NOTE 1.

Le ministre Bertrand de Molleville a fait connaître les dispositions

du roi et de la reine, au commencement de la première législature,

d'une manière qui laisse peu de doutes sur leur sincérité. Voici

comment il raconte sa première entrevue avec ces augustes personnages:

«Après avoir répondu à quelques observations générales que j'avais

faites sur la difficulté des circonstances; et sur les fautes sans

nombre que je pourrais commettre dans un département que je ne

connaissais point, le roi me dit: «Eh bien! vous reste-t-il encore

quelque objection?--Non, sire; le désir d'obéir et de plaire à votre

majesté est le seul sentiment que j'éprouve; mais pour savoir si je

peux me flatter de la servir utilement, il serait nécessaire qu'elle

eût la bonté de me faire connaître quel est son plan relativement à la

constitution, quelle est la conduite qu'elle désire que tiennent ses

ministres.--C'est juste, répondit le roi: je ne regarde pas cette

constitution comme un chef-d'oeuvre, à beaucoup près; je crois qu'il y

a de très grands défauts, et que si j'avais eu la liberté d'adresser

des observations à l'assemblée, il en serait résulté des réformes

très avantageuses; mais aujourd'hui il n'est plus temps; et je l'ai

acceptée telle qu'elle est; j'ai juré de la faire exécuter; je dois

être strictement fidèle à mon serment, d'autant plus que je crois que

l'exécution la plus exacte de la constitution est le moyen le plus

sûr de la faire connaître à la nation, et de lui faire apercevoir les

changemens qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre

plan que celui-là: je ne m'en écarterai certainement pas, et je désire

que les ministres s'y conforment.--Ce plan me paraît infiniment sage,

sire; je me sens en état de le suivre, et j'en prends l'engagement. Je

n'ai pas assez étudié la nouvelle constitution dans son ensemble,

ni dans ses détails, pour en avoir une opinion arrêtée, et je

m'abstiendrai d'en adopter une, quelle qu'elle soit, avant que son

exécution ait mis la nation à portée de l'apprécier par ses effets.

Mais me serait-il permis de demander à votre majesté si l'opinion de

la reine, sur ce point, est conforme à celle du roi?--Oui, absolument,

elle vous le dira elle-même.»

«Je descendis chez la reine, qui, après m'avoir témoigné avec une

extrême bonté combien elle partageait l'obligation que le roi m'avait

d'accepter le ministère dans des circonstances aussi critiques, ajouta

ces mots: «Le roi vous a fait connaître ses intentions relativement

à la constitution; ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il y ait

à suivre est d'être fidèle à son serment?--Oui, certainement,

madame.--Eh bien! soyez sûr qu'on ne nous fera pas changer. Allons, M.

Bertrand, du courage; j'espère qu'avec de la patience, de la fermeté

et de la suite, tout n'est pas encore perdu.»

(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 22.)

Au témoignage de Bertrand de Molleville se joint celui de madame

Campan, qui, quoique suspect quelquefois, a dans cette occasion un

grand air de vérité.

«La constitution avait été, comme j'ai dit, présentée au roi le 3

septembre; je reviens sur cette présentation, parce qu'elle offrait un

sujet de délibération bien important. Tous les ministres, excepté

M. de Montmorin, insistèrent sur la nécessité d'accepter l'acte

constitutionnel dans son entier. Ce fut aussi l'avis du prince de

Kaunitz. Malouet désirait que le roi s'expliquât avec sincérité sur

les vices et les dangers qu'il remarquait dans la constitution. Mais

Duport et Barnave, alarmés de l'esprit qui régnait dans la société

des Jacobins, et même dans l'assemblée où Robespierre les avait déjà

dénoncés comme traîtres à la patrie, et craignant de grands malheurs,

unirent leurs avis à ceux de la majorité des ministres et de M. de

Kaunitz. Ceux qui voulaient franchement maintenir la constitution,

conseillaient de ne point l'accepter purement et simplement; de ce

nombre étaient, comme je l'ai dit, MM. Montmorin et Malouet. Le roi

paraissait goûter leurs avis; et c'est une des plus grandes preuves de

la sincérité de l'infortuné monarque.»

(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 161.)

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 14 / 46 题