J'ai déjà eu l'occasion de revenir plusieurs fois sur les dispositions
de Léopold, de Louis XVI et des émigrés; je vais citer plusieurs
extraits qui les feront connaître de la manière la plus certaine.
Bouillé, qui était à l'étranger, et que sa réputation et ses talens
avaient fait rechercher par les souverains, a pu mieux que personne
connaître les sentimens des diverses cours; et il ne peut être suspect
dans son témoignage. Voici la manière dont il s'exprime en divers
endroits de ses Mémoires:
«On pourra juger, par cette lettre, que le roi de Suède était
très-incertain sur les véritables projets de l'empereur et de ses
co-alliés, qui devaient être alors de ne plus se mêler des affaires de
France. Sans doute, l'impératrice en était instruite, mais elle ne les
lui avait pas communiqués. Je savais que dans ce moment elle employait
toute son influence sur l'empereur et le roi de Prusse, pour les
engager à déclarer la guerre à la France. Elle avait même écrit
une lettre très-forte au premier de ces souverains, où elle lui
représentait que le roi de Prusse, pour une simple impolitesse qu'on
avait faite à sa soeur, avait fait entrer une armée en Hollande,
tandis que lui-même souffrait les insultes et les affronts qu'on
prodiguait à la reine de France, la dégradation de son rang et de sa
dignité, et l'anéantissement du trône d'un roi son beau-frère et
son allié. L'impératrice agissait avec la même force vis-à-vis de
l'Espagne, qui avait adopté des principes pacifiques. Cependant
l'empereur, après l'acceptation de la constitution par le roi, avait
reçu de nouveau l'ambassadeur de France, auquel il avait défendu
précédemment de paraître à sa cour. Il fut même le premier à admettre
dans ses ports le pavillon national. Les cours de Madrid, de
Pétersbourg et de Stockholm, furent les seules, à cette époque, qui
retirèrent leurs ambassadeurs de Paris. Toutes ces circonstances
servent donc à prouver que les vues de Léopold étaient dirigées vers
la paix, et qu'elles étaient le fruit de l'influence de Louis XVI et
de la reine.»
(_Mémoires de Bouillé_, page 314.)
Ailleurs Bouillé dit encore:
«Cependant il s'écoula plusieurs mois sans que j'aperçusse aucune
suite aux projets que l'empereur avait eus d'assembler des armées sur
la frontière, de former un congrès, et d'entamer une négociation avec
le gouvernement français. Je présumai que le roi avait espéré que
son acceptation de la nouvelle constitution lui rendrait sa liberté
personnelle, et rétablirait le calme dans la nation, qu'une
négociation armée aurait pu troubler, et qu'il avait conséquemment
engagé l'empereur et les autres souverains ses alliés à ne faire
aucune démarche qui pût produire des hostilités qu'il avait
constamment cherché à éviter. Je fus confirmé dans cette opinion par
la réticence de la cour d'Espagne, sur la proposition de fournir au
roi de Suède les quinze millions de livres tournois qu'elle s'était
engagée à lui donner pour aider aux frais de son expédition. Ce prince
m'avait engagé à en écrire de sa part au ministre espagnol, dont je
ne reçus que des réponses vagues. Je conseillai alors au roi de Suède
d'ouvrir un emprunt en Hollande, ou dans les villes libres maritimes
du Nord, sous la garantie de l'Espagne, dont cependant les
dispositions me parurent changées à l'égard de la France.
«J'appris que l'anarchie augmentait chaque jour en France, ce qui
n'était que trop prouvé par la foule d'émigrans de tous les états qui
se réfugiaient sur les frontières étrangères. On les armait, on les
enrégimentait sur les bords du Rhin, et l'on en formait une petite
armée qui menaçait les provinces d'Alsace et de Lorraine. Ces
mesures réveillaient la fureur du peuple, et servaient les projets
destructeurs des jacobins et des anarchistes. Les émigrés avaient même
voulu faire une tentative sur Strasbourg, où ils croyaient avoir des
intelligences assurées et des partisans qui leur en auraient livré les
portes. Le roi, qui en fut instruit, employa les ordres et même les
prières pour les arrêter et pour les empêcher d'exercer aucun acte
d'hostilité. Il envoya, à cet effet, aux princes ses frères, M. le
baron de Vioménil et le chevalier de Cogny, qui leur témoignèrent, de
sa part, la désapprobation sur l'armement de la noblesse française,
auquel l'empereur mit tous les obstacles possibles, mais qui continua
d'avoir lieu.»
(_Ibid._, page 309.)
Enfin Bouillé raconte, d'après Léopold lui-même, son projet de
congrès:
«Enfin, le 12 septembre, l'empereur Léopold me fit prévenir de passer
chez lui, et de lui porter le plan des dispositions qu'il m'avait
demandé précédemment. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit
qu'il n'avait pas pu me parler plus tôt de l'objet pour lequel il
m'avait fait venir, parce qu'il attendait des réponses de Russie,
d'Espagne, d'Angleterre et des principaux souverains de l'Italie;
qu'il les avait reçues, qu'elles étaient conformes à ses intentions et
à ses projets, qu'il était assuré de leur assistance dans l'exécution,
et de leur réunion, à l'exception cependant du cabinet de Saint-James,
qui avait déclaré vouloir garder la neutralité la plus scrupuleuse. Il
avait pris la résolution d'assembler un congrès pour traiter avec le
gouvernement français, non-seulement sur le redressement des griefs du
corps germanique dont les droits en Alsace et dans d'autres parties
des provinces frontières avaient été violés, mais en même temps
sur les moyens de rétablir l'ordre dans le royaume de France, dont
l'anarchie troublait la tranquillité de l'Europe entière. Il m'ajouta
que cette négociation serait appuyée par des armées formidables, dont
la France serait environnée; qu'il espérait que ce moyen réussirait et
préviendrait une guerre sanglante, dernière ressource qu'il voulait
employer. Je pris la liberté de demander à l'empereur s'il était
instruit des véritables intentions du roi. Il les connaissait; il
savait que le prince répugnait à l'emploi des moyens violens. Il
me dit qu'il était d'ailleurs informé que la charte de la nouvelle
constitution devait lui être présentée sous peu de jours, et qu'il
jugeait que le roi ne pouvait se dispenser de l'accepter sans aucune
restriction, par les risques qu'il courait pour ses jours et ceux de
sa famille, s'il faisait la moindre difficulté, et s'il se permettait
la plus légère observation; mais que sa sanction, forcée dans la
circonstance, n'était d'aucune importance, étant possible de revenir
sur tout ce qu'on aurait fait, et de donner à la France un bon
gouvernement qui satisfît les peuples, et qui laissât à l'autorité
royale une latitude de pouvoirs suffisans pour maintenir la
tranquillité au dedans, et pour assurer la paix au dehors. Il me
demanda le plan de disposition des armées, en m'assurant qu'il
l'examinerait à loisir. Il m'ajouta que je pouvais m'en retourner à
Mayence, où le comte de Brown, qui devait commander ses troupes, et
qui était alors dans les Pays-Bas, me ferait avertir, ainsi que le
prince de Hobenlohe, qui allait en Franconie, pour conférer ensemble,
quand il en serait temps.
«Je jugeai que l'empereur ne s'était arrêté à ce plan pacifique et
extrêmement raisonnable, depuis la conférence de Pilnitz, qu'après
avoir consulté Louis XVI, dont le voeu avait été constamment pour un
arrangement et pour employer la voie des négociations plutôt que le
moyen violent des armes.»
(_Ibid._, page 299.)