NOTE 16.

Au nombre des dépositions que renferme la procédure instruite contre

les auteurs du 20 juin, il s'en trouve une extrêmement curieuse par

les détails, c'est celle du témoin Lareynie. Elle contient à elle

seule presque tout ce que répètent les autres, et c'est pourquoi nous

la citons de préférence. Cette procédure a été imprimée in-4°.

«Par devant nous... est comparu le sieur Jean-Baptiste-Marie-Louis

Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l'Ile-Saint-Louis, décoré

de la croix militaire, demeurant à Paris, quai Bourbon, no. 1;

«Lequel, profondément affligé des désordres qui viennent d'avoir lieu

dans la capitale, et croyant qu'il est du devoir d'un bon citoyen de

donner à la justice les lumières dont elle peut avoir besoin dans ces

circonstances, pour punir les fauteurs et les instigateurs de toutes

manoeuvres contre la tranquillité publique et l'intégrité de la

constitution française, a déclaré que depuis environ huit jours

il savait, par les correspondances qu'il a dans le faubourg

Saint-Antoine, que les citoyens de ce faubourg étaient travaillés par

le sieur Santerre, commandant du bataillon des Enfans-Trouvés, et par

d'autres personnages, au nombre desquels étaient le sieur Fournier, se

disant Américain et électeur de 1791 du département de Paris; le sieur

Rotondo, se disant Italien; le sieur Legendre, boucher, demeurant rue

des Boucheries, faubourg Saint-Germain; le sieur Cuirette Verrières,

demeurant au-dessus du café du Rendez-Vous, rue du Théâtre-Français,

lesquels tenaient nuitamment des conciliabules chez le sieur

Santerre, et quelquefois dans la salle du comité de la section des

Enfans-Trouvés; que là on délibérait en présence d'un très petit

nombre d'affidés du faubourg, tels que le sieur Rossignol, ci-devant

compagnon orfèvre; le sieur Nicolas, sapeur du susdit bataillon des

Enfans-Trouvés; le sieur Brière, marchand de vin; le sieur Gonor, se

disant vainqueur de la Bastille, et autres qu'il pourra citer; qu'on

y arrêtait les motions qui devaient être agitées dans les groupes des

Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Grève, et surtout de la

porte Saint-Antoine, place de la Bastille; qu'on y rédigeait les

placards incendiaires affichés par intervalle dans les faubourgs,

les pétitions destinées à être portées par des députations dans les

sociétés patriotiques de Paris; et en fin que c'est là que s'est

forgée la fameuse pétition, et tramé le complot de la journée du 20 de

ce mois. Que la veille de cette journée, il se tint un comité secret

chez le sieur Santerre, qui commença vers minuit, auquel des témoins,

qu'il pourra faire entendre lorsqu'ils seront revenus de la mission à

eux donnée par le sieur Santerre pour les campagnes voisines, assurent

avoir vu assister MM. Pétion, maire de Paris; Robespierre; Manuel,

procureur de la commune; Alexandre, commandant du bataillon de

Saint-Michel; et Sillery, ex-député de l'assemblée nationale. Que

lors de la journée du 20, le sieur Santerre, voyant que plusieurs des

siens, et surtout les chefs de son parti, effrayés par l'arrêté

du directoire du département, refusaient de descendre armés, sous

prétexte qu'on tirerait sur eux, les assura qu'ils n'avaient rien à

craindre, _que la garde nationale n'aurait pas d'ordre, et que M.

Pétion serait là_. Que sur les onze heures du matin dudit jour, le

rassemblement ne s'élevait pas au-dessus de quinze cents personnes, y

compris les curieux, et que ce ne fut que lorsque le sieur Santerre se

fut mis à la tête d'un détachement d'invalides, sortant de chez lui,

et avec lequel il est arrivé sur la place, et qu'il eut excité dans

sa marche les spectateurs à se joindre à lui, que la multitude s'est

grossie considérablement jusqu'à son arrivée au passage des Feuillans;

que là, n'ayant point osé forcer le poste, il se relégua dans la cour

des Capucins, où il fit planter le mai qu'il avait destiné pour le

château des Tuileries; qu'alors lui, déclarant, demanda à plusieurs

des gens de la suite dudit sieur Santerre, pourquoi le mai n'était pas

planté sur la terrasse du château, ainsi que cela avait été arrêté,

et que ces gens lui répondirent _qu'ils s'en garderaient bien, que

c'était là le piège dans lequel voulaient les faire tomber les

feuillantins, parce qu'il y avait du canon braqué dans le jardin, mais

qu'ils ne donnaient pas dans le panneau_. Le déclarant observe que

dans ce moment l'attroupement était presque entièrement dissipé,

et que ce ne fut que lorsque les tambours et la musique se firent

entendre dans l'enceinte de l'assemblée nationale, que les attroupés,

alors épars çà et là, se rallièrent, se réunirent aux autres

spectateurs, et défilèrent avec décence sur trois de hauteur devant

le corps législatif; que lui, déclarant, remarqua que ces gens-là, en

passant dans les Tuileries, ne se permirent rien de scandaleux, et ne

tentèrent point d'entrer dans le château; que rassemblés même sur la

place du Carrousel, où ils étaient parvenus en faisant le tour par le

quai du Louvre, ils ne manifestèrent aucune intention de pénétrer

dans les cours, jusqu'à l'arrivée du sieur Santerre, qui était à

l'assemblée nationale, et qui n'en sortit qu'à la levée de la séance.

Qu'alors le sieur Santerre, accompagné de plusieurs personnes, parmi

lesquelles lui, déclarant, a remarqué le sieur de Saint-Hurugue,

s'adressa à sa troupe, pour lors très tranquille; et lui demanda

_pourquoi ils n'étaient pas entrés dans le château; qu'il fallait y

aller, et qu'ils n'étaient descendus que pour cela_. Qu'aussitôt il

commanda aux canonniers de son bataillon de le suivre avec une pièce

de canon, et dit que si on lui refusait la porte, il fallait la briser

à coups de boulet; qu'ensuite il s'est présenté dans cet appareil à la

porte du château, où il a éprouvé une faible résistance de la part de

la gendarmerie à cheval, mais une ferme opposition de la part de

la garde nationale; que cela a occasionné beaucoup de bruit et

d'agitation, et qu'on allait peut-être en venir à des voies de fait,

lorsque deux hommes en écharpe aux couleurs nationales, dont lui,

déclarant, en reconnaît un pour être le sieur Bouché-René, et l'autre

qui a été nommé par les spectateurs pour être le sieur Sergent, sont

arrivés par les cours, _et ont ordonné_, il faut le dire, d'un ton

très impérieux, pour ne pas dire insolent, en prostituant le nom sacré

de la loi, _d'ouvrir les portes_, ajoutant _que personne n'avait le

droit de les fermer, et que tout citoyen avait celui d'entrer_; que

les portes ont été effectivement ouvertes par la garde nationale, et

qu'alors Santerre et sa troupe se sont précipités en désordre dans les

cours; que le sieur Santerre, qui faisait traîner du canon pour briser

les portes de l'appartement du roi, s'il les trouvait fermées, et

tirer sur la garde nationale qui s'opposerait à son incursion, a

été arrêté dans sa marche dans une dernière cour à gauche au bas de

l'escalier du pavillon, par un groupe de citoyens qui lui ont tenu les

discours les plus raisonnables pour apaiser sa fureur, l'ont menacé

de le rendre responsable de tout ce qui arriverait de mal dans cette

fatale journée, parce que, lui ont-ils dit, _vous êtes seul l'auteur

de ce rassemblement inconstitutionnel, vous avez seul égaré ces braves

gens, et vous seul parmi eux êtes un scélérat_. Que le ton avec lequel

ces honnêtes citoyens parlaient au sieur Santerre le fit pâlir; mais

qu'encouragé par un coup d'oeil du sieur Legendre, boucher ci-dessus

nommé, il eut recours à un subterfuge hypocrite, en s'adressant à sa

troupe et en lui disant: _Messieurs, dressez procès-verbal du refus

que je fais de marcher à votre tête dans les appartemens du roi_; que

pour toute réponse, la foule, accoutumée à deviner le sieur Santerre,

culbuta le groupe des honnêtes citoyens, entra avec son canon et son

commandant, le sieur Santerre, et pénétra dans les appartemens par

toutes les issues, après en avoir brisé les portes et les fenêtres.»

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 29 / 46 题