la franchise que me prescrit l'intérêt de cette sainte cause, je lui
déclare que, dans cette circonstance, le choix ne lui est point laissé.
D'après les principes seuls du christianisme, il vous est défendu de
fermer l'oreille aux cris des victimes de l'oppression; mais les
stipulations d'un traité solennel obligent, en outre, Votre Majesté à
accomplir la promesse qu'elle nous donna à Vienne. Votre Majesté n'est
point intéressée, personnellement, dans ce grand débat. Cette circonstance
est la plus favorable de toutes, puisqu'elle vous permet de prendre, au
milieu des parties contractantes, le caractère de médiateur, et de juger
dans cette grande cause pendante au tribunal de la nature et de la
religion. S'il était possible que Votre Majesté se crût dispensée de
remplir ses engagemens à cet égard, sous prétexte qu'elle n'a aucun
intérêt personnel à les violer ou à les remplir, je vous dirais que c'est
la volonté de Dieu que vous les remplissiez, dans toutes les hypothèses,
avec le même zèle et le même respect. Quel triomphe pour les ennemis des
Monarques légitimes! "Eh! quoi," diraient-ils, "si l'une des clauses des
traités de Vienne, relatives aux cessions ou aux délimitations de
territoire, eût été violée, à l'instant même on eût fait connaître cette
violation, et on eût exigé une réparation prompte, immédiate. Mais le
bonheur et la civilisation de près d'un tiers du globe habitable, ne
sont-ils donc pas d'un intérêt aussi grave aux yeux de ces Monarques qui
proclament les principes du christianisme comme la règle constante de leur
conduite?" Et en effet, de pareilles accusations, si elles étaient
prouvées vraies, ne justifieraient-elles pas l'opinion de ceux qui n'ont
vu, dans cette association de Rois, connue sous le nom de _Sainte
Alliance_, qu'une combinaison de vues politiques trop manifestes, et
maladroitement déguisées sous le masque de la religion? Quel sujet de
chagrin et de honte pour les véritables amis du christianisme, que de voir
la religion ainsi profanée!
Mais, je le répète, nous ne pouvons nous arrêter, un seul instant, à de
pareils soupçons, et c'est avec l'espoir le plus fondé et la confiance la
plus entière, que nous supplions Votre Majesté d'interposer sa médiation,
particulièrement en ce qui concerne la France. Cette demande, nous la
faisons à Votre Majesté dans toute la sollicitude de notre coeur. Mais ce
n'est pas à l'égard de la France seule, que nous invoquons votre
médiation; nous l'invoquons également à l'égard des autres Puissances
européennes auxquelles Votre Majesté s'est associée pour délivrer
l'Afrique de ses oppresseurs. Jamais l'intervention de Votre Majesté ne
fut plus urgente. Le nouveau point de vue sous lequel la question se
présente, a beaucoup accru les difficultés. Quand il ne s'agissait que
d'obtenir des diverses Puissances, qu'elles prohibassent, par des lois, un
commerce qu'elles avaient solennellement condamné de la manière la plus
énergique, comme empreint d'injustice et de cruauté, et qu'elles s'étaient
engagées à abolir, par un traité solennel, il n'était pas difficile
d'obtenir un acquiescement dont le refus eût été une violation par trop
manifeste des principes les plus communs du bon sens et de la probité.
Mais, prohiber par des lois et permettre par le fait ce commerce criminel,
opposer au mal des mesures telles qu'elles sont insuffisantes pour sa
répression, que dirons-nous d'une semblable conduite? N'est-elle pas, de
toutes, la pire et la plus funeste? Votre Majesté, sans doute, fera
comprendre aux diverses Puissances contractantes, combien leur conduite
actuelle les expose à cette imputation, quoiqu'injuste qu'elle puisse être
dans le fait. Il n'est pas nécessaire d'indiquer à Votre Majesté les
moyens dont elle peut se servir pour rendre à la cause de l'humanité cet
important service. Hélas! Votre Majesté ne les connaît que trop bien.
Qu'elle suive l'impulsion de sa conscience; qu'elle obéisse seulement aux
mouvemens de son coeur; qu'à ses démarches préside cette énergie que donne
la conscience, qu'assurent les sentimens généreux, et tout ira bien. La
justice, l'humanité, la bonne foi, la saine politique et, par dessus tout,
la religion, vous prêteront leur auguste et irrésistible appui. J'ai dit
la religion: et en effet, ce n'est pas ici l'occasion de mettre en avant
ces distinctions théologiques qui divisent malheureusement l'église
chrétienne. Toutes les communions chrétiennes s'accordent à condamner la
fraude, le vol, le brigandage et l'homicide: toutes s'accordent à
commander la paix et la charité envers tous les hommes: toutes nous
ordonnent d'employer au bonheur de nos semblables, non à perpétuer leur
ignorance et leur infortune, les dons et les facultés qu'il a plu à
l'Eternel de nous départir.
Pour ce qui est des considérations politiques, nous trouvons dans les
événemens qui se pressent chaque jour d'éclore, la confirmation des hautes
leçons que l'histoire nous a transmises dans chacune de ses pages. Tout
doit nous convaincre, qu'abstraction faite de toute considération de
justice ou d'humanité, celui-là s'abuserait étrangement qui, dans l'époque
actuelle, prétendrait élever l'édifice d'un commerce national et d'une
puissance coloniale, sur une base composée de matériaux de la nature de
ceux que fournit la Traite. Insensé!... lui dirions-nous, ne voyez-vous
pas les Etats-Unis d'Amérique affranchir leurs esclaves par milliers!
Ne voyez-vous pas, dans la dernière guerre, l'Angleterre appeler à la
liberté les esclaves de leurs ennemis! Ne voyez-vous pas, surtout, Haïti
prendre, de jour en jour, une attitude plus imposante, capable de
déconcerter tous les projets politiques de ses ennemis! N'entendez-vous
pas mugir les feux souterrains de cette île volcanique! Ce bruit
redoutable est le présage de nouvelles éruptions aux ravages desquelles
l'oeil ni la pensée ne peuvent assigner de limites! Et c'est dans de
telles circonstances, que des hommes d'état, qui n'ont pas perdu l'usage
de leur raison, prétendent voir une combinaison avantageuse dans
l'établissement de colonies trans-atlantiques dont la population serait
fournie par la Traite!...
Mais j'ai honte de parler de considérations politiques, quand la voix du
devoir et le cri de la conscience se font entendre si hautement. Ah! Sire!
adressez vous aux ministres des Puissances contractantes au Congrès de
Vienne. Adjurez-les de remplir les engagemens qu'ils ont contractés!
Dites-leur qu'ils trahissent notre noble cause, en mettant tant de
tiédeur, et en employant des moyens si faibles et si inefficaces, dans
l'abolition de la Traite. Dites-leur qu'une telle froideur équivaut à un
abandon total de la cause qu'ils s'étaient engagés à défendre, et n'est
pas moins criminelle. Quant à moi, je le déclare, quand je jette les yeux
en arriére, et que je considère tout ce qui a déjà été fait pour cette
grande cause, je ne puis m'empêcher de croire que ce fléau dévastateur
touche à sa fin. Les lumières qu'on a jetées sur cet horrible trafic, la
connaissance universelle de la cruauté et de la criminalité qui y sont
attachées, les événemens qui se passent sous nos yeux, les circonstances
tant physiques que morales de l'époque où nous vivons, tout concourt à me
persuader que nous touchons au moment de voir la suppression totale et
définitive de cette horrible violation des lois de la justice et de
l'humanité. Cependant, la Traite se continue encore; et dût-elle bientôt
complètement cesser, elle aura du moins continué assez, pour accuser dans
la postérité et couvrir d'une ineffaçable infamie, ceux qui lui auront
résisté avec tant de faiblesse, et qui auront mis si peu de zèle à sa
suppression. Ceux-là, surtout, qui ont participé à la mémorable
déclaration de Vienne, et qui n'en ont pas moins continué d'être sourds
aux commandements de la religion, du devoir et de la morale, qui n'en ont
pas moins foulé aux pieds l'humanité et la foi des sermens, ceux-là,
dis-je, ne peuvent avoir oublié la part qu'ils ont prise alors à une
entreprise qui s'annonçait sous des auspices si honorables. Ils se
rappellent l'acte solennel dans lequel ils déclaraient vouloir laisser,
dans l'abolition de la Traite, un monument impérissable à la postérité. Ce
monument existera en effet: il existera; mais il portera une inscription
bien différente de celle qu'il eût dû porter. Cette inscription, au lieu
de retracer, en caractères immortels, l'imperturbable persévérance de ces
Monarques dans l'accomplissement des devoirs qu'ils avaient contractés à
la face de Dieu et des hommes, transmettra à la postérité la plus reculée,
les titres de leur honte; les plaintes de la justice et de l'humanité
admises d'abord, puis, ensuite, indignement foulées aux pieds; les
engagemens les plus saints, les sermens les plus sacrés mis en oubli; les
intérêts du genre humain immolés à des intérêts commerciaux de peu
d'importance et plus qu'équivoques; tandis qu'une nation soupçonnée de
tout sacrifier à ses spéculations mercantiles, n'avait pas fait difficulté
de renoncer à ce cruel commerce, en s'accusant d'y avoir participé trop
long-temps, et en le dénonçant à la haine et a l'exécration des peuples
civilisés.
Sire! puisse l'Eternel bénir les efforts de Votre Majesté!... Dans les
travaux que vous allez entreprendre, songez que vous défendez une cause,
digne des regards de la Divinité!... La paix, la charité envers tous les
hommes, voilà les bases sur lesquelles elle s'appuie!... Ah! Tous les
coeurs des gens de bien vont vous suivre! De tous les points de l'univers,
leurs voeux et leurs espérances vont accompagner vos pas, et seconder
vos efforts! Surtout, Votre Majesté trouvera dans son propre coeur, dans
le témoignage de sa conscience, une récompense bien douce de ses
philanthropiques travaux: mais une récompense plus chère et plus
solennelle leur est destinée, dans ce jour où les mystères de la
Providence seront révélés; où Dieu apparaîtra sans voile aux regards des
hommes; où comparaîtront, confondus devant le même tribunal, les sujets et
les rois accompagnés seulement du cortège de leurs actions; où, enfin,
l'injustice et la cruauté auront pour jamais cesse de désoler la terre....
J'ai l'honneur d'être, avec le respect et l'attachement les plus sincères,
SIRE,
de Votre Majesté,
le très-humble et obéissant serviteur,
WILBERFORCE
RÉSUMÉ DU DISCOURS
PRONONCÉ
PAR M. WILBERFORCE,
DANS
La Chambre des Communes,
_Le 27 Juin, 1822,_
SUR
_L'ÉTAT ACTUEL_
DE LA TRAITE DES NÈGRES.
RÉSUMÉ DU DISCOURS
PRONONCÉ PAR
M. WILBERFORCE.
En renouvelant aujourd'hui une motion analogue à celles que j'ai déjà
présentées dans la dernière session et dans quelques-unes des sessions
précédentes, je ne me dissimule point les inconvéniens qui accompagnent
d'ordinaire ces propositions annuelles.
Quelle que soit l'importance du sujet, l'intérêt qu'il excitait
primitivement s'affaiblit par degrés; et pour le bien même de la cause, il
est souvent préférable de n'en occuper le public qu'à de plus longs
intervalles. Mais la Chambre remarquera sans doute les circonstances
particulières dans lesquelles nous nous trouvons placés, et qui me
semblent rendre nécessaire la motion que je vais avoir l'honneur de lui
soumettre.
Ayant aboli nous-mêmes la Traite des Nègres, l'humanité nous faisait un
devoir de presser les autres nations d'imiter notre exemple, et de se
joindre à nous pour l'accomplissement de ce grand oeuvre. Nous avons donc
saisi l'occasion qui nous était offerte par le Congrès de Vienne; nous
nous sommes adressés à tous les Souverains de l'Europe, mais spécialement
à ceux dont les sujets s'étaient livrés précédemment au commerce
d'esclaves, et nous les avons conjurés d'embrasser avec nous la bonne
cause. Le Portugal s'est seul refusé à nos instances. La Russie,
l'Autriche et la Prusse, quoique étrangères à la Traite des Nègres, et
n'ayant point elles-mêmes de colonies, ont pris part aux déclarations
solennelles qui ont marqué la Traite du sceau de l'infamie. Toutes les
grandes Puissances réunies en cour suprême de justice, ont prononcé la
sentence d'un crime qu'elles ont justement nommé la honte de notre siècle,
et il a été livré par elles à l'exécration de l'humanité.
L'injustice et la cruauté du commerce d'esclaves ayant été reconnues par
les Puissances européennes, des traités ont été conclus avec plusieurs
d'entre elles pour assurer l'abolition de ce trafic. Toutes, à l'exception
du Portugal, ont fixé une époque précise après laquelle la Traite serait à
jamais interdite. Les Gouvernemens mêmes qui se sont refusés à une
abolition immédiate ont pris l'engagement formel de ne faire la Traite
qu'au midi de la ligne.
Il a été convenu avec plusieurs de ces Gouvernemens que des juridictions
spéciales seraient établies pour juger les infractions aux lois qui
prohibent la Traite. Il est donc naturel, ou plutôt il est nécessaire que
nous nous enquerrions de temps à autre comment les traités sont exécutés,
et quels pas nous faisons vers le but que nous avons en vue.
Une grande masse de documens a été soumise à la Chambre par le
Gouvernement de Sa Majesté. Elle comprend sa correspondance avec les
officiers de la marine royale sur la côte d'Afrique, avec les membres des
commissions mixtes et avec les ministres du Roi auprès de différentes
cours étrangères. L'adresse que je compte proposer aujourd'hui contiendra
l'expression des sentimens qu'a excités en nous la lecture de ces pièces
officielles. Mais avant d'entrer dans les détails de la question, je crois
remplir un devoir en reconnaissant que mon noble ami, qui siège de l'autre
côté de la Chambre (Lord Londonderry) a veillé sur les intérêts de notre
glorieuse cause avec habileté et persévérance.
Je commencerai par les Pays-Bas. En considérant les diverses phases de
l'histoire de ce pays et les longues relations d'intimité qui ont existé
entre son gouvernement et le nôtre, sa lenteur, pour ne rien dire de plus,
à exécuter des engagemens formels, lui fait aussi peu d'honneur que le
manque d'empressement qu'il témoigne à mettre un terme à des pratiques
qu'il a déclarées lui-même contraires à la justice et à l'humanité.
Toutefois les argumens du noble Lord (Lord Londonderry), appuyés par les
talens et le zèle du Ministre de Sa Majesté près la Cour des Pays-Bas,
(Lord Clancarty), ont enfin amené cette Puissance à donner aux traités
leur véritable et légitime interprétation.
La Traite des Nègres s'est faite long-temps avec impunité sous pavillon
espagnol; mais un juste sentiment du devoir paraît s'être réveillé dans le
sein des Cortès. Le Comte de Torreno a employé ses talens distingués en
faveur de notre cause, et les Cortès ont enfin soumis à une peine
infamante, (dix années de travaux forcés) le crime de la Traite, sous
quelque forme qu'il se commette. Les malheureuses victimes qui seront
trouvées à bord des vaisseaux négriers seront désormais délivrées de
l'esclavage. Il est beau de voir un peuple qui jette les fondemens de sa
propre liberté, se montrer sensible au droit qu'ont d'autres hommes à
jouir du même bienfait; et la conduite de l'Espagne, dans cette
circonstance, redoublera, je n'en doute point, l'intérêt qu'inspirent aux
citoyens de la Grande-Bretagne les efforts de ce peuple pour établir son
indépendance politique.
Quelque longues et quelque amicales qu'aient été nos relations avec la
Cour de Portugal, je suis forcé de convenir que sa conduite, par rapport
à la Traite des Noirs, a été honteuse à l'excès. Elle n'a eu qu'un seul
genre de mérite, une persévérance inébranlable dans le mal. Au Congrès
même de Vienne, tandis que toutes les autres Puissances européennes ont
reconnu l'injustice et la cruauté de la Traite, tandis qu'elles ont fixé
un terme pour l'abolir, le Portugal seul, tout en accédant à la première
de ces déclarations, s'est obstinément refusé à la mesure qui en était la
conséquence. Il s'est contenté de nous offrir de discontinuer ses
barbaries sur la côte d'Afrique, si nous consentions à acheter cet acte de
justice par une concession de privilèges commerciaux. A la fin, néanmoins,
la Cour de Lisbonne a stipulé, moyennant une somme considérable pour prix
de son consentement, que la Traite serait désormais interdite au commerce
portugais au nord de la ligne. Elle a délivré par là de ses ravages une
étendue de plus de mille lieues de côtes, et elle a borné son trafic à des
contrées qui, ayant fait partie de ses domaines depuis des siècles,
avaient des droits particuliers à sa protection et à sa bonté. Mais en
dépit de cette convention, l'on rencontre encore des négriers portugais
sur tous les points de la côte d'Afrique au nord de la ligne; et il a été
prouvé que les Gouverneurs de quelques-uns des établissemens coloniaux de
cette puissance prennent part à ces expéditions de forbans. Certes, il
serait d'un mauvais augure pour les destinées à venir du Portugal, que le
nouveau gouvernement de ce pays, en assurant sa propre indépendance, ne
prît aucune mesure pour exterminer un commerce de fraude, de sang et
d'infamie. J'ai meilleur espoir de sa législature actuelle; et les
principes du nouveau gouvernement formeront, j'ose le croire, un heureux
contraste avec ceux de l'ancien. En tout cas, sa conduite ne saurait être
pire, en ce qui concerne la Traite des Noirs.
Je passe aux Etats-Unis d'Amérique. Ce pays a débuté plutôt que nous-mêmes
dans la bonne oeuvre de l'abolition; mais il est pénible de voir, en
étudiant les pièces déposées sur notre table, que le gouvernement de
Washington, quoiqu'il ait fait de la Traite un crime capital, quoiqu'il
l'ait rangée parmi les actes de piraterie, se refuse encore à la seule
mesure qui paraisse devoir être efficace pour mettre un terme au trafic du
sang africain: je veux dire, le droit réciproque de visiter les vaisseaux
qui naviguent sur la côte d'Afrique.
Il est évident, ainsi que l'a justement observé dans la session dernière
mon honorable ami, Mr. Brougham, (et c'est aussi un des argumens dont
s'est servi le Secrétaire d'Etat de Sa Majesté), que rien n'est plus
distinct de ce qu'on appelle le droit de visite, tel qu'il s'exerce en
temps de guerre, que la faculté mutuelle accordée aux bâtimens des deux
nations, d'examiner les navires marchands, dans des limites déterminées,
et sur le pied de l'égalité la plus parfaite. La seconde de ces mesures,
on l'a soutenu avec raison, ne diffère pas seulement de la première, elle
lui est, pour ainsi dire, opposée. Car reconnaître la nécessité d'un
traité spécial pour exercer un droit dans de certaines bornes et à
certaines conditions, c'est en quelque sorte désavouer le droit général et
indéfini de visite qui ne se fonde sur aucune convention préalable. La
résistance que nous oppose à cet égard le gouvernement américain, est
d'autant plus fâcheuse, qu'à Washington même un comité de la Chambre des
Représentans a recommandé l'année dernière l'adoption du système de visite
mutuelle sur les côtes d'Afrique. Ainsi la branche populaire de la
législature, celle où l'on pouvait supposer que les préjugés nationaux
seraient le plus long-temps à se dissiper, s'est montrée supérieure à ces
considérations secondaires. Cette année encore, un comité du Congrès
(nommé dans le Sénat, si je ne me trompe) a reproduit les mêmes argumens
en faveur de la visite mutuelle. Néanmoins, le Gouvernement refuse
d'accéder à ces conseils, et sa résistance n'est pas exempte de rudesse.
Mais de cela même je tire un favorable augure; et quand, en réponse aux
argumens irrésistibles de Mr. Stratford Canning, je vois Mr. Quincy Adams
toujours sur le point de manquer de mesure, je ne puis m'empêcher
d'attribuer une telle disposition au malaise qu'il éprouve en repoussant
une proposition évidemment équitable, et j'aime à espérer qu'il finira par
l'adopter avec satisfaction. Dans une cause qui embrasse les plus chers
intérêts d'une grande portion de nos semblables, il est pénible sans doute
de voir le gouvernement américain s'en tenir aux minuties de l'étiquette
nationale, au lieu d'envisager la question sous un point de vue plus réel
et plus élevé; mais si telle est la diplomatie des Etats-Unis, avec quelle
satisfaction n'avons-nous pas reconnu que les sentimens individuels des
Américains se sont montrés tels qu'on devait les attendre d'hommes issus
de la même origine que la nôtre, d'hommes élevés dans la jouissance des
mêmes droits et des mêmes prérogatives constitutionnelles. Les officiers
de la marine américaine en croisière sur les côtes d'Afrique, ont secondé
nos efforts avec la bienveillance et la cordialité la plus parfaite. Je
désire ardemment, je l'avoue, que la Grande-Bretagne et l'Amérique
éprouvent l'une pour l'autre les sentimens qui conviennent à deux peuples
qui sont descendus des mêmes ancêtres, qui parlent la même langue, qui
professent la même religion, qui font gloire de la même liberté politique,
et qui sont redevables aux mêmes principes constitutionnels des bienfaits
spéciaux dont ils jouissent: je me réjouis de tout indice qui semble
annoncer que les deux peuples ne connaîtront bientôt plus d'autre rivalité
que celle qui peut exister entre des amis et des frères; et je me livre
avec bonheur à l'espoir qu'ils seront désormais unis l'un à l'autre par
des liens d'estime et d'affection mutuelles.
Il me reste à remplir la plus pénible portion de ma tâche: je dois parler
de la conduite de la France relativement à la Traite des Nègres. Si l'on
réfléchit que le gouvernement français a condamné la Traite dans les
termes les plus énergiques, comment ajouter foi à ce qui est néanmoins
d'une vérité incontestable? c'est que dans quelque direction que nous
jetions les yeux, sur toutes les mers, dans tous les ports, sur tous les
points de la côte d'Afrique, et presque dans toutes les autres parties du
monde, nos regards affligés rencontrent des preuves manifestes de
l'activité redoublée avec laquelle des Français indignes de ce nom, se
livrent à la Traite des Noirs. Des circulaires sont répandues et en France
et dans les colonies; on appelle les plus petits capitaux à s'engager dans
ce trafic infâme où des profits énormes doivent récompenser les
spéculateurs. Les officiers de la marine royale et les gouverneurs des
établissemens coloniaux, semblent également disposés à favoriser la Traite
par leur connivence; et dans le même instant, on nous assure que le
gouvernement français ne néglige aucun effort pour mettre un terme à de
semblables pratiques; ce même gouvernement réputé si exact et si habile
dans l'application de ses lois pénales et de ses réglemens fiscaux.
Il existe néanmoins en France des hommes qui ressentent pour cette
coupable connivence du pouvoir suprême, l'indignation qu'elle doit exciter
dans toutes les âmes généreuses. Le Duc de Broglie, en particulier, a
traité cette grande question dans la Chambre des Pairs avec une habileté
et une éloquence dignes de l'objet de ses efforts; et en dénonçant les
horreurs de la Traite à l'opinion publique, il a montré une parfaite
connaissance du sujet jointe à tout le zèle qu'inspire une semblable
cause. Tant que la France possédera des hommes tels que le Duc de Broglie,
tant que leurs intentions resteront les mêmes, tant que leurs talens
seront consacrés à la cause de la justice et de l'humanité, je ne saurais
désespérer du succès. Mais c'est un étrange et humiliant spectacle que
celui d'un grand royaume qui, comblé des dons de la Providence, placé au
premier rang par les progrès de la civilisation et les raffinemens de la
vie sociale, emploie les ressources de son industrie à accroître les
souffrances et à prolonger la barbarie de nations moins favorisées du
ciel. Un pareil crime devient plus odieux encore quand on réfléchit aux
circonstances dans lesquelles il se commet; quand on songe que c'est au
moment même où à l'issue d'une longue guerre, la France a retrouvé les
jouissances de la paix et le gouvernement de son souverain légitime.
L'on nous dit que la religion renaît en France, et que le gouvernement
actuel est disposé à en favoriser les progrès; mais j'aurais, je l'avoue,
une triste idée d'une religion qui accepterait la honteuse alliance de la
Traite des Nègres. Ç'a été l'un des caractères distinctifs du
christianisme, que d'adresser ses consolations aux pauvres, de se montrer
le protecteur des opprimés, le soutien des malheureux; ç'a été la gloire
de l'Evangile que de répandre la paix et la bienveillance mutuelle parmi
les hommes. Quel doit donc être le caractère de cette religion qui fait un
pacte avec la fraude et la cruauté, avec le meurtre et le brigandage, qui
adopte pour missionnaires des hommes endurcis dans le crime, et qui porte
la désolation et le pillage dans toute une moitié du monde non civilisé?
Je ne trace point un tableau imaginaire.
(Ici Mr. Wilberforce a lu l'extrait d'une dépêche de Lord Londonderry au
ministère français, d'où il résulte que les négriers se procurent des
victimes sur la côte d'Afrique en excitant les peuplades indigènes à des
actes de brigandage mutuel, en incendiant les hameaux et enlevant les
malheureux habitans à mesure qu'ils cherchent à échapper aux flammes).