NOTE 21.

_Copie de la lettre écrite au citoyen Boze, par Guadet, Vergniaud et

Gensonné_.

«Vous nous demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la

situation actuelle de la France, et le choix des mesures qui

pourraient garantir la chose publique des dangers pressans dont elle

est menacée; c'est là le sujet des inquiétudes des bons citoyens, et

l'objet de leurs plus profondes méditations.

«Lorsque vous nous interrogez sur d'aussi grands intérêts, nous ne

balancerons pas à nous expliquer avec franchise.

«On ne doit pas le dissimuler, la conduite du pouvoir exécutif est

la cause immédiate de tous les maux qui affligent la France et des

dangers qui environnent le trône. On trompe le roi, si on cherche à

lui persuader que des opinions exagérées, l'effervescente des clubs,

les manoeuvres de quelques agitateurs; et des factions puissantes ont

fait naître et entretiennent ces mouvemens désordonnés dont chaque

jour peut accroître la violence, et dont peut-être on ne pourra plus

calculer les suites; c'est placer la cause du mal dans ses symptômes.

«Si le peuple était tranquille sur le succès d'une révolution si

chèrement achetée, si la liberté publique n'était plus en danger, si

la conduite du roi n'excitait aucune méfiance, le niveau des opinions

s'établirait de lui-même; la grande masse des citoyens ne songerait

qu'à jouir des bienfaits que la constitution lui assure; et si, dans

cet état de choses, il existait encore des factions, elles cesseraient

d'être dangereuses, elles n'auraient plus ni prétexte ni objet.

«Mais tout autant que la liberté publique sera en péril, tout autant

que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite

du pouvoir exécutif, et que les conspirations qui se trament dans

l'intérieur et à l'extérieur du royaume paraîtront plus ou moins

ouvertement favorisées par le roi, cet état de choses appelle

nécessairement les troubles, le désordre et les factions. Dans les

états les mieux constitués, et constitués depuis des siècles, les

révolutions n'ont pas d'autre principe, et l'effet en doit être pour

nous d'autant plus prompt, qu'il n'y a point eu d'intervalle entre

les mouvemens qui ont entraîné la première et ceux qui semblent

aujourd'hui nous annoncer une seconde révolution.

«Il n'est donc que trop évident que l'état actuel des choses doit

amener une crise dont presque toutes les chances seront contre la

royauté. En effet on sépare les intérêts du roi de ceux de la nation;

on fait du premier fonctionnaire public d'une nation libre un chef de

parti, et, par cette affreuse politique, on fait rejaillir sur lui

l'odieux de tous les maux dont la France est affligée.

«Eh! quel peut être le succès des puissances étrangères, quand bien

même on parviendrait, par leur intervention, à augmenter l'autorité

du roi et à donner au gouvernement une forme nouvelle? N'est-il pas

évident que les hommes qui ont eu l'idée de ce congrès ont sacrifié à

leurs préjugés, à leur intérêt personnel, l'intérêt même du monarque;

que le succès de ces manoeuvres donnerait un caractère d'usurpation à

des pouvoirs que la nation seule délègue, et que sa seule confiance

peut soutenir? Comment n'a-t-on pas vu que la force qui entraînerait

ce changement serait long-temps nécessaire à la conservation, et qu'on

sèmerait par là dans le sein du royaume un germe de division et de

discordes que le laps de plusieurs siècles aurait peine à étouffer?

«Aussi sincèrement qu'invariablement attachés aux intérêts de la

nation, dont nous ne séparerons jamais ceux du roi qu'autant qu'il les

séparera lui-même, nous pensons que le seul moyen de prévenir les maux

dont l'empire est menacé, et de rétablir le calme, serait que le roi,

par sa conduite, fît cesser tous les sujets de méfiance, se prononçât

par le fait de la manière la plus franche et la moins équivoque, et

s'entourât enfin de la confiance du peuple, qui seule fait sa force et

peut faire son bonheur.

«Ce n'est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut

y parvenir; elles seraient dérisoires, et, dans les circonstances

actuelles, elles prendraient un caractère d'ironie qui, bien loin de

dissiper les alarmes, ne ferait qu'en accroître le danger.

«Il n'en est qu'une dont on pût attendre, quelque effet; ce serait la

déclaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait

une augmentation de pouvoir qui ne lui fût volontairement accordée par

les Français, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance

étrangère, et librement délibérée dans les formes constitutionnelles.

«On observe même à cet égard que plusieurs membres de l'assemblée

nationale savent que cette déclaration a été proposée au roi,

lorsqu'il fit la proposition de la guerre au roi de Hongrie, et qu'il

ne jugea pas à propos de la faire.

«Mais ce qui suffirait peut-être pour rétablir la confiance, ce serait

que le roi parvînt à faire reconnaître aux puissances coalisées

l'indépendance de la nation française, à faire cesser toutes

hostilités, et rentrer les cordons de troupes qui menacent nos

frontières.

«Il est impossible qu'une très grande partie de la nation ne soit

convaincue que le roi ne soit le maître de faire cesser cette

coalition; et tant qu'elle mettra la liberté publique en péril, on ne

doit pas se flatter que la confiance renaisse.

«Si les efforts du roi pour cet objet étaient impuissans, au moins

devrait-il aider la nation, par tous les moyens qui sont en son

pouvoir, à repousser l'attaque extérieure, et ne rien négliger pour

éloigner de lui le soupçon de la favoriser.

«Dans cette supposition, il est aisé de concevoir que les soupçons

et la confiance tiennent à des circonstances malheureuses qu'il est

impossible de changer.

«En faire un crime lorsque le danger est réel et ne peut être méconnu,

c'est le plus sûr moyen d'augmenter les soupçons; se plaindre de

l'exagération, attaquer les clubs, supposer des agitateurs lorsque

l'effervescence et l'agitation sont l'effet naturel des circonstances,

c'est leur donner une force nouvelle, c'est accroître le mouvement du

peuple par les moyens mêmes qu'on emploie pour les calmer.

«Tant qu'il y aura contre la liberté une action subsistante et connue,

la réaction est inévitable, et le développement de l'une et de l'autre

aura les mêmes progrès.

«Dans une situation aussi pénible, le calme ne peut se rétablir que

par l'absence de tous les dangers; et jusqu'à ce que cette heureuse

époque soit arrivée, ce qui importe le plus à la nation et au roi,

c'est que ces circonstances malheureuses ne soient pas continuellement

envenimées par une conduite, au moins équivoque, de la part des agents

du pouvoir.

«1. Pourquoi le roi ne choisit-il pas ses ministres parmi les hommes

les plus prononcés pour la révolution? Pourquoi, dans les momens les

plus critiques, n'est-il entouré que d'hommes inconnus ou suspects?

S'il pouvait être utile au roi d'augmenter la méfiance et d'exciter le

peuple à des mouvemens, s'y prendrait-on autrement pour les fomenter?

«Le choix du ministère a été dans tous les temps l'une des fonctions

les plus importantes du pouvoir dont le roi est revêtu: c'est le

thermomètre d'après lequel l'opinion publique a toujours jugé les

dispositions de la cour, et on conçoit quel peut être aujourd'hui

l'effet de ces choix, qui, dans tout autre temps, auraient excité les

plus violens murmures.

«Un ministère bien patriote serait donc un des grands moyens que

le roi peut employer pour rappeler la confiance. Mais ce serait

étrangement s'abuser que de croire que, par une seule démarche de ce

genre, elle puisse être facilement regagnée. Ce n'est que par du

temps et par des efforts continus qu'on peut se flatter d'effacer des

impressions trop profondément gravées pour en dissiper à l'instant

jusqu'au moindre vestige.

«2. Dans un moment où tous les moyens de défense doivent être

employés, où la France ne peut pas armer tous ses défenseurs, pourquoi

le roi n'a-t-il pas offert les fusils et les chevaux de sa garde?

«3. Pourquoi le roi ne sollicite-t-il pas lui-même une loi qui

assujettisse la liste civile à une forme de comptabilité qui puisse

garantir à la nation qu'elle n'est pas détournée de son légitime

emploi, et divertie à d'autres usages?

«4. Un des grands moyens de tranquilliser le peuple sur les

dispositions personnelles du roi, serait qu'il sollicitât lui-même

la loi sur l'éducation du prince royal, et qu'il accélérât ainsi

l'instant où la garde de ce jeune prince sera remise à un gouverneur

revêtu de là confiance de la nation.

«5. On se plaint encore de ce que le décret sur un licenciement de

l'état-major de la garde nationale n'est pas sanctionné. Ces refus

multipliés de sanction sur des dispositions législatives que l'opinion

publique réclame avec instance, et dont l'urgence ne peut être

méconnue, provoquent l'examen de la question constitutionnelle sur

l'application du _veto_ aux lois de circonstances, et ne sont pas de

nature à dissiper les alarmes et le mécontentement.

«6. Il serait bien important que le roi retirât des mains de M. de

Lafayette le commandement de l'armée. Il est au moins évident qu'il ne

peut plus y servir utilement la chose publique.

«Nous terminerons ce simple aperçu par une observation générale:

c'est que tout ce qui peut éloigner les soupçons et ranimer la

confiance, ne peut, ni ne doit être négligé. La constitution est

sauvée si le roi prend cette résolution avec courage, et s'il y

persiste avec fermeté.

«Nous sommes, etc.»

_Copie de la lettre écrite à Boze, par Thierry_.

«Je viens d'être querellé pour la seconde fois d'avoir reçu la lettre

que, par zèle, je me suis déterminé à remettre.

«Cependant le roi m'a permis de répondre:

«1. Qu'il n'avait garde de négliger le choix des ministres;

«2. Qu'on ne devait la déclaration de guerre qu'à des ministres

soi-disant patriotes;

«3. Qu'il avait mis tout en oeuvre dans le temps pour empêcher la

coalition des puissances, et qu'aujourd'hui, pour éloigner les armées

de nos frontières, il n'y avait que les moyens généraux.

«4. Que, depuis son acceptation, il avait très scrupuleusement

observé les lois de la constitution, mais que beaucoup d'autres gens

travaillaient maintenant en sens contraire.»

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 34 / 46 题