Voici ce que raconte madame Campan sur les craintes de la famille
royale:
«La police de M. de Laporte, intendant de la liste civile, le fit
prévenir, dès la fin de 1791, qu'un homme des offices du roi, qui
s'était établi pâtissier au Palais-Royal, allait rentrer dans les
fonctions de sa charge que lui rendait la mort d'un survivancier; que
c'était un jacobin si effréné, qu'il avait osé dire que l'on ferait un
grand bien à la France en abrégeant les jours du roi. Ses fonctions se
bornaient aux seuls détails de la pâtisserie, il était très observé
par les chefs de la bouche, gens dévoués à sa majesté; mais un poison
subtil peut être si aisément introduit dans les mets, qu'il fut décidé
que le roi et la reine ne mangeraient plus que du rôti; que leur pain
serait apporté par M. Thierry de Ville-d'Avray, intendant des petits
appartemens, et qu'il se chargerait de même de fournir le vin. Le roi
aimait les pâtisseries; j'eus ordre d'en commander, comme pour moi,
tantôt chez un pâtissier, tantôt chez un autre. Le sucre râpé était de
même dans ma chambre. Le roi, la reine, madame Elisabeth, mangeaient
ensemble, et il ne restait personne du service. Ils avaient chacun
une servante d'acajou et une sonnette pour faire entrer quand ils le
désiraient. M. Thierry venait lui-même m'apporter le pain et le vin
de leurs majestés, et je serrais tous ces objets dans une armoire
particulière du cabinet du roi, au rez-de-chaussée. Aussitôt que le
roi était à table, j'apportais la pâtisserie et le pain. Tout se
cachait sous la table, dans la crainte que l'on eût besoin de faire
entrer le service. Le roi pensait qu'il était aussi dangereux
qu'affligeant de montrer cette crainte d'attentats contre sa personne,
et cette défiance du service de sa bouche. Comme il ne buvait jamais
une bouteille de vin entière à ses repas (les princesses ne buvaient
que de l'eau), il remplissait celle dont il avait bu à peu près la
moitié, avec la bouteille servie par les officiers de son gobelet. Je
l'emportais après le dîner. Quoiqu'on ne mangeât d'autre pâtisserie
que celle que j'avais apportée, on observait de même de paraître avoir
mangé de celle qui était servie sur la table. La dame qui me remplaça
trouva ce service secret organisé, et l'exécuta de même; jamais on ne
sut dans le public ces détails, ni les craintes qui y avaient donné
lieu. Au bout de trois ou quatre mois, les avis de la même police
furent que l'on n'avait plus à redouter ce genre de complot contre les
jours du roi; que le plan était entièrement changé; que les coups que
l'on voulait porter seraient autant dirigés contre le trône que contre
la personne du souverain.»
(_Mémoires de madame Campan_, tome II, pag. 188.)