encore aggravées par la considération que l'échafaudage de sophismes au
moyen duquel on essayait autrefois de justifier la Traite des Noirs, est
maintenant réduit en poudre. Quand nous avons commencé la lutte, on nous
objectait que les Nègres étaient une race inférieure, une sorte de chaînon
entre l'homme et le singe: que la nature les avait destinés à couper du
bois et à porter de l'eau pour l'usage du reste de leurs semblables. Ceci
n'est pas une ironie, c'est une assertion avancée gravement dans un des
livres qui font autorité sur les questions relatives aux Indes
occidentales. Mais ces mensonges honteux qui offensent à la fois la
Majesté Divine et les droits de l'humanité, ont été repoussés depuis
long-temps dans les ténèbres dont ils n'auraient jamais dû sortir. Divers
rapports sur l'état de l'Afrique ont mis hors de doute que les indigènes
sont semblables à nous par leurs qualités physiques et morales. La colonie
de Sierra Leone surtout, cet établissement jadis si calomnié et si
injustement méprisé, démontre aujourd'hui cette vérité incontestable,
qu'une société africaine peut faire des progrès aussi rapides que les
nôtres, lorsqu'elle jouit des bienfaits de la religion protestante et des
lois britanniques. Cette colonie, bien qu'encore dans l'enfance, est un
objet d'admiration et de joie pour tous les amis de l'humanité; la plante
est jeune et délicate, mais ses jets sont vigoureux, son feuillage est
verdoyant, et déjà l'on y distingue quelques traits de la beauté et de la
symétrie qui caractérisent la constitution britannique.
La France peut-elle vouloir que sa conduite offre un contraste si frappant
avec la nôtre? Quoi! tandis que nous réveillons par des soins paternels
les facultés assoupies des malheureux Africains, emploiera-t-elle toutes
les ressources de sa puissance à les corrompre, à les dégrader, à les
détruire? Non, sans doute, si de pareilles horreurs peuvent encore se
commettre, c'est qu'on les cache aux regards du public; et je ne saurais
croire que ni le gouvernement ni le peuple français consentissent à
tolérer de tels actes d'iniquité, s'ils en connaissaient la nature et
l'étendue. Qu'ils se mettent pour un moment à la place des habitans de
l'Afrique! Qu'ils supposent que les Algériens débarquent sur les côtes du
Languedoc et viennent s'y livrer à un brigandage, moins cruel pourtant que
celui des négriers. Qu'ils supposent que ces pirates incendient les
Villages pendant la nuit, enlèvent les paysans tandis qu'ils s'efforcent
d'échapper à la mort, et vont les vendre dans une contrée lointaine pour y
subir eux et leur postérité un esclavage éternel. Quel soulèvement
n'exciterait pas le simple récit de ces atrocités? On les signalerait
comme le comble de l'horreur et de la barbarie; il semblerait monstrueux
que l'Europe ne se levât pas en masse pour en châtier les auteurs. Eh
bien! ce brigandage, quelque juste indignation qu'il dût exciter, reste en
deçà de la cruauté systématique, de la froide barbarie qui caractérise la
Traite des Nègres. La morale et l'humanité sont-elles donc circonscrites
par des limites géographiques, et une nation qui prétend à l'honneur de
surpasser toutes les autres dans les rafinemens de la civilisation, se
livrera-t-elle sans obstacles aux plus indignes pratiques?
Mais il est de fait, ainsi que je l'ai remarqué précédemment, que les
horreurs de la Traite trouvent un appui dans leur étendue même. Nous nous
habituons à la considérer comme un être abstrait, et nous oublions
qu'entre les 80 à 100 mille victimes de ce trafic, chacune a subi quelque
violence individuelle, enduré quelque malheur qui lui est propre, supporté
peut-être une plus grande intensité de souffrances que ne saurait en
produire aucun des autres fléaux qui affligent l'humanité. L'on peut à
peine supposer que la Traite des Noirs fût tolérée dans un seul des pays
qui prennent le nom de chrétiens, si elle était connue pour ce qu'elle est
incontestablement en réalité.
J'ai cherché à me rendre compte des ruses et des sophismes qui ont pu
valoir à ce trafic l'espèce de faveur dont il jouit encore, et je me suis
assuré que ce triste résultat provient, en grande partie, de ce qu'on
attribue à l'abolition de la Traite la détresse actuelle de nos colonies
occidentales, et de ce que l'on suppose que nous pressons la France
d'adopter une marche qui a été fatale à nos établissemens d'outre-mer,
dans le but d'étouffer son commerce et d'arrêter les progrès de sa
prospérité. Mais ceux qui accueillent cette calomnie ignorent, ou du moins
ils oublient que, lors même qu'aucun sentiment de morale ne nous
empêcherait d'adopter un si abominable système, les principes seuls de
l'économie politique suffiraient pour nous en détourner. Et en effet,
grâces en soient rendues à l'Eternel, on a reconnu l'absurdité de la
doctrine autrefois reçue, qu'une nation pour être puissante doive
appauvrir et rabaisser les peuples qui l'environnent: doctrine impie, qui
Accuserait l'Ordonnateur Suprême de toutes choses d'avoir fondé le
bien-être temporel des nations sur la méchanceté et l'égoïsme, et non sur
la liberté, la paix et l'affection mutuelle. Non, certes, nous le savons
aujourd'hui, un pays n'a pas de plus sûre manière d'accroître sa
prospérité, que de favoriser les progrès de ses voisins; et chaque membre
de la grande famille est intéressé au bien-être et au bonheur de tous.
Mais l'hypothèse que la détresse actuelle de nos colonies provienne de
l'abolition de la Traite, peut avoir de si dangereuses conséquences, que
je me crois obligé d'en démontrer la fausseté; je vais plus loin,
j'affirme qu'il eût mieux valu pour nos anciennes colonies que la Traite
eût été abolie beaucoup plus tôt. La détresse qui se fait sentir dans les
Indes occidentales remonte à plus de vingt années, et je n'ai pas besoin
de rappeler à la Chambre que l'abolition de la Traite ne date que de
quinze ans. A moins donc que l'effet ne précède la cause, il est évident
que la détresse des colonies n'est point imputable à l'abolition de ce
trafic. A l'appui de mon assertion sur l'époque à laquelle remonte cet
état de souffrance de nos colonies occidentales, je lirai l'extrait d'un
Rapport sur la Jamaïque, imprimé par ordre de la Chambre au mois de
Février, 1805.
"Tous les négocians anglais qui ont des hypothèques sur les plantations,
forment des demandes en expropriation forcée; et néanmoins quand ils ont
obtenu un jugement, ils hésitent à le faire exécuter, parce qu'ils
seraient obligés de devenir eux-mêmes propriétaires, et qu'ils savent par
expérience ce qu'il en coûte. Les officiers des Sheriffs et les receveurs
des impositions à l'intérieur, font vendre sur tous les points de l'île
des habitations dont les propriétaires, autrefois riches, sont réduits
aujourd'hui à se voir déposséder de leurs biens pour moitié de leur valeur
réelle et moins de moitié de leur prix d'achat. Toute espèce de crédit est
anéantie, etc., etc. Les détails les plus fidèles paraîtraient d'une
exagération absurde."
Je pourrais continuer à citer des passages semblables; mais je me borne à
faire observer qu'à une époque encore plus reculée, dans les vingt années
qui se sont écoulées de 1760 à 1780, les expropriations se sont élevées au
nombre de 80,000 et à la somme de £32,500,000, monnaie de la Jamaïque,
soit 22,500,000 livres sterling. Pendant ces vingt années, près de la
moitié des propriétés de l'île a changé de maîtres. En voilà, sans doute,
plus qu'il ne faut pour renverser la supposition que l'abolition de la
Traite ait eu aucune part à la détresse actuelle de nos colonies.
Mais quels que soient les motifs de l'indulgence coupable dont jouit la
Traite des Nègres, c'est, je le répète, un sujet de surprise et
d'indignation que de voir un pays tel que la France, dans le moment où il
est rendu à la paix et à la prospérité, devenir le fléau du continent
africain, l'instrument funeste qui non seulement aggrave les souffrances
de ces malheureuses contrées, mais qui, ne l'oublions point, y prolonge à
plaisir la guerre intestine et la barbarie. Les Français sont un peuple
brave et chevaleresque; ils nous ont disputé jadis l'empire de la mer, et
je ne puis comprendre qu'ils ne sentent pas que c'est souiller l'honneur
de leur pavillon, que d'en faire non seulement la sauvegarde d'un trafic
de sang humain, quand ce sont des navires français qui s'y livrent, mais
le protecteur, le patron, l'ange gardien pour ainsi dire (ange de ténèbres
sans doute) des plus vils aventuriers de toutes les nations.--Je ne
saurais m'empêcher de croire que lorsque la nature et les effets d'un
pareil système seront bien connus, le sentiment moral de la France
elle-même ne souffrira pas que la Traite continue impunément ses ravages.
Quant à nous, du moins, remplissons notre tâche, et ne négligeons aucune
des ressources qui sont en notre puissance pour faire réparation à
l'Afrique des torts qu'elle a eu si long-temps à nous reprocher. Si nos
traités avec les Puissances étrangères avaient eu pour objet des limites
territoriales ou des privilèges commerciaux, leur exécution aurait été
strictement exigée. Que notre conduite ne nous fasse pas soupçonner de
mettre plus d'intérêt à ces questions d'un ordre secondaire qu'aux droits
les plus chers, à la vie et au bonheur de nos semblables. Que nous
puissions dire au moins que nous avons fait notre devoir; et je le répète,
il m'est impossible de ne pas espérer qu'un jour Sa Majesté pourra se
livrer à la douce jouissance de penser que sa médiation a puissamment
contribué à délivrer la terre du plus grand fléau qui ait jamais affligé
l'humanité, et à ouvrir à la civilisation, aux lumières et au bonheur
l'entrée du vaste continent de l'Afrique.
Je propose donc que l'Adresse suivante soit humblement présentée à Sa
Majesté[4].
[Note 4: Cette adresse a été votée à l'unanimité par la Chambre des
Communes.]
"Le profond intérêt que la Chambre des Communes a pris et continue à
prendre à l'abolition de la Traite des Nègres, nous a engagés à étudier
avec une attention particulière les documens qui ont été mis récemment
sous nos yeux, d'après les ordres de Sa Majesté.
"Nous nous étions flattés que les représentations et les remontrances
réitérées de Sa Majesté auraient enfin déterminé les divers gouvernemens
dont les sujets se livraient encore au trafic des Noirs, à méditer
sérieusement sur l'obligation solennelle qu'ils ont si souvent contractée
de coopérer avec Sa Majesté d'une manière cordiale et efficace à la
destruction complète de cet épouvantable fléau.
"Mais nous avons appris avec douleur et avec honte qu'à un petit nombre
d'exceptions près, nos espérances ont été déçues, et que nous sommes
encore réduits à l'étrange et humiliante condition de voir la Traite des
Nègres se faire avec une activité redoublée par les sujets de ces mêmes
puissances, qui ont formellement reconnu que ce trafic est le comble de la
dépravation et de la cruauté.
"Nous remarquons cependant avec satisfaction que les argumens sans
réplique et les démarches réitérées des ministres de Sa Majesté, appuyés
des remontrances énergiques de son Ambassadeur à la Cour des Pays-Bas, ont
enfin amené ce gouvernement à donner aux traités leur interprétation
légitime.
"Nous avons vu également avec plaisir la réforme de quelques-uns des abus
qui s'étaient introduits dans les cours de juridiction mixte établies à
Sierra Leone. Mais l'expérience a démontré la nécessité de modifier la
clause qui exige, pour prononcer la condamnation d'un navire, que des
esclaves aient été trouvés à bord au moment de la saisie, tandis qu'il
importe au contraire d'accorder une juste valeur aux preuves décisives que
l'on peut déduire de l'arrimage et de l'équipement qui distinguent les
bâtimens négriers.
"Nous avons trouvé quelque soulagement à la douleur que doit causer la
déplorable uniformité des renseignemens qui nous sont fournis, en
apprenant que les Cortès d'Espagne ont prononcé une peine sévère et
infamante contre tous les individus qui désormais prendraient part à la
Traite des Nègres. Mais il ne suffit pas de cette juste reconnaissance de
l'atrocité du crime, il ne suffit pas d'une prohibition légale, et nous
espérons que les Cortès prendront toutes les mesures nécessaires pour
l'exécution rigoureuse de la nouvelle loi.
"Nous voyons avec chagrin que les navires portugais, loin de renoncer
graduellement à la Traite, ont continué à s'y livrer avec une activité
redoublée, et spécialement sur la côte au nord de la ligne, ce qui est une
contravention formelle au traité par lequel cette Puissance s'est engagée
à borner son trafic aux contrées situées au midi de l'équateur.
"Mais nous ne saurions nous empêcher d'embrasser l'espérance que le
nouveau Gouvernement du Portugal montrera plus d'empressement pour
l'exécution d'un traité que toutes les lois divines et humaines lui font
un devoir de respecter.
"Nous avons remarqué avec une vive satisfaction le zèle que manifestent
pour l'abolition de la Traite des Nègres les commandans des bâtimens de
guerre américains en station sur la côte d'Afrique, et leur empressement à
seconder les efforts des officiers de la marine royale. Mais nous voyons
avec regret que le gouvernement des Etats-Unis ne paraît point disposé à
abandonner les objections qu'il a faites précédemment à l'établissement
d'un droit de visite mutuelle dans les parages de l'Afrique.
"Nous nous étions flattés que ce gouvernement prendrait en juste
considération les argumens irrésistibles mis en avant par le Comité de la
Chambre des Représentans en faveur d'un arrangement de ce genre, et
spécialement le passage du Rapport de ce Comité où l'on fait ressortir la
différence, ou plutôt l'opposition, qui existe entre une mesure fondée sur
des conventions réciproques et renfermée dans des limites déterminées, et
le droit de visiter les vaisseaux neutres sans aucune stipulation
antérieure, tel qu'on le réclame et le pratique en temps de guerre. Nous
nous étions flattés surtout que, dans une question qui intéresse les
droits et le bonheur d'une si grande portion de nos semblables, le
gouvernement américain se rendrait à la considération évidente que
l'établissement général d'un système quelconque de visite mutuelle peut
seul être efficace pour mettre un terme au trafic des Noirs.
"Nous voyons avec une profonde douleur que cette année comme les
précédentes, la Traite se fait sous pavillon français sur toute l'étendue
de la côte d'Afrique; qu'en France et à l'étranger des prospectus sont
répandus pour offrir aux spéculateurs des expéditions de ce genre, pour
attirer les plus petits capitaux, et séduire des aventuriers par l'espoir
d'un profit énorme; que le petit nombre de bâtimens de guerre français en
station dans les parages de l'Afrique, ne met aucune entrave sérieuse au
trafic des Noirs; que les gouverneurs des colonies ne paraissent pas
montrer plus d'activité: et cela, tandis que le Gouvernement français
condamne ce trafic dans les termes les plus énergiques, tandis qu'il
déclare qu'aucune peine n'est épargnée pour arrêter un si grand fléau. Il
est à déplorer qu'un gouvernement dont les moyens d'action passent pour
être si efficaces, voie ses efforts paralysés dans cette seule
circonstance. Nous ne pouvons donc que continuer à nous affliger
profondément de ce qu'une grande et brave nation, comblée de tous les dons
de la Providence, placée au premier rang par les jouissances de la vie
sociale, se montre, dans le moment même où elle est rendue aux bienfaits
de la paix et au gouvernement de son souverain légitime, un agent
principal de destruction pour étouffer les germes de civilisation qui
commençaient à se développer en Afrique, et prolonger la misère et la
barbarie de ce vaste continent.
"Nous conjurons Sa Majesté de réitérer ses remontrances auprès des
gouvernemens étrangers, et de rendre manifeste que son intervention n'est
point une affaire de forme, mais l'accomplissement d'un devoir impérieux
et sacré.
"L'Angleterre aura du moins la satisfaction d'apprendre que nous
travaillons sans relâche à réparer les torts que l'Afrique a eu si
long-temps à nous reprocher à nous-mêmes. Et nous ne saurions douter qu'à
la fin nous ne puissions féliciter Sa Majesté d'avoir triomphé dans la
bonne cause, et d'avoir puissamment contribué à effacer la tache la plus
honteuse qui souille l'honneur de la chrétienté."
FIN.