Le rapport de MM. Gallois et Gensonné est sans contredit le meilleur
historique du commencement des troubles dans la Vendée. L'origine de
ces troubles en est la partie la plus intéressante, parce qu'elle
en fait connaître les causes. J'ai donc cru nécessaire de citer ce
rapport. Il me semble qu'il éclaircit l'une des parties les plus
curieuses de cette funeste histoire.
_Rapport de MM. Gallois et Gensonné, commissaires civils envoyés dans
les départemens de la Vendée et des Deux-Sèvres, en vertu des décrets
de l'assemblée constituante, fait à l'assemblée législative le 6
octobre 1791_.
«Messieurs, l'assemblée nationale a décrété le 16 juillet dernier, sur
le rapport de son comité des recherches, que des commissaires civils
seraient envoyés dans le département de la Vendée pour y prendre tous
les éclaircissemens qu'ils pourraient se procurer sur les causes
des derniers troubles de ce pays, et concourir avec les corps
administratifs au rétablissement de la tranquillité publique.
«Le 28 juillet nous avons été chargés de cette mission, et nous
sommes partis deux jours après pour nous rendre à Fontenay-le-Comte,
chef-lieu de ce département.
«Après avoir conféré pendant quelques jours avec les administrateurs
du directoire sur la situation des choses et la disposition des
esprits; après avoir arrêté avec les trois corps administratifs
quelques mesures préliminaires pour le maintien de l'ordre public,
nous nous sommes déterminés à nous transporter dans les différens
districts qui composent ce département, afin d'examiner ce qu'il y
avait de vrai ou de faux, de réel ou d'exagéré dans les plaintes qui
nous étaient déjà parvenues, afin de constater en un mot avec le plus
d'exactitude possible la situation de ce département.
«Nous l'avons parcouru presque dans toute son étendue, tantôt pour y
prendre des renseignemens qui nous étaient nécessaires, tantôt pour y
maintenir la paix, prévenir les troubles publics, ou pour empêcher les
violences dont quelques citoyens se croyaient menacés.
«Nous avons entendu dans plusieurs directoires de districts toutes les
municipalités dont chacun d'eux est composé; nous avons écouté avec la
plus grande attention tous les citoyens, qui avaient soit des faits à
nous communiquer, soit des vues à nous proposer; nous avons recueilli
avec soin, en les comparant, tous les détails qui sont parvenus
à notre connaissance; mais comme nos informations ont été plus
nombreuses que variées, comme partout les faits, les plaintes, les
observations ont été semblables, nous allons vous présenter sous un
point de vue général et d'une manière abrégée mais exacte, le résultat
de cette foule de faits particuliers.
«Nous croyons inutile de mettre sous vos yeux les détails que nous
nous étions procurés concernant les troubles antérieurs: ils ne
nous ont pas paru avoir une influence bien directe sur la situation
actuelle de ce département; d'ailleurs la loi de l'amnistie ayant
arrêté les progrès de différentes procédures auxquelles ces troubles
avaient donné lieu, nous ne pourrions vous présenter sur ces objets
que des conjectures vagues et des résultats incertains.
«L'époque de la prestation du serment ecclésiastique a été pour
le département de la Vendée la première époque de ses troubles:
jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillité.
Éloigné du centre commun de toutes les actions et de toutes les
résistances, disposé par son caractère naturel à l'amour de la paix,
au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, il recueillait les
bienfaits de la révolution sans en éprouver les orages.
«Dans les campagnes, la difficulté des communications, la simplicité
d'une vie purement agricole, les leçons de l'enfance et des emblèmes
religieux destinés à fixer sans cesse nos regards, ont ouvert son âme
à une foule d'impressions superstitieuses que dans l'état actuel des
choses nulle espèce de lumière ne peut ni détruire ni modérer.
«Sa religion, c'est-à-dire la religion telle qu'il la conçoit, est
devenue pour lui la plus forte et pour ainsi dire l'unique habitude
morale de sa vie; l'objet le plus essentiel qu'elle lui présente
est le culte des images; et le ministre de ce culte, celui que les
habitans des campagnes regardent comme le dispensateur des grâces
célestes, qui peut, par la ferveur de ses prières, adoucir
l'intempérie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future,
a bientôt réuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives
affections de leurs âmes.
«La constance du peuple de ce département dans l'exercice de ses
actions religieuses, et la confiance illimitée dont y jouissent les
prêtres auxquels il est habitué, sont un des principaux élémens des
troubles qui l'ont agité et qui peuvent l'agiter encore.
«Il est aisé de concevoir avec quelle activité des prêtres, ou égarés
ou factieux ont pu mettre à profit ces dispositions du peuple à
leur égard: on n'a rien négligé pour échauffer le zèle, alarmer les
consciences, fortifier les caractères faibles, soutenir les caractères
décidés; on a donné aux uns des inquiétudes et des remords; on a donné
aux autres des espérances de bonheur et de salut; on a essayé sur
presque tous, avec succès, l'influence de la séduction et de la
crainte.
«Plusieurs d'entre ces ecclésiastiques sont de bonne foi: ils
paraissent fortement pénétrés et des idées qu'ils répandent et des
sentimens qu'ils inspirent; d'autres sont accusés de couvrir du zèle
de la religion des intérêts plus chers à leurs coeurs: ceux-ci ont une
activité politique qui s'accroît ou se modère selon les circonstances.
«Une coalition puissante s'est formée entre l'ancien évêque de Luçon
et une partie de l'ancien clergé de son diocèse: on a arrêté un plan
d'opposition à l'exécution des décrets qui devaient se réaliser dans
toutes les paroisses. Des mandemens, des écrits incendiaires envoyés
de Paris ont été adressés à tous les curés pour les fortifier dans
leur résolution ou les engager dans une confédération qu'on supposait
générale. Une lettre circulaire de M. Beauregard, grand-vicaire de M.
de Merci, ci-devant évêque de Luçon, déposée au greffe du tribunal
de Fontenay, et que cet ecclésiastique a reconnue lors de son
interrogatoire, fixera votre opinion, Messieurs, d'une manière exacte,
et sur le secret de cette coalition, et sur la marche très habilement
combinée de ceux qui l'ont formée. La voici:
_Lettre datée de Luçon, du 31 mai 1791, sous enveloppe, à l'adresse du
curé de la Réorthe_.
«Un décret de l'assemblée nationale, Monsieur, en date du 7 mai,
accorde aux ecclésiastiques qu'elle a prétendu destituer pour refus
du serment, l'usage des églises paroissiales pour y dire la messe
seulement; le même décret autorise les catholiques romains, ainsi que
tous les non-conformistes, à s'assembler pour l'exercice de leur culte
religieux dans le lieu qu'ils auront choisi à cet effet, à la charge
que dans les instructions publiques il ne sera rien dit contre la
constitution civile du clergé.
«La liberté accordée aux pasteurs légitimes par le premier article de
ce décret doit être regardée comme un piége d'autant plus dangereux
que les fidèles ne trouveraient dans les églises dont les intrus se
sont emparés, d'autres instructions que celles de leurs faux pasteurs;
qu'ils ne pourraient y recevoir des sacremens que de leurs mains,
et qu'ainsi ils auraient avec ces pasteurs schismatiques une
communication que les lois de l'Église interdisent. Pour éviter
un aussi grand mal, messieurs les curés sentiront la nécessité de
s'assurer au plus tôt d'un lieu où ils puissent, en vertu du second
article de ce décret, exercer leurs fonctions et réunir leurs fidèles
paroissiens, dès que leur prétendu successeur se sera emparé de leur
église; sans cette précaution, les catholiques, dans la crainte d'être
privés de la messe et des offices divins, appelés par la voix des faux
pasteurs, seraient bientôt engagés à communiquer avec eux, et exposés
aux risques d'une séduction presque inévitable.
«Dans les paroisses où il y a peu de propriétaires aisés, il sera sans
doute difficile de trouver un local convenable, de se procurer des
vases sacrés et des ornemens; alors une simple grange, un autel
portatif, une chasuble d'indienne ou de quelque autre étoffe commune,
des vases d'étain, suffiront, dans ce cas de nécessité, pour célébrer
les saints mystères et l'office divin.
«Cette simplicité, cette pauvreté, en nous rappelant les premiers
siècles de l'Église et le berceau de notre sainte religion, peut être
un puissant moyen pour exciter le zèle des ministres et la ferveur des
fidèles. Les premiers chrétiens n'avaient d'autres temples que leurs
maisons; c'est là que se réunissaient les pasteurs et le troupeau pour
y célébrer les saints mystères, entendre la parole de Dieu et chanter
les louanges du Seigneur. Dans les persécutions dont l'Église fut
affligée, forcés d'abandonner leurs basiliques, on en vit se retirer
dans les cavernes et jusque dans les tombeaux; et ces temps d'épreuves
furent pour les vrais fidèles l'époque de la plus grande ferveur.
Il est bien peu de paroisses où messieurs les curés ne puissent se
procurer un local et des ornemens tels que je viens de les dépeindre;
et, en attendant qu'ils se soient pourvus des choses nécessaires; ceux
de leurs voisins qui ne seront pas déplacés pourront les aider de
ce qui sera dans leur église à leur disposition. Nous pourrons
incessamment fournir des pierres sacrées à ceux qui en auront besoin,
et dès à présent nous pouvons faire consacrer les calices ou les vases
qui en tiendront lieu.
«M. l'évêque de Luçon, dans des avis particuliers qu'il nous a
transmis pour servir de supplément à l'instruction de M. l'évêque
de Langres, et qui seront également communiqués dans les différens
diocèses, propose à messieurs les curés:
«1. De tenir un double registre où seront inscrits les actes de
baptême, mariage et sépulture des catholiques de la paroisse: un de
ces registres restera entre leurs mains; l'autre sera par eux déposé
tous les ans entré les mains d'une personne de confiance.
«2. Indépendamment de ce registre, messieurs les curés en tiendront,
un autre, double aussi, où seront inscrits les actes de dispenses,
concernant les mariages, qu'ils auront accordées en vertu des pouvoirs
qui leur seront donnés par l'article 18 de l'instruction: ces actes
seront signés de deux témoins sûrs et fidèles, et, pour leur donner
plus d'authenticité, les registres destinés à les inscrire seront
approuvés, cotés et paraphés par M. l'évêque, ou, en son absence, par
un de ses vicaires généraux; un double de ce registre sera remis,
comme il est dit ci-dessus, à une personne de confiance.
«3. Messieurs les curés attendront, s'il est possible, pour se retirer
de leur église et de leur presbytère, que leur prétendu successeur
leur ait notifié l'acte de sa nomination et institution, et ils
protesteront contre tout ce qui serait fait en conséquence.
«4. Ils dresseront en secret un procès-verbal de l'installation du
prétendu curé, et de l'invasion par lui faite de l'église paroissiale
et du presbytère: dans ce procès-verbal, dont je joins ici le modèle,
ils protesteront formellement contre tous les actes de juridiction
qu'il voudrait exercer comme curé de la paroisse; et pour donner à cet
acte toute l'authenticité possible, il sera signé par le curé, son
vicaire, s'il y en a un, et un prêtre voisin, et même par deux ou
trois laïcs pieux et discrets, en prenant néanmoins toutes les
précautions pour ne pas compromettre le secret.
«5. Ceux de messieurs les curés dont les paroisses seraient déclarées
supprimées sans l'intervention de l'évêque légitime, useront des mêmes
moyens; ils se regarderont toujours comme seuls légitimes pasteurs
de leurs paroisses; et s'il leur était absolument impossible d'y
demeurer, ils tâcheront de se procurer un logement dans le voisinage
et à la portée de pourvoir aux besoins spirituels de leurs
paroissiens, et ils auront grand soin de les prévenir et de les
instruire de leurs devoirs à cet égard.
«6. Si la puissance civile s'oppose à ce que les fidèles catholiques
aient un cimetière commun, ou si les parens des défunts montrent
une trop grande répugnance à ce qu'ils soient enterrés dans un lieu
particulier, quoique béni spécialement, comme il est dit article 19
de l'instruction, après que le pasteur légitime ou l'un de ses
représentans aura fait à la maison les prières prescrites par le
rituel et aura dressé l'acte mortuaire, qui sera signé par les parens,
on pourra porter le corps du défunt à la porte de l'église, et les
parens pourront l'accompagner; mais ils seront avertis de se retirer
au moment où le curé et les vicaires intrus viendraient faire la levée
du corps, pour ne pas participer aux cérémonies et aux prières de ces
prêtres schismatiques.
«7. Dans les actes, lorsque l'on contestera aux curés remplacés leur
titre de curé, il signeront ces actes de leur nom de baptême et de
famille, sans prendre aucune qualité.
«Je vous prie, Monsieur, et ceux de messieurs vos confrères à qui vous
croirez devoir communiquer ma lettre, de vouloir bien nous informer
du moment de votre remplacement, s'il y a lieu, de l'installation
de votre prétendu successeur et de ses circonstances les plus
remarquables, des dispositions de vos paroissiens à cet égard, des
moyens que vous croirez devoir prendre pour le service de votre
paroisse et de votre demeure, si vous êtes absolument forcé d'en
sortir. Vous ne doutez sûrement pas que tous ces détails ne nous
intéressent bien vivement; vos peines sont les nôtres, et notre voeu
le plus ardent serait de pouvoir, en les partageant, en adoucir
l'amertume.
«J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux et inviolable attachement,
votre très humble et très obéissant serviteur.»
«Ces manoeuvres ont été puissamment secondées par des missionnaires
établis dans le bourg de Saint-Laurent, district de Montaigu; c'est
même à l'activité de leur zèle, à leurs sourdes menées, à leurs
infatigables et secrètes prédications, que nous croyons devoir
principalement attribuer la disposition d'une très grande partie du
peuple dans la presque totalité du département de la Vendée et dans
le district de Châtillon, département des Deux-Sèvres: il importe
essentiellement de fixer l'attention de l'assemblée nationale sur la
conduite de ces missionnaires et l'esprit de leur institution.
«Cet établissement fut fondé, il y a environ soixante ans, pour une
société de prêtres séculiers vivant d'aumônes, et destinés, en qualité
de missionnaires, à la prédication. Ces missionnaires, qui ont acquis
la confiance du peuple en distribuant avec art des chapelets, des
médailles et des indulgences, et en plaçant sur les chemins de toute
cette partie de la France des calvaires de toutes les formes; ces
missionnaires sont devenus depuis assez nombreux pour former de
nouveaux établissemens dans d'autres parties du royaume. On les trouve
dans les ci-devant provinces de Poitou, d'Anjou, de Bretagne et
d'Aunis, voués avec la même activité au succès, et en quelque sorte à
l'éternelle durée de cette espèce de pratiques religieuses, devenues,
par leurs soins assidus, l'unique religion du peuple. Le bourg de
Saint-Laurent est leur chef-lieu; ils y ont bâti récemment une vaste
et belle maison conventuelle, et y ont acquis, dit-on, d'autres
propriétés territoriales.
«Cette congrégation est liée par la nature et l'esprit de son
institution, à un établissement de soeurs grises, fondé dans le même
lieu, et connu sous le nom de _filles de la sagesse_. Consacrées dans
ce département et dans plusieurs autres au service des pauvres, et
particulièrement des hôpitaux, elles sont pour ces missionnaires un
moyen très actif de correspondance générale dans le royaume: la maison
de Saint-Laurent est devenue le lieu de leur retraite, lorsque la
ferveur intolérante de leur zèle ou d'autres circonstances ont forcé
les administrateurs des hôpitaux qu'elles desservaient à se passer de
leurs secours.
«Pour déterminer votre opinion sur la conduite de ces ardens
missionnaires et sur la morale religieuse qu'ils professent, il
suffira, Messieurs, de vous présenter un abrégé sommaire des maximes
contenues dans différens manuscrits saisis chez eux par les, gardes
nationales d'Angers et de Cholet.
«Ces manuscrits, rédigés en forme d'instruction pour le peuple des
campagnes, établissent en thèse qu'on ne peut s'adresser aux prêtres
constitutionnels, qualifiés d'intrus, pour l'administration des
sacremens; que tous ceux qui y participent, même par leur seule
présence, sont coupables de péché mortel, et qu'il n'y a que
l'ignorance ou le défaut d'esprit qui puisse les excuser; que ceux
qui auront l'audace de se faire marier par les intrus ne seront pas
mariés, et qu'ils attireront la malédiction divine sur eux et sur
leurs enfans; que les choses s'arrangeront de manière que la validité
des mariages faits par les anciens curés ne sera pas contestée, mais
qu'en attendant il faut se résoudre à tout; que si les enfans ne
passent point pour légitimes, ils le seront néanmoins; qu'au contraire
les enfans de ceux qui auront été mariés devant les intrus seront
vraiment _bâtards_, parce que Dieu n'aura point ratifié leur union,
et qu'il vaut mieux qu'un mariage soit nul devant les hommes que s'il
l'était devait Dieu; qu'il ne faut point s'adresser aux nouveaux curés
pour les enterremens, et que si l'ancien curé ne peut pas les faire
sans exposer sa vie et sa liberté, il faut que les parens ou amis du
défunt les fassent eux-mêmes secrètement.
«On y observe que l'ancien curé aura soin de tenir un registre exact
pour y enregistrer ces différens actes; qu'à la vérité il est possible
que les tribunaux civils n'y aient aucun égard, mais que c'est un
malheur auquel il faut se résoudre; que l'enregistrement civil est un
avantage précieux dont il faudra cependant se passer, parce qu'il vaut
mieux en être privé que d'apostasier en s'adressant à un intrus.
«Enfin on y exhorte tous les fidèles à n'avoir aucune communication
avec l'intrus, aucune part à son intrusion; on y déclare que les
officiers municipaux qui l'installeront seront apostats comme lui, et
qu'à l'instant même les sacristains, chantres et sonneurs de cloches
doivent abdiquer leurs emplois.
«Telle est, Messieurs, la doctrine absurde et séditieuse que
renferment ces manuscrits, et dont la voix publique accuse les
missionnaires de Saint-Laurent de s'être rendus les plus ardens
propagateurs.
«Ils furent dénoncés dans le temps au comité des recherches de
l'assemblée nationale, et le silence qu'on a gardé à leur égard n'a
fait qu'ajouter à l'activité de leurs efforts et augmenter leur
funeste influence.
«Nous avons cru indispensable de mettre sous vos yeux l'analyse
abrégée des principes contenus dans ces écrits, telle qu'elle est
exposée dans un arrêté du département de Maine-et-Loire, du 5 juin
1791, parce qu'il suffit de les comparer avec la lettre circulaire du
grand-vicaire du ci-devant évêque de Luçon, pour se convaincre qu'ils
tiennent à un système d'opposition général contre les décrets sur
l'organisation civile du clergé; et l'état actuel de la majorité des
paroisses de ce département ne présente que le développement de ce
système et les principes de cette doctrine mis presque partout en
action.
«Le remplacement trop tardif des curés a beaucoup contribué au succès
de cette coalition: ce retard a été nécessité d'abord par le refus de
M. Servant, qui, après avoir été nommé à l'évêché du département et
avoir accepté cette place, a déclaré, le 10 avril, qu'il retirait
son acceptation. M. Rodrigue, évêque actuel du département, que sa
modération et sa fermeté soutiennent presque seules sur un siège
environné d'orages et d'inquiétudes, M. Rodrigue n'a pu être nommé que
dans les premiers jours du mois de mai. A cette époque, les actes de
résistance avaient été calculés et déterminés sur un plan uniforme;
l'opposition était ouverte et en pleine activité; les grands-vicaires
et les curés s'étaient rapprochés et se tenaient fortement unis par le
même lien; les jalousies, les rivalités, les querelles de l'ancienne
hiérarchie ecclésiastique avaient eu le temps de disparaître, et tous
les intérêts étaient venus se réunir dans un intérêt commun.
«Le remplacement n'a pu s'effectuer qu'en partie; la très grande
majorité des anciens fonctionnaires publics ecclésiastiques existe
encore dans les paroisses, revêtue de ses anciennes fonctions; les
dernières nominations n'ont eu presque aucun succès; et les sujets
nouvellement élus, effrayés par la perspective des contradictions et
des désagrémens sans nombre que leur nomination leur prépare, n'y
répondent que par des refus.
«Cette division des prêtres assermentés et non assermentés a établi
une véritable scission dans le peuple de leurs paroisses; les familles
y sont divisées; on a vu et l'on voit chaque jour des femmes se
séparer de leurs maris, des enfans abandonner leurs pères; l'état des
citoyens n'est le plus souvent constaté que sur des feuilles volantes
et le particulier qui les reçoit, n'étant revêtu d'aucun caractère
public, ne peut donner à ce genre de preuve une authenticité légale.
«Les municipalités se sont désorganisées, et le plus grand nombre
d'entre elles pour ne pas concourir au déplacement des curés non
assermentés.
«Une grande partie des citoyens a renoncé au service de la garde
nationale, et celle qui reste ne pourrait être employée sans dangers
dans tous les mouvemens qui auraient pour principe ou pour objet des
actes concernant la religion, parce que le peuple verrait alors dans
les gardes nationales non les instrumens impassibles de la loi, mais
les agens d'un parti contraire au sien.
«Dans plusieurs parties du département, un administrateur, un juge, un
membre du corps électoral, sont vus avec aversion par le peuple, parce
qu'ils concourent à l'exécution de la loi relative aux fonctionnaires
ecclésiastiques.
«Cette disposition des esprits est d'autant plus déplorable, que les
moyens d'instruction deviennent chaque jour plus ou moins difficiles.
Le peuple, qui confond les lois générales de l'état et les règlemens
particuliers pour l'organisation civile du clergé, en fait la lecture
et en rend la publication inutile.
«Les mécontens, les hommes qui n'aiment pas le nouveau régime, et ceux
qui dans le nouveau régime n'aiment pas les lois relatives au clergé,
entretiennent avec soin cette aversion du peuple, fortifient par
tous les moyens qui sont en leur pouvoir le crédit des prêtres non
assermentés, et affaiblissent le crédit des autres; l'indigent
n'obtient de secours, l'artisan ne peut espérer l'emploi de ses talens
et de son industrie, qu'autant qu'il s'engage à ne pas aller à la
messe du prêtre assermenté; et c'est par ce concours de confiance
dans les anciens prêtres d'une part, et de menaces et de séduction
de l'autre, qu'en ce moment les églises desservies par les prêtres
assermentés sont désertes, et que l'on court en foule dans celles où,
par défaut de sujets, les remplacemens n'ont pu s'effectuer encore.
«Rien n'est plus commun que de voir dans les paroisses de cinq à six
cents personnes, dix ou douze seulement aller à la messe du prêtre
assermenté; la proportion est la même dans tous les lieux du
département; les jours de dimanche et de fête, on voit des villages
et des bourgs entiers dont les habitans désertent leurs foyers pour
aller, à une et quelquefois deux lieues, entendre la messe d'un prêtre
non assermenté. Ces déplacemens habituels nous ont paru la cause la
plus puissante de la fermentation, tantôt sourde, tantôt ouverte,
qui existe dans la presque totalité des paroisses desservies par les
prêtres assermentés: on conçoit aisément qu'une multitude d'individus
qui se croient obligés par leur conscience d'aller au loin chercher
les secours spirituels qui leur conviennent, doivent voir avec
aversion, lorsqu'ils rentrent chez eux excédés de fatigue, les cinq ou
six personnes qui trouvent à leur portée le prêtre de leur choix: ils
considèrent avec envie et traitent avec dureté, souvent même avec
violence, des hommes qui leur paraissent avoir un privilège exclusif
en matière de religion. La comparaison qu'ils font entre la facilité
qu'ils avaient autrefois de trouver à côté d'eux des prêtres qui
avaient leur confiance, et l'embarras, la fatigue et la perte de
temps qu'occasionnent ces courses répétées, diminue beaucoup leur
attachement pour la constitution, à qui ils attribuent tous ces
désagrémens de leur situation nouvelle.
«C'est à cette cause générale, plus active peut-être en ce moment que
la provocation secrète des prêtres non assermentés, que nous croyons
devoir attribuer surtout l'état de discorde intérieure où nous avons
trouvé la plus grande partie des paroisses: de département desservies
par les prêtres assermentés.
«Plusieurs d'entre elles nous ont présenté, ainsi qu'aux corps
administratifs, des pétitions tendant à être autorisées à louer des
édifices particuliers pour l'usage de leur culte religieux, mais
comme ces pétitions, que nous savions être provoquées avec le
plus d'activité par des personnes qui ne les signaient pas, nous
paraissaient tenir à un système plus général et plus secret, nous
n'avons pas cru devoir statuer sur une séparation religieuse que
nous croyions à cette époque, et vu la situation de ce département,
renfermer tous les caractères d'une scission civile entre les
citoyens. Nous avons pensé et dit publiquement que c'était à vous,
messieurs, à déterminer d'une manière précise comment et par quel
concours d'influences morales, de lois et de moyens d'exécution,
l'exercice de la liberté d'opinions religieuses doit, sur cet
objet, dans les circonstances actuelles, s'allier au maintien de la
tranquillité publique.
«On sera surpris sans doute que les prêtres non assermentés qui
demeurent dans les anciennes paroisses, ne profitent pas de la liberté
que leur donne la loi d'aller dire la messe dans l'église desservie
par le nouveau curé, et ne s'empressent pas, en usant de cette
faculté, d'épargner à leurs anciens paroissiens, à des hommes qui leur
sont restés attachés, la perte de temps et les embarras de ces courses
nombreuses et forcées. Pour expliquer cette conduite en apparence si
extraordinaire, il importe de se rappeler qu'une des choses qui ont
été le plus fortement recommandées aux prêtres non assermentés par les
hommes habiles qui ont dirigé cette grande entreprise de religion, est
de s'abstenir de toute communication avec les prêtres qu'ils appellent
intrus et usurpateurs, de peur que le peuple, qui n'est frappé que
des signes sensibles, ne s'habituât enfin à ne voir aucune différence
entre des prêtres qui feraient dans la même église l'exercice du même
culte.
«Malheureusement cette division religieuse a produit une séparation
politique entre les citoyens, et cette séparation se fortifie encore
par la dénomination attribuée à chacun des deux partis; le très petit
nombre de personnes qui vont dans l'église des prêtres assermentés,
s'appellent et sont appelées _patriotes_; ceux qui vont dans
l'église des prêtres non assermentés sont appelés et s'appellent
_aristocrates_. Ainsi, pour ces pauvres habitans des campagnes,
l'amour ou la haine de leur patrie consiste aujourd'hui, non point à
obéir aux lois, à respecter les autorités légitimes, mais à aller à la
messe du prêtre assermenté; la séduction, l'ignorance et le préjugé
ont jeté à cet égard de si profondes racines, que nous avons eu
beaucoup de peine à leur faire entendre que la constitution de
l'état n'était point la constitution civile du clergé; que la loi ne
tyrannisait point les consciences; que chacun était le maître d'aller
à la messe qui lui convenait davantage, et vers le prêtre qui avait le
plus sa confiance; qu'ils étaient tous égaux aux yeux de la loi, et
qu'elle ne leur imposait à cet égard d'autre obligation que de vivre
en paix et de supporter mutuellement la différence de leurs opinions
religieuses. Nous n'avons rien négligé pour effacer de leur esprit et
faire disparaître des discours du peuple des campagnes cette absurde
dénomination, et nous nous en sommes occupés avec d'autant plus
d'activité, qu'il nous était aisé de calculer à cette époque toutes
les conséquences d'une telle démarcation, dans un département où ces
prétendus _aristocrates_ forment plus des deux tiers de la population.
«Tel est, messieurs, le résultat des faits qui sont parvenus à notre
connaissance dans le département de la Vendée, et des réflexions
auxquelles ces faits ont donné lieu.
«Nous avons pris sur cet objet toutes les mesures qui étaient en notre
pouvoir, soit pour maintenir la tranquillité générale, soit pour
prévenir ou pour réprimer les attentats contre l'ordre public; organes
de la loi, nous avons fait partout entendre son langage. En même temps
que nous établissions des moyens d'ordre et de sûreté, nous nous
occupions à expliquer ou éclaircir devant les corps administratifs,
les tribunaux ou les particuliers, les difficultés qui naissent soit
dans l'intelligence des décrets, soit dans leur mode d'exécution; nous
avons invité les corps administratifs et les tribunaux à redoubler de
vigilance et de zèle dans l'exécution des lois qui protègent la sûreté
des personnes et la propriété des biens, à user en un mot, avec la
fermeté qui est un de leurs premiers devoirs, de l'autorité que la loi
leur a conférée; nous avons distribué une partie de la force publique
qui était à notre réquisition dans les lieux où l'on nous annonçait
des périls plus graves ou plus imminens; nous nous sommes transportés
dans tous les lieux aux premières annonces de trouble; nous avons
constaté l'état des choses avec plus de calme et de réflexion, et
après avoir, soit par des paroles de paix et de consolation soit par
la ferme et juste expression de la loi, calmé ce désordre momentané
des volontés particulières, nous avons cru que la seule présence de
la force publique suffirait. C'est à vous, messieurs, et à vous
seulement, qu'il appartient de prendre des mesures véritablement
efficaces sur un objet qui, par les rapports où on l'a mis avec la
constitution de l'état, exerce en ce moment sur cette constitution une
influence beaucoup plus grande que ne pourraient le faire croire
les premières et plus simples notions de la raison, séparée de
l'expérience des faits.
«Dans toutes nos opérations relatives à la distribution de la force
publique, nous avons été secondés de la manière la plus active par un
officier-général bien connu par son patriotisme et ses lumières. A
peine instruit de notre arrivée dans le département, M. Dumouriez est
venu s'associer à nos travaux et concourir avec nous au maintien de la
paix publique; nous allions être totalement dépourvus de troupes de
ligne dans un moment où nous avions lieu de croire qu'elles nous
étaient plus que jamais nécessaires; c'est au zèle, c'est à l'activité
de M. Dumouriez que nous avons dû sur-le-champ un secours qui, vu le
retard de l'organisation de la gendarmerie nationale, était en quelque
sorte l'unique garant de la tranquillité du pays.
«Nous venions, Messieurs, de terminer notre mission dans ce
département de la Vendée, lorsque le décret de l'assemblée nationale
du 8 août, qui, sur la demande des administrateurs du département des
Deux-Sèvres, nous autorisait à nous transporter dans le district de
Châtillon, nous est parvenu, ainsi qu'au directoire de ce département.
«On nous avait annoncé, à notre arrivée à Fontenay-le-Comte, que
ce district était dans le même état de trouble religieux que le
département de la Vendée. Quelques jours avant la réception de notre
décret de commission, plusieurs citoyens, électeurs et fonctionnaires
publics de ce district, vinrent faire au directoire du département
des Deux-Sèvres une dénonciation par écrit sur les troubles qu'ils
disaient exister en différentes paroisses; ils annoncèrent qu'une
insurrection était près d'éclater: le moyen qui leur paraissait le
plus sûr et le plus prompt, et qu'ils proposèrent avec beaucoup de
force, était de faire sortir du district, dans trois jours, tous
les curés non assermentés et remplacés, et tous les vicaires non
assermentés. Le directoire, après avoir long-temps répugné à adopter
une mesure qui lui paraissait contraire aux principes de l'exacte
justice, crut enfin que le caractère public des dénonciateurs
suffisait pour constater et la réalité du mal et la pressante
nécessité du remède. Un arrêté fut pris en conséquence le 5 septembre;
et le directoire, en ordonnant à tous les ecclésiastiques de sortir du
district dans trois jours, les invita à se rendre dans le même délai à
Niort, chef-lieu du département, leur _assurant qu'ils y trouveraient
toute protection et sûreté pour leurs personnes_.
«L'arrêté était déjà imprimé et allait être mis à exécution, lorsque
le directoire reçut une expédition du décret de commission qu'il
avait sollicité; à l'instant il prit un nouvel arrêté par lequel il
suspendait l'exécution du premier, et abandonnait à notre prudence le
soin de le confirmer, modifier ou supprimer.
«Deux administrateurs du directoire furent, par le même arrêté, nommés
commissaires pour nous faire part de tout ce qui s'était passé, se
transporter à Châtillon, et y prendre, de concert avec nous, toutes
les mesures que nous croirions nécessaires.
«Arrivés à Châtillon, nous fîmes rassembler les cinquante-six
municipalités dont ce district est composé; elles furent
successivement appelées dans la salle du directoire. Nous consultâmes
chacune d'elles sur l'état de sa paroisse: toutes les municipalités
énonçaient le même voeu; celles dont les curés avaient été remplacés
nous demandaient le retour de ces prêtres; celles dont les curés non
assermentés étaient encore en fonctions, nous demandaient de les
conserver. Il est encore un autre point sur le quel tous ces habitans
des campagnes se réunissaient: c'est la liberté des opinions
religieuses, qu'on leur avait, disaient-ils, accordée, et dont ils
désiraient jouir. Le même jour et le jour suivant, les campagnes
voisines nous envoyèrent de nombreuses députations de leurs habitans
pour réitérer la même prière. «Nous ne sollicitons d'autre grâce, nous
disaient-ils unanimement, que d'avoir des prêtres en qui nous ayons
confiance.» Plusieurs d'entre eux attachaient même un si grand prix
à cette faveur, qu'ils nous assuraient qu'ils paieraient volontiers,
pour l'obtenir, le double de leur imposition.
«La très grande majorité des fonctionnaires publics ecclésiastiques
de ce district n'a pas prêté serment; et tandis que leurs églises
suffisent à peine à l'affluence des citoyens, les églises des prêtres
assermentés sont presque désertes. A cet égard, l'état de ce district
nous a paru le même que celui du département de la Vendée: là,
comme ailleurs, nous avons trouvé la dénomination de _patriotes_ et
_d'aristocrates_ complètement établie parmi le peuple, dans le même
sens, et peut-être d'une manière plus générale. La disposition des
esprits en faveur des prêtres non assermentés nous a paru encore plus
prononcée que dans le département de la Vendée; l'attachement qu'on a
pour eux, la confiance qu'on leur a vouée, ont tous les caractères du
sentiment le plus vif et le plus profond; dans quelques-unes de ces
paroisses, des prêtres assermentés ou des citoyens attachés à ces
prêtres avaient été exposés à des menaces et à des insultes, et
quoique là comme ailleurs ces violences nous aient paru quelquefois
exagérées, nous nous sommes assurés (et le simple exposé de la
disposition des esprits suffit pour en convaincre) que la plupart des
plaintes étaient fondées sur des droits bien constans.
«En même temps que nous recommandions aux juges et aux administrateurs
la plus grande vigilance sur cet objet, nous ne négligions rien de
ce qui pouvait inspirer au peuple des idées et des sentimens plus
conformes au respect de la loi et au droit de la liberté individuelle.
Nous devons vous dire, messieurs, que ces mêmes hommes, qu'on nous
avait peints comme des furieux, sourds à toute espèce de raison, nous
ont quittés l'âme remplie de paix et de bonheur, lorsque nous leur
avons fait entendre qu'il était dans les principes de la constitution
nouvelle de respecter la liberté des consciences; ils étaient pénétrés
de repentir et d'affliction pour les fautes que quelques-uns d'entre
eux avaient pu commettre; ils nous ont promis, avec attendrissement,
de suivre les conseils que nous leurs donnions, de vivre en paix,
malgré la différence de leurs opinions religieuses, et de respecter
le fonctionnaire public établi par la loi. On les entendait, en s'en
allant, se féliciter de nous avoir vus, se répéter les uns aux autres
tout ce que nous leur avions dit, et se fortifier mutuellement dans
leurs résolutions de paix et de bonne intelligence.
«Le même jour on vint nous annoncer que plusieurs de ces habitans
de campagne, de retour chez eux, avaient affiché des placards, par
lesquels ils déclaraient que chacun d'eux s'engageait à dénoncer et à
faire arrêter la première personne qui nuirait à une autre, et surtout
aux prêtres assermentés.
«Nous devons vous faire remarquer que dans ce même district, troublé
depuis long-temps par la différence des opinions religieuses, les
impositions arriérées de 1789 et de 1790, montant à 700,000 livres,
ont été presque entièrement payées: nous en avons acquis la preuve au
directoire du district.
«Après avoir observé avec soin l'état des esprits et la situation des
choses, nous pensâmes que l'arrêté du directoire ne devait pas être
mis à exécution, et les commissaires du département, ainsi que les
administrateurs du directoire de Châtillon, furent du même avis.
«Mettant à l'écart tous les motifs de détermination que nous pouvions
tirer et des choses et des personnes, nous avions examiné si la mesure
adoptée par le directoire était d'abord juste dans sa nature, ensuite
si elle serait efficace dans l'exécution.
«Nous crûmes que des prêtres qui ont été remplacés ne peuvent pas
être considérés comme en état de révolte contre la loi, parce qu'ils
continuent à demeurer dans un lieu de leurs anciennes fonctions,
surtout lorsque parmi ces prêtres il en est qui, de notoriété
publique, se bornent à vivre en hommes charitables et paisibles, loin
de toute discussion publique et privée; nous crûmes qu'aux yeux de la
loi on ne peut être en état de révolte qu'en s'y mettant soi-même par
des faits précis, certains et constatés; nous crûmes enfin que les
actes de provocation contre les lois relatives au clergé et contre
toutes les lois du royaume, doivent, ainsi que tous les autres délits,
être punis par les formes légales.
«Examinant ensuite l'efficacité de cette mesure, nous vîmes que si les
fidèles n'ont pas de confiance dans les prêtres assermentés, ce n'est
pas un moyen de leur en inspirer davantage que d'éloigner de cette
manière les prêtres de leur choix; nous vîmes que dans les districts
où la très grande majorité des prêtres non assermentés continuent
l'exercice de leurs fonctions, d'après la permission de la loi,
jusqu'à l'époque du remplacement, ce ne serait pas certainement, dans
un tel système de répression, diminuer le mal que d'éloigner un si
petit nombre d'individus, lorsqu'on est obligé d'en laisser dans les
mêmes lieux un très grand nombre dont les opinions sont les mêmes.
«Voilà, messieurs, quelques-unes des idées qui ont dirigé notre
conduite dans cette circonstance, indépendamment de toutes les raisons
de localité qui seules auraient pu nous obliger à suivre cette marche:
telle était en effet la disposition des esprits, que l'exécution de
cet arrêté fût infailliblement devenue dans ces lieux le signal d'une
guerre civile.
«Le directoire du département des Deux-Sèvres, instruit d'abord par
ses commissaires, ensuite par nous, de tout ce que nous avions fait à
cet égard, a bien voulu nous offrir l'expression de sa reconnaissance,
par un arrêté du 19 du mois dernier.
«Nous ajouterons, quant à cette mesure d'éloignement des prêtres non
assermentés qui ont été remplacés, qu'elle nous a été constamment
proposée par la presque unanimité des citoyens du département de
la Vendée, qui sont attachés aux prêtres assermentés, citoyens qui
forment eux-mêmes, comme vous l'avez déjà vu, la plus petite portion
des habitans: en vous transmettant ce voeu, nous ne faisons que nous
acquitter d'un dépôt qui nous a été confié.
«Nous ne vous laisserons pas ignorer non plus que quelques-uns des
prêtres assermentés que nous avons vus, ont été d'un avis contraire;
l'un d'eux, dans une lettre qu'il nous a adressée le 12 septembre,
en nous indiquant les mêmes causes des troubles, en nous parlant des
désagrémens auxquels il est chaque jour exposé, nous fait observer
que le seul moyen de remédier à tous ces maux est (ce sont ses
expressions) «de ménager l'opinion du peuple, dont il faut guérir
les préjugés avec le remède de la lenteur et de la prudence; car,
ajoute-t-il, il faut prévenir toute guerre à l'occasion de la
religion, dont les plaies saignent encore... Il est à craindre que les
mesures rigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les
perturbateurs du repos public, ne paraissent plutôt une persécution
qu'un châtiment infligé par la loi... Quelle prudence ne faut-il pas
employer! La douceur, l'instruction, sont les armes de la vérité!»
«Tel est, messieurs, le résultat général des détails que nous avons
recueillis, et des observations que nous avons faites dans le cours
de la mission qui nous a été confiée. La plus douce récompense de nos
travaux serait de vous avoir facilité les moyens d'établir sur des
bases solides la tranquillité de ces départemens, et d'avoir répondu
par l'activité de notre zèle à la confiance dont nous avons été
honorés.»