque elle-même une série d'autres n'ayant aucun

lien logique avec la première. Nous concevons aisément cet état en

songeant aux bizarres successions d'idées où nous sommes parfois

conduits par l'évocation d'un fait quelconque. La raison nous montre ce

que dans ces images il y a d'incohérence, mais la foule ne le voit

guère; et ce que son imagination déformante ajoute à l'événement réel,

elle le confondra avec lui. La foule ne sépare guère le subjectif de

l'objectif. Elle admet comme réelles les images évoquées dans son

esprit, et qui le plus souvent n'ont qu'une parenté lointaine avec le

fait observé.

Les déformations qu'une foule fait subir à un événement quelconque dont

elle est témoin devraient, semble-t-il, être innombrables et de sens

divers, puisque les individus qui la composent sont de tempéraments fort

différents. Mais il n'en est rien. Par suite de la contagion, les

déformations sont de même nature et de même sens pour tous les

individus. La première déformation perçue par un des individus de la

collectivité est le noyau de la suggestion contagieuse. Avant

d'apparaître sur les murs de Jérusalem à tous les croisés, saint

Georges ne fut certainement aperçu que par un des assistants. Par voie

de suggestion et de contagion le miracle signalé par un seul fut

immédiatement accepté par tous.

Tel est toujours le mécanisme de ces hallucinations collectives si

fréquentes dans l'histoire, et qui semblent avoir toutes les caractères

classiques de l'authenticité, puisqu'il s'agit de phénomènes constatés

par des milliers de personnes.

Il ne faudrait pas, pour combattre ce qui précède, faire intervenir la

qualité mentale des individus dont se compose la foule. Cette qualité

est sans importance. Du moment qu'ils sont en foule, l'ignorant et le

savant sont également incapables d'observation.

La thèse peut sembler paradoxale. Pour la démontrer à fond, il faudrait

reprendre un grand nombre de faits historiques, et plusieurs volumes n'y

suffiraient pas.

Ne voulant pas cependant laisser le lecteur sous l'impression

d'assertions sans preuves, je vais lui donner quelques exemples pris au

hasard parmi les monceaux de ceux que l'on pourrait citer.

Le fait suivant est un des plus typiques, parce qu'il est choisi parmi

des hallucinations collectives sévissant sur une foule où se trouvaient

des individus de toutes sortes, les plus ignorants comme les plus

instruits. Il est rapporté incidemment par le lieutenant de vaisseau

Julien Félix dans son livre sur les courants de la mer, et a été

autrefois reproduit dans la _Revue Scientifique_.

La frégate _la Belle-Poule_ croisait en mer pour retrouver la corvette

_le Berceau_ dont elle avait été séparée par un violent orage. On était

en plein jour et en plein soleil. Tout à coup la vigie signale une

embarcation désemparée. L'équipage dirige ses regards vers le point

signalé, et tout le monde, officiers et matelots, aperçoit nettement un

radeau chargé d'hommes remorqué par des embarcations sur lesquelles

flottaient des signaux de détresse. Ce n'était pourtant qu'une

hallucination collective. L'amiral Desfossés fit armer une embarcation

pour voler au secours des naufragés. En approchant, les matelots et les

officiers qui la montaient voyaient «des masses d'hommes s'agiter,

tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confus d'un grand

nombre de voix». Quand l'embarcation fut arrivée, on se trouva

simplement devant quelques branches d'arbres couvertes de feuilles

arrachées à la côte voisine. Devant une évidence aussi palpable,

l'hallucination s'évanouit.

Dans cet exemple on voit se dérouler bien clairement le mécanisme de

l'hallucination collective tel que nous l'avons expliqué. D'un côté, une

foule en état d'attention expectante; de l'autre, une suggestion faite

par la vigie signalant un bâtiment désemparé en mer, suggestion qui, par

voie de contagion, fut acceptée par tous les assistants, officiers ou

matelots.

Il n'est pas besoin qu'une foule soit nombreuse pour que la faculté de

voir correctement ce qui se passe devant elle soit détruite, et les

faits réels remplacés par des hallucinations sans parenté avec eux. Dès

que quelques individus sont réunis, ils constituent une foule, et, alors

même qu'ils seraient des savants distingués, ils prennent tous les

caractères des foules pour ce qui est en dehors de leur spécialité. La

faculté d'observation et l'esprit critique possédés par chacun d'eux

s'évanouissent aussitôt. Un psychologue ingénieux, M. Davey, nous en

fournit un bien curieux exemple, récemment rapporté par les _Annales

des Sciences psychiques_, et qui mérite d'être relaté ici. M. Davey

ayant convoqué une réunion d'observateurs distingués, parmi lesquels un

des premiers savants de l'Angleterre, M. Wallace, exécuta devant eux, et

après leur avoir laissé examiner les objets et poser des cachets où ils

voulaient, tous les phénomènes classiques des spirites: matérialisation

des esprits, écriture sur des ardoises, etc. Ayant ensuite obtenu de ces

observateurs distingués des rapports écrits affirmant que les phénomènes

observés n'avaient pu être obtenus que par des moyens surnaturels, il

leur révéla qu'ils étaient le résultat de supercheries très simples. «Le

plus étonnant de l'investigation de M. Davey, écrit l'auteur de la

relation, n'est pas la merveille des tours en eux-mêmes, mais l'extrême

faiblesse des rapports qu'en ont faits les témoins non initiés. Donc

dit-il, les témoins peuvent faire de nombreux et positifs récits qui

sont complètement erronés, mais dont le résultat est que, _si l'on

accepte leurs descriptions comme exactes_, les phénomènes qu'ils

décrivent sont inexplicables par la supercherie. Les méthodes inventées

par M. Davey étaient si simples qu'on est étonné qu'il ait eu la

hardiesse de les employer; mais il avait un tel pouvoir sur l'esprit de

la foule qu'il pouvait lui persuader qu'elle voyait ce qu'elle ne voyait

pas.» C'est toujours le pouvoir de l'hypnotiseur sur l'hypnotisé. Mais

quand on voit ce pouvoir s'exercer sur des esprits supérieurs,

préalablement mis en défiance pourtant, on conçoit à quel point il est

facile d'illusionner les foules ordinaires.

Les exemples analogues sont innombrables. Au moment où j'écris ces

lignes, les journaux sont remplis par l'histoire de deux petites filles

noyées retirées de la Seine. Ces enfants furent d'abord reconnues de la

façon la plus catégorique par une douzaine de témoins. Toutes les

affirmations étaient si concordantes qu'il n'était resté aucun doute

dans l'esprit du juge d'instruction. Il fit établir l'acte de décès.

Mais au moment où on allait procéder à l'inhumation, le hasard fit

découvrir que les victimes supposées étaient parfaitement vivantes et

n'avaient d'ailleurs qu'une très lointaine ressemblance avec les petites

noyées. Comme dans plusieurs des exemples précédemment cités

l'affirmation du premier témoin, victime d'une illusion, avait suffi à

suggestionner tous les autres.

Dans les cas semblables, le point de départ de la suggestion est

toujours l'illusion produite chez un individu par des réminiscences plus

ou moins vagues, puis la contagion par voie d'affirmation de cette

illusion primitive. Si le premier observateur est très impressionnable,

il suffira souvent que le cadavre qu'il croit reconnaître présente--en

dehors de toute ressemblance réelle--quelque particularité, une

cicatrice ou un détail de toilette, qui puisse évoquer l'idée d'une

autre personne. L'idée évoquée peut alors devenir le noyau d'une sorte

de cristallisation qui envahit le champ de l'entendement et paralyse

toute faculté critique. Ce que l'observateur voit alors, ce n'est plus

l'objet lui-même, mais l'image évoquée dans son esprit. Ainsi

s'expliquent les reconnaissances erronées de cadavres d'enfants par leur

propre mère, tel que le cas suivant, déjà ancien, mais qui a été rappelé

récemment par les journaux, et où l'on voit se manifester précisément

les deux ordres de suggestion dont je viens d'indiquer le mécanisme.

«L'enfant fut reconnu par un autre enfant--qui se trompait. La

série des reconnaissances inexactes, se déroula alors.

Et l'on vit une chose très extraordinaire. Le lendemain du jour où

un écolier l'avait reconnu, une femme s'écria: «Ah! mon Dieu, c'est

mon enfant.»

On l'introduit près du cadavre, elle examine les effets, constate

une cicatrice au front. «C'est bien, dit-elle, mon pauvre fils,

perdu depuis juillet dernier. On me l'aura volé et on me l'a tué!»

La femme était concierge rue du Four et se nommait Chavandret. On

fit venir son beau-frère qui, sans hésitation, dit: «Voilà le petit

Philibert.» Plusieurs habitants de la rue reconnurent Philibert

Chavandret dans l'enfant de la Villette, sans compter son propre

maître d'école pour qui la médaille était un indice.

Eh bien, les voisins, le beau-frère, le maître d'école et la mère

se trompaient. Six semaines plus tard, l'identité de l'enfant fut

établie. C'était un enfant de Bordeaux, tué à Bordeaux et, par les

messageries, apporté à Paris[3].»

On remarquera que ces reconnaissances se font, le plus souvent, par des

femmes et des enfants, c'est-à-dire précisément par les êtres les plus

impressionnables. Elles nous montrent, du même coup, ce que peuvent

valoir en justice de tels témoignages. En ce qui concerne les enfants,

notamment, leurs affirmations ne devraient jamais être invoquées. Les

magistrats répètent comme un lieu commun qu'à cet âge on ne ment pas.

Avec une culture psychologique un peu moins sommaire, ils sauraient qu'à

cet âge au contraire on ment toujours. Le mensonge, sans doute, est

innocent, mais il n'en est pas moins un mensonge. Mieux vaudrait décider

à pile ou face la condamnation d'un accusé que de la décider, comme on

l'a fait tant de fois, d'après le témoignage d'un enfant.

Pour en revenir aux observations faites par les foules, nous conclurons

que ses observations collectives sont les plus erronées de toutes et que

le plus souvent elles représentent simplement l'illusion d'un individu

qui, par voie de contagion, a suggestionné les autres. On pourrait

multiplier à l'infini les faits prouvant qu'il faut avoir la plus

complète défiance du témoignage des foules. Des milliers d'hommes ont

assisté, il y a vingt-cinq ans, à la célèbre charge de cavalerie de la

bataille de Sedan, et pourtant il est impossible, en présence des

témoignages visuels les plus contradictoires, de savoir par qui elle fut

commandée. Dans un livre récent, le général anglais Wolseley a prouvé

que l'on avait commis jusqu'ici les plus graves erreurs sur les faits

les plus considérables de la bataille de Waterloo, faits que des

centaines de témoins avaient cependant attestés[4].

De tels faits nous montrent ce que valent les témoignages des foules.

Les traités de logique font rentrer l'unanimité de nombreux témoins

dans la catégorie des preuves les plus solides qu'on puisse invoquer

pour prouver l'exactitude d'un fait. Mais ce que nous savons de la

psychologie des foules montre que les traités de logique sont à refaire

entièrement sur ce point. Les événements les plus douteux sont

certainement ceux qui ont été observés par le plus grand nombre de

personnes. Dire qu'un fait a été simultanément constaté par des milliers

de témoins, c'est dire le plus souvent que le fait réel est fort

différent du récit adopté.

Il découle clairement de ce qui précède qu'il faut considérer comme des

ouvrages d'imagination pure les livres d'histoire. Ce sont des récits

fantaisistes de faits mal observés, accompagnés d'explications faites

après coup. Gâcher du plâtre est faire oeuvre bien plus utile que de

perdre son temps à écrire de tels livres. Si le passé ne nous avait pas

légué ses oeuvres littéraires, artistiques et monumentales, nous ne

saurions absolument rien de réel sur ce passé. Connaissons-nous un seul

mot de vrai concernant la vie des grands hommes qui ont joué les rôles

prépondérants dans l'humanité, tels que Hercule, Bouddha, Jésus ou

Mahomet? Très probablement non. Au fond d'ailleurs, leur vie réelle nous

importe fort peu. Ce que nous avons intérêt à connaître, ce sont les

grands hommes tels que la légende populaire les a fabriqués. Ce sont les

héros légendaires, et pas du tout les héros réels, qui ont impressionné

l'âme des foules.

Malheureusement les légendes--alors même qu'elles sont fixées par les

livres--n'ont elles-mêmes aucune consistance. L'imagination des foules

les transforme sans cesse suivant les temps, et surtout suivant les

races. Il y a loin du Jéhovah sanguinaire de la Bible au Dieu d'amour

de sainte Thérèse, et le Bouddha adoré en Chine n'a plus aucuns traits

communs avec celui qui est vénéré dans l'Inde.

Il n'est même pas besoin que les siècles aient passé sur les héros pour

que leur légende soit transformée par l'imagination des foules. La

transformation se fait parfois en quelques années. Nous avons vu de nos

jours la légende de l'un des plus grands héros de l'histoire se modifier

plusieurs fois en moins de cinquante ans. Sous les Bourbons, Napoléon

devint une sorte de personnage idyllique philanthrope et libéral, ami

des humbles, qui, au dire des poètes, devaient conserver son souvenir

sous le chaume pendant bien longtemps. Trente ans après, le héros

débonnaire était devenu un despote sanguinaire qui, après avoir usurpé

le pouvoir et la liberté, fit périr trois millions d'hommes uniquement

pour satisfaire son ambition. De nos jours, nous assistons à une

nouvelle transformation de la légende. Quand quelques dizaines de

siècles auront passé sur elle, les savants de l'avenir, en présence de

ces récits contradictoires, douteront peut-être de l'existence du héros,

comme ils doutent parfois de celle de Bouddha, et ne verront en lui que

quelque mythe solaire ou un développement de la légende d'Hercule. Ils

se consoleront aisément sans doute de cette incertitude, car, mieux

initiés qu'aujourd'hui à la connaissance de la psychologie des foules,

ils sauront que l'histoire ne peut guère éterniser que des mythes.

§ 3.--EXAGÉRATION ET SIMPLISME DES SENTIMENTS DES FOULES

Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une

foule, ils présentent ce double caractère d'être très simples et très

exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se

rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les

choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule,

l'exagération des sentiments est fortifiée par ce fait, qu'un sentiment

manifesté se propageant très vite par voie de suggestion et de

contagion, l'approbation évidente dont il est l'objet accroît

considérablement sa force.

La simplicité et l'exagération des sentiments des foules font que ces

dernières ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Comme les femmes,

elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme

aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de

désapprobation, qui, chez l'individu isolé, ne s'accentuerait pas,

devient aussitôt haine féroce chez l'individu en foule.

La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les

foules hétérogènes surtout, par l'absence de responsabilité. La

certitude de l'impunité, certitude d'autant plus forte que la foule est

plus nombreuse, et la notion d'une puissance momentanée considérable due

au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des

actes impossibles à l'individu isolé. Dans les foules, l'imbécile,

l'ignorant et l'envieux sont libérés du sentiment de leur nullité et de

leur impuissance, que remplace la notion d'une force brutale, passagère,

mais immense.

L'exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de

mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l'homme primitif,

que la crainte du châtiment oblige l'individu isolé et responsable à

refréner. C'est ce qui fait que les foules sont si facilement conduites

aux pires excès.

Ce n'est pas cependant que, suggestionnées habilement, les foules ne

soient capables d'héroïsme, de dévouement et de vertus très hautes.

Elles en sont même plus capables que l'individu isolé. Nous aurons

bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des

foules.

Exagérée dans ses sentiments, la foule n'est impressionnée que par des

sentiments excessifs. L'orateur qui veut la séduire doit abuser des

affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter

de rien démontrer par un raisonnement, sont des procédés d'argumentation

bien connus des orateurs des réunions populaires.

La foule veut encore la même exagération dans les sentiments de ses

héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être

amplifiées. On a très justement remarqué qu'au théâtre la foule exige du

héros de la pièce des qualités de courage, de moralité, de vertu qui ne

sont jamais pratiquées dans la vie.

On a parlé avec raison de l'optique spéciale du théâtre. Il en existe

une, sans doute, mais ses règles n'ont le plus souvent rien à faire avec

le bon sens et la logique. L'art de parler aux foules est d'ordre

inférieur sans doute, mais exige des aptitudes toutes spéciales. Il est

souvent impossible de s'expliquer à la lecture le succès de certaines

pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont

eux-mêmes le plus souvent très incertains de la réussite, parce que,

pour juger, il faudrait qu'ils pussent se transformer en foule[5]. Ici

encore, si nous pouvions entrer dans les développements, nous

montrerions l'influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre

qui enthousiasme la foule dans un pays n'a parfois aucun succès dans un

autre, ou n'a qu'un succès d'estime et de convention, parce qu'elle ne

met pas en jeu les ressorts capables de soulever son nouveau public.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'exagération des foules ne porte que

sur les sentiments, et en aucune façon sur l'intelligence. J'ai déjà

fait voir que, par le fait seul que l'individu est en foule, son niveau

intellectuel baisse immédiatement et considérablement. C'est ce qu'un

magistrat érudit, M. Tarde, a également constaté dans ses recherches sur

les crimes des foules. Ce n'est donc que dans l'ordre du sentiment que

les foules peuvent monter très haut ou descendre au contraire très bas.

§ 4.--INTOLÉRANCE, AUTORITARISME ET CONSERVATISME DES FOULES

Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes; les

opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou

rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou

des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances

déterminées par voie de suggestion, au lieu d'avoir été engendrées par

voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont

intolérantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes.

N'ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d'autre

part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire

qu'intolérante. L'individu peut supporter la contradiction et la

discussion, la foule ne les supportent jamais. Dans les réunions

publiques, la plus légère contradiction de la part d'un orateur est

immédiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes

invectives, bientôt suivis de voies de fait et d'expulsion pour peu que

l'orateur insiste. Sans la présence inquiétante des agents de

l'autorité, le contradicteur serait même fréquemment massacré.

L'autoritarisme et l'intolérance sont généraux chez toutes les

catégories de foules, mais ils s'y présentent à des degrés forts divers;

et ici encore reparaît la notion fondamentale de la race, dominatrice de

tous les sentiments et de toutes les pensées des hommes. C'est surtout

chez les foules latines que l'autoritarisme et l'intolérance sont

développés à un haut degré. Ils le sont au point d'avoir détruit

entièrement ce sentiment de l'indépendance individuelle si puissant chez

l'Anglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles qu'à l'indépendance

collective de la secte à laquelle elles appartiennent, et la

caractéristique de cette indépendance est le besoin d'asservir

immédiatement et violemment à leurs croyances tous les dissidents. Chez

les peuples latins, les Jacobins de tous les âges, depuis ceux de

l'Inquisition, n'ont jamais pu s'élever à une autre conception de la

liberté.

L'autoritarisme et l'intolérance sont pour les foules des sentiments

très clairs, qu'elles conçoivent aisément et qu'elles acceptent aussi

facilement qu'elles les pratiquent, dès qu'on les leur impose. Les

foules respectent docilement la force et sont médiocrement

impressionnées par la bonté, qui n'est guère pour elles qu'une forme de

la faiblesse. Leurs sympathies n'ont jamais été aux maîtres débonnaires,

mais aux tyrans qui les ont vigoureusement écrasées. C'est toujours à

ces derniers qu'elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent

volontiers aux pieds le despote renversé, c'est parce qu'ayant perdu sa

force, il rentre dans cette catégorie des faibles qu'on méprise parce

qu'on ne les craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours

la structure d'un César. Son panache les séduit, son autorité leur

impose et son sabre leur fait peur.

Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se

courbe avec servilité devant une autorité forte. Si la force de

l'autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses

sentiments extrêmes, passe alternativement de l'anarchie à la servitude,

et de la servitude à l'anarchie.

Ce serait d'ailleurs bien méconnaître la psychologie des foules que de

croire à la prédominance de leurs instincts révolutionnaires. Leurs

violences seules nous illusionnent sur ce point. Leurs explosions de

révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Les foules sont

trop régies par l'inconscient, et trop soumises par conséquent à

l'influence d'hérédités séculaires, pour n'être pas extrêmement

conservatrices. Abandonnées à elles-mêmes, elles sont bientôt lasses de

leurs désordres et se dirigent d'instinct vers la servitude. Ce furent

les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins qui acclamèrent le

plus énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et

fit durement sentir sa main de fer.

Il est difficile de comprendre l'histoire, celle des révolutions

populaires surtout, quand on ne se rend pas bien compte des instincts

profondément conservateurs des foules. Elles veulent bien changer les

noms de leurs institutions, et elles accomplissent parfois même de

violentes révolutions pour obtenir ces changements; mais le fond de ces

institutions est trop l'expression des besoins héréditaires de la race

pour qu'elles n'y reviennent pas toujours. Leur mobilité incessante ne

porte que sur les choses tout à fait superficielles. En fait, elles ont

des instincts conservateurs aussi irréductibles que ceux de tous les

primitifs. Leur respect fétichiste pour les traditions est absolu, leur

horreur inconsciente de toutes les nouveautés capables de changer leurs

conditions réelles d'existence, est tout à fait profonde. Si les

démocraties eussent possédé le pouvoir qu'elles ont aujourd'hui à

l'époque où furent inventés les métiers mécaniques, la vapeur et les

chemins de fer, la réalisation de ces inventions eût été impossible, ou

ne l'eût été qu'au prix de révolutions et de massacres répétés. Il est

heureux, pour les progrès de la civilisation, que la puissance des

foules n'ait commencé à naître que lorsque les grandes découvertes de la

science et de l'industrie étaient déjà accomplies.

§ 5.--MORALITÉ DES FOULES

Si nous prenons le mot de moralité dans le sens de respect constant de

certaines conventions sociales et de répression permanente des

impulsions égoïstes, il est bien évident que les foules sont trop

impulsives et trop mobiles pour être susceptibles de moralité. Mais si,

dans le terme de moralité, nous faisons entrer l'apparition momentanée

de certaines qualités telles que l'abnégation, le dévouement, le

désintéressement, le sacrifice de soi-même, le besoin d'équité, nous

pouvons dire que les foules sont au contraire parfois susceptibles d'une

moralité très haute.

Les rares psychologues qui ont étudié les foules ne les ont envisagées

qu'au point de vue de leurs actes criminels; et, voyant à quel point ces

actes sont fréquents, ils les ont considérées comme ayant un niveau

moral très bas.

Sans doute il en est souvent ainsi: mais pourquoi? Simplement, parce

que les instincts de férocité destructive sont des résidus des âges

primitifs qui dorment au fond de chacun de nous. Dans la vie de

l'individu isolé, il lui serait dangereux de les satisfaire, alors que

son absorption dans une foule irresponsable, et où par conséquent

l'impunité est assurée, lui donne toute liberté pour les suivre. Ne

pouvant exercer habituellement ces instincts destructifs sur nos

semblables, nous nous bornons à les exercer sur les animaux. C'est d'une

même source que dérivent la passion si générale pour la chasse et les

actes de férocité des foules. La foule qui écharpe lentement une victime

sans défense fait preuve d'une férocité très lâche; mais, pour le

philosophe, cette férocité est bien proche parente de celle des

chasseurs qui se réunissent par douzaines pour avoir le plaisir

d'assister à la poursuite et à l'éventrement d'un malheureux cerf par

leurs chiens.

Si la foule est capable de meurtre, d'incendie et de toutes sortes de

crimes, elle est également capable d'actes de dévouement, de sacrifice

et de désintéressement très élevés, beaucoup plus élevés même que ceux

dont est capable l'individu isolé. C'est surtout sur l'individu en foule

qu'on agit, et souvent jusqu'à obtenir le sacrifice de la vie, en

invoquant des sentiments de gloire, d'honneur, de religion et de patrie.

L'histoire fourmille d'exemples analogues à ceux des croisades et des

volontaires de 93. Seules les collectivités sont capables de grands

désintéressements et de grands dévouements. Que de foules se sont fait

héroïquement massacrer pour des croyances, des idées et des mots

qu'elles comprenaient à peine. Les foules qui font des grèves les font

bien plus pour obéir à un mot d'ordre que pour obtenir une augmentation

du maigre salaire dont elles se contentent. L'intérêt personnel est bien

rarement un mobile puissant chez les foules, alors qu'il est le mobile à

peu près exclusif de l'individu isolé. Ce n'est certes pas l'intérêt qui

a guidé les foules dans tant de guerres, incompréhensibles le plus

souvent pour leur intelligence, et où elles se sont laissé aussi

facilement massacrer que les alouettes hypnotisées par le miroir que

manoeuvre le chasseur.

Même pour les parfaits gredins, il arrive fort souvent que le fait seul

d'être réunis en foule leur donne momentanément des principes de

moralité très stricts. Taine fait remarquer que les massacreurs de

septembre venaient déposer sur la table des comités les portefeuilles et

les bijoux qu'ils trouvaient sur leurs victimes, et qu'ils eussent pu

aisément dérober. La foule hurlante, grouillante et misérable qui

envahit les Tuileries pendant la Révolution de 1848, ne s'empara d'aucun

des objets qui l'éblouirent et dont un seul eût représenté du pain pour

bien des jours.

Cette moralisation de l'individu par la foule n'est certes pas une règle

constante, mais c'est une règle qui s'observe fréquemment. Elle

s'observe même dans des circonstances beaucoup moins graves que celles

que je viens de citer. J'ai déjà dit qu'au théâtre la foule veut chez le

héros de la pièce des vertus exagérées, et il est d'une observation

banale qu'une assistance, même composée d'éléments inférieurs, se montre

généralement très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, le voyou

gouailleur murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un

propos léger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations

habituelles.

Donc, si les foules se livrent souvent à de bas instincts, elles donnent

aussi parfois l'exemple d'actes de moralité élevés. Si le

désintéressement, la résignation, le dévouement absolu à un idéal

chimérique ou réel sont des vertus morales, on peut dire que les foules

possèdent souvent ces vertus-là à un degré que les plus sages des

philosophes ont rarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec

inconscience, mais qu'importe. Ne nous plaignons pas trop que les foules

soient guidées surtout par l'inconscient, et ne raisonnent guère. Si

elles avaient raisonné quelquefois et consulté leurs intérêts immédiats,

aucune civilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre

planète, et l'humanité n'aurait pas eu d'histoire.

Psychologie des foules · 第 20 / 63 题