DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--RÔLE DU DUC
D'ORLÉANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES ÉMIGRÉS SONT DÉCRÉTÉS
D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTÈRE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON
CARACTÈRE, SON GÉNIE ET SES PROJETS; DÉTAILS SUR LES NOUVEAUX
MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DÉCLARATION
DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHÊME.--PREMIÈRES OPÉRATIONS
MILITAIRES.--DÉROUTES DE QUIÉVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GÉNÉRAL
DILLON.
Au commencement de l'année 1792, la guerre était devenue la grande
question du moment; c'était pour la révolution celle de l'existence
même. Ses ennemis étant maintenant transportés au dehors, c'était là
qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armées,
agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans?
Tel était le doute sur lequel il importait de rassurer la nation.
Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en
laissaient passer aucune sans la décider souverainement. Ce qui
paraîtra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre,
leur chef, étaient portés pour la paix, et les jacobins modérés, ou
les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient à leur tête Brissot et
Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence.
Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait à
la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et
dévoilerait les véritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du
résultat d'après leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la
nation fût vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle
éprouvait quelque échec passager, elle serait aussitôt éclairée, et
déposerait un chef infidèle. Comment se faisait-il que Robespierre et
les autres jacobins ne voulussent pas d'une détermination qui devait
amener un dénouement si prompt et si décisif? C'est ce qu'on ne
peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre
s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que
Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune
Louvet l'avait défendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit
pour la paix avec une extrême opiniâtreté. Ceux des cordeliers qui
étaient en même temps jacobins, se rendirent à la délibération et
soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre
ne donnât trop d'avantages à Lafayette, et ne lui procurât bientôt
la dictature militaire; c'était là la crainte continuelle de Camille
Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer à la tête d'une armée
victorieuse, écrasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers.
Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et
croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc
d'Orléans, auquel on les disait secrètement unis. Ce duc d'Orléans,
qu'on voit reparaître encore dans les soupçons de ses ennemis, bien
plus que dans la révolution, était alors presque éclipsé. On avait
pu au commencement se servir de son nom, et lui-même avait pu fonder
quelques espérances sur ceux auxquels il le prêtait, mais tout était
bien changé depuis. Sentant lui-même combien il était déplacé dans
le parti populaire, il avait essayé d'obtenir le pardon de la cour
pendant les derniers temps de la constituante, et il avait été
repoussé. Sous la législative, on le conserva au rang des amiraux, et
il fit de nouvelles tentatives auprès du roi. Cette fois il fut
admis auprès de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal
accueilli. Il devait retourner au château; il s'y rendit. Le couvert
de la reine était mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand
nombre. A peine l'eut-on aperçu, que les mots les plus outrageans
furent proférés. «Prenez garde aux plats,» s'écriait-on de toutes
parts, comme si on avait redouté qu'il y jetât du poison. On le
poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se
retirer. En descendant l'escalier, il reçût de nouveaux outrages, et
sortit indigné, croyant que le roi et la reine lui avaient préparé
cette scène humiliante. Cependant le roi et la reine furent désespérés
de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient complètement[1].
Ce prince dut être plus irrité que jamais, mais il n'en devint,
certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti
qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et
l'assemblée, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de là, on
crut voir reparaître sa faction, et on pensa que ses prétentions et
ses espérances renaissaient avec les dangers du trône.
Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exagérés ne
soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orléans,
des succès que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la
guerre, repoussée par les jacobins, mais soutenue par les girondins,
dut l'emporter dans l'assemblée, où ceux-ci dominaient. L'assemblée
commença par mettre d'abord en accusation, dès le 1er janvier,
Monsieur, frère du roi, le comte d'Artois, le prince de Condé,
Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prévenus d'hostilités
contre la France. Un décret d'accusation n'étant point soumis à la
sanction, on n'avait pas cette fois à redouter le _veto_. Le séquestre
des biens des émigrés et la perception de leurs revenus au profit de
l'état, ordonnés par le décret non sanctionné, furent prescrits de
nouveau par un autre décret, auquel le roi ne mit aucune opposition.
L'assemblée s'emparait des revenus à titre d'indemnités de guerre.
Monsieur fut privé de la régence, en vertu de la décision précédemment
rendue.
Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin présenté, le
14 janvier, à l'assemblée par Gensonné. Il fit remarquer que la France
avait toujours prodigué ses trésors et ses soldats à l'Autriche, sans
jamais en obtenir de retour; que le traité d'alliance conclu en 1756
avait été violé par la déclaration de Pilnitz et les suivantes, dont
l'objet était de susciter une coalition armée des souverains; qu'il
l'avait été encore par l'armement des émigrés, souffert et secondé
même par les princes de l'empire. Gensonné soutint de plus que,
quoique des ordres eussent été récemment donnés pour la dispersion des
rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas été exécutés; que la
cocarde blanche n'avait pas cessé d'être portée au-delà du Rhin, la
cocarde nationale outragée, et les voyageurs français maltraités;
qu'en conséquence, il fallait demander à l'empereur une dernière
explication sur le traité de 1756. L'impression et l'ajournement de ce
rapport furent ordonnés.
Le même jour, Guadet monte à la tribune. «De tous les faits, dit-il,
communiqués à l'assemblée, celui qui l'a le plus frappé, c'est le
plan d'un congrès dont l'objet serait d'obtenir la modification de la
constitution française, plan soupçonné depuis long-temps, et enfin
dénoncé comme possible par les comités et les ministres. S'il est
vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes
qui croient y voir le moyen de sortir de la nullité politique dans
laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des
agens du pouvoir exécutif secondent de toute la puissance de leurs
relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous
amener par les longueurs et le découragement à accepter cette honteuse
médiation, l'assemblée nationale doit-elle fermer les yeux sur de
pareils dangers? Jurons, s'écrie l'orateur, de mourir tous ici,
plutôt...» On ne le laisse pas achever; toute l'assemblée se lève en
criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on déclare
infâme et traître à la patrie tout Français qui pourrait prendre part
à un congrès dont l'objet serait de modifier la constitution. C'était
contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce décret
était dirigé. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de traîner les
négociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de
Gensonné fut reprise, et il fut décrété que le roi ne traiterait plus
qu'au nom de la nation française, et qu'il requerrait l'empereur de
s'expliquer définitivement avant le 1er mars prochain. Le roi répondit
que depuis plus de quinze jours il avait demandé des explications
positives à Léopold.
Dans cet intervalle, on apprit que l'électeur de Trèves, effrayé de
l'insistance du cabinet français, avait donné de nouveaux ordres pour
la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins formés
dans ses états, pour la prohibition des recrutemens et des exercices
militaires, et que ces ordres étaient en effet mis à exécution. Dans
les dispositions où l'on était, une pareille nouvelle fut froidement
accueillie. On ne voulut y voir que de vaines démonstrations sans
résultat; et on persista à demander la réponse définitive de Léopold.
Des divisions existaient dans le ministère, entre Bertrand de
Molleville et Narbonne. Bertrand était jaloux de la popularité
du ministre de la guerre, et blâmait ses condescendances pour
l'assemblée. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de
Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait
que le roi le fît sortir du ministère. Cahier de Gerville tenait
la balance entre eux, mais sans succès. On prétendit que le parti
constitutionnel voulait porter Narbonne à la dignité de premier
ministre; il paraît même que le roi fut trompé, qu'on l'effraya de la
popularité et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un
jeune présomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux
furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde défendirent
ardemment le ministre menacé de disgrâce, et attaquèrent vivement ses
collègues et le roi. Une lettre écrite par les trois généraux du nord
à Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa
destitution qu'on disait imminente, fut publiée. Le roi le destitua
aussitôt; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit
annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la
première n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire éclata
aussitôt; et l'assemblée voulut déclarer, d'après la formule employée
autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la
nation, et que le ministère entier l'avait perdue. On voulait
cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait
toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait même d'avoir
avec lui une dispute violente. Après bien des agitations, Brissot
demanda à prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation.
Ce ministre avait confié au comité diplomatique sa correspondance avec
Kaunitz; elle était sans dignité, elle donnait même à Kaunitz une idée
peu favorable de l'état de la France, et semblait avoir autorisé la
conduite et le langage de Léopold. Il faut savoir que Delessart,
et son collègue Duport-Dutertre, étaient les deux ministres qui
appartenaient plus particulièrement aux feuillans, et auxquels on en
voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un
congrès.
Dans une des séances les plus orageuses de l'assemblée, l'infortuné
Delessart fut accusé par Brissot d'avoir compromis la dignité de la
nation, de n'avoir pas averti l'assemblée du concert des puissances
et de la déclaration de Pilnitz; d'avoir professé dans ses notes des
doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donné à Kaunitz une fausse
idée de l'état de la France, d'avoir traîné la négociation en longueur
et de l'avoir conduite d'une manière contraire aux intérêts de la
patrie. Vergniaud se joignit à Brissot, et ajouta de nouveaux griefs
à ceux qui étaient imputés à Delessart. Il lui reprocha d'avoir,
lorsqu'il était ministre de l'intérieur, gardé trop long-temps en
portefeuille le décret qui réunissait le Comtat à la France, et d'être
ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta:
«De cette tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des
conseillers pervers égarent et trompent le roi que la constitution
nous a donné; je vois les fenêtres du palais où l'on trame la
contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans
l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques,
et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre
aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y pénètre tous les coeurs; que
tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde
l'inviolabilité qu'au roi.»
Le décret d'accusation fut aussitôt mis aux voix et adopté[2];
Delessart fut envoyé à la haute cour nationale, établie à Orléans, et
chargée, d'après la constitution, de juger les crimes d'état. Le
roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donné sa
confiance et l'aimait beaucoup, à cause de ses vues modérées et
pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut
aussi menacé d'une accusation, mais il la prévint, demanda à se
justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immédiatement après
donna sa démission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette
manière le roi se trouva privé du seul de ses ministres qui eût auprès
de l'assemblée une réputation de patriotisme.
Séparé des ministres que les feuillans lui avaient donnés, et ne
sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait
renvoyé Narbonne parce qu'il était trop populaire, songea à se lier à
la Gironde, qui était républicaine. Il est vrai qu'elle ne l'était que
par défiance du roi, qui pouvait, en se livrant à elle, réussir à se
l'attacher; mais il fallait qu'il se livrât sincèrement, et cette
éternelle question de la bonne foi s'élevait encore ici comme dans
toutes les occasions. Sans doute Louis XVI était sincère quand il se
confiait à un parti, mais ce n'était pas sans humeur et sans regrets.
Aussi, dès que ce parti lui imposait une condition difficile mais
nécessaire, il la repoussait; la défiance naissait aussitôt, l'aigreur
s'ensuivait; et bientôt une rupture était la suite de ces alliances
malheureuses entre des coeurs que des intérêts trop opposés occupaient
exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, après avoir admis auprès de
lui le parti feuillant, avait repoussé par humeur Narbonne, qui en
était le chef le plus prononcé, et se trouvait réduit, pour apaiser
l'orage, à s'abandonner à la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, où le
roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs
de Louis XVI. La cour conçut alors une espérance, car on s'en fait
toujours une, même dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta
que Louis XVI, en prenant des démagogues incapables et ridicules,
perdrait de réputation le parti dans lequel il les aurait choisis.
Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministère ne fut pas
tel que l'aurait désiré la méchanceté des courtisans.
Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appelé un homme
dont ils avaient cru les talens précieux, et l'avaient placé auprès
d'eux pour s'en servir: c'était Dumouriez, qui tour à tour commandant
en Normandie et dans la Vendée, avait montré partout une fermeté et
une intelligence rares. Il s'était offert tantôt à la cour, tantôt à
l'assemblée constituante, parce que tout parti lui était indifférent
pourvu qu'il pût exercer son activité et ses talens extraordinaires.
Dumouriez, rapetissé par le siècle, avait passé une partie de sa
vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son génie
militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'était encore, à
l'ouverture de la révolution, qu'un brillant aventurier. Cependant
il avait conservé le feu et la hardiesse de la jeunesse. Dès qu'une
guerre ou une révolution s'ouvrait, il faisait des plans, les
adressait à tous les partis, prêt à agir pour tous, pourvu qu'il pût
agir. Il s'était ainsi habitué à ne faire aucun cas de la nature d'une
cause; mais quoique trop dépourvu de conviction, il était généreux,
sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins
pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt,
si vaste, son courage tour à tour calme ou impétueux, il était
admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni
la dignité d'une conviction profonde, ni la fierté d'une volonté
despotique, et il ne pouvait commander qu'à des soldats. Si avec son
génie il avait eu les passions de Mirabeau, la volonté d'un Cromwell,
ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il eût dominé la
révolution et la France.
Dumouriez, en arrivant près de Narbonne, forma tout de suite un vaste
plan militaire. Il voulait à la fois la guerre offensive et défensive.
Partout où la France s'étendait jusqu'à ses limites naturelles, le
Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer, il voulait qu'on se bornât à
la défensive. Mais dans les Pays-Bas, où notre territoire n'allait pas
jusqu'au Rhin, dans la Savoie, où il n'allait pas jusqu'aux Alpes,
il voulait qu'on attaquât sur-le-champ, et qu'arrivé aux limites
naturelles on reprît la défensive. C'était concilier à la fois nos
intérêts et les principes; c'était profiter d'une guerre qu'on n'avait
pas provoquée, pour en revenir, en fait de limites, aux véritables
lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrième
armée, destinée à occuper le midi, et en demanda le commandement qui
lui fut promis.
Dumouriez s'était concilié Gensonné, l'un des commissaires civils
envoyés dans la Vendée par l'assemblée constituante, député depuis à
la législative, et l'un des membres les plus influens de la
Gironde. Ayant remarqué aussi que les jacobins étaient la puissance
dominatrice, il s'était présenté dans leur club, y avait lu divers
mémoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continué sa vieille
amitié avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami dévoué de
Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier,
Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'être appelé au
ministère. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires
étrangères, rendu vacant par le décret d'accusation contre Delessart;
mais, encore attaché au ministre accusé, le roi ne l'offrit que par
intérim. Dumouriez, se sentant fortement appuyé, et ne voulant pas
paraître garder la place pour un ministre feuillant, refusa le
portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans intérim. Il ne
trouva au ministère que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de
Gerville, quoique ayant donné sa démission, n'avait pas encore quitté
les affaires. Degraves avait remplacé Narbonne; il était jeune, facile
et inexpérimenté; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans
sa main les relations extérieures et l'administration militaire,
c'est-à-dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait
pas moins à ce génie si entreprenant. A peine arrivé au ministère,
Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle
empruntée aux Phrygiens, et devenue l'emblème de la liberté. Il leur
promit de gouverner pour eux et par eux. Présenté à Louis XVI, il le
rassura sur sa conduite aux jacobins; il détruisit les préventions que
cette conduite lui avait inspirées; il eut l'art de le toucher par des
témoignages de dévouement, et de dissiper sa sombre tristesse à force
d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularité qu'au
profit du trône, et pour son raffermissement. Cependant malgré
toute sa déférence, il eut soin de faire sentir au prince que la
constitution était inévitable, et tâcha de le consoler en cherchant à
lui prouver qu'un roi pouvait encore être très puissant avec elle. Ses
premières dépêches aux puissances, pleines de raison et de fermeté,
changèrent la nature des négociations, donnèrent à la France une
attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il était
naturel que Dumouriez désirât la guerre, puisqu'il en avait le génie,
et qu'il avait médité trente-six ans sur ce grand art; mais il faut
convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de
l'assemblée l'avaient rendue inévitable.
Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues
avec la Gironde, devait, même sans haine contre les feuillans, se
brouiller avec eux; d'ailleurs il les déplaçait. Aussi fut-il dans une
constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste
les railleries et les dédains qu'ils dirigeaient contre les jacobins
et l'assemblée, il se décida à poursuivre sa carrière avec son
assurance accoutumée.
Il fallait compléter le cabinet. Pétion, Gensonné et Brissot étaient
consultés sur le choix à faire. On ne pouvait, d'après la loi, prendre
les ministres dans l'assemblée actuelle, ni dans la précédente; les
choix se trouvaient donc extrêmement bornés. Dumouriez proposa, pour
la marine, un ancien employé de ce ministère, Lacoste, travailleur
expérimenté, patriote opiniâtre, qui cependant s'attacha au roi, en
fut aimé, et resta auprès de lui plus long-temps que tous les autres.
On voulait donner le ministère de la justice à ce jeune Louvet qui
s'était récemment distingué aux Jacobins, et qui avait obtenu la
faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de
Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit dénoncer
aussitôt. Louvet se justifia avec succès, mais on ne voulut pas d'un
homme dont la popularité était contestée, et on fit venir Duranthon,
avocat de Bordeaux, homme éclairé, droit, mais trop faible. Il restait
à donner le ministère des finances et de l'intérieur. La Gironde
proposa encore Clavière, connu par des écrits estimés sur les
finances. Clavière avait beaucoup d'idées, toute l'opiniâtreté de
la méditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre placé à
l'intérieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu
par de bons écrits sur l'industrie et les arts mécaniques. Cet homme,
avec des moeurs austères, des doctrines inflexibles, et un aspect
froid et dur, cédait, sans sans douter, à l'ascendant supérieur de
sa femme. Madame Roland était jeune et belle. Nourrie, au fond de la
retraite, d'idées philosophiques et républicaines, elle avait conçu
des pensées supérieures à son sexe, et s'était fait, des principes qui
régnaient alors, une religion sévère. Vivant dans une amitié intime
avec son époux, elle lui prêtait sa plume, lui communiquait une partie
de sa vivacité, et soufflait son enthousiasme non-seulement à son
mari, mais à tous les girondins, qui, passionnés pour la liberté et la
philosophie, adoraient en elle la beauté, l'esprit et leurs propres
opinions.
Le nouveau ministère réunissait d'assez grandes qualités pour
prospérer; mais il fallait qu'il ne déplût pas trop à Louis XVI, et
qu'il maintînt son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire
à sa tâche; mais il était à craindre que tout ne fût perdu le jour
où à l'incompatibilité naturelle des partis viendraient se joindre
quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer
d'arriver bientôt. Louis XVI, frappé de l'activité de ses ministres,
de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut
charmé un instant; leurs réformes économiques surtout lui plaisaient;
car il avait toujours aimé ce genre de bien, qui n'exigeait aucun
sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu être rassuré
toujours comme il le fut d'abord, et se séparer des gens de cour, il
eût supporté facilement la constitution. Il le répéta avec sincérité
aux ministres, et parvint à convaincre les deux plus difficiles,
Roland et Clavière. La persuasion fut entière de part et d'autre. La
Gironde, qui n'était républicaine que par méfiance du roi, cessa
de l'être alors, et Vergniaud, Gensonné, Guadet, entrèrent en
correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef
d'accusation. L'inflexible épouse de Roland était seule en doute, et
retenait ses amis trop faciles, suivant elle, à se livrer. La raison
de ces défiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les
ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honnêtes
gens qui se rapprochent sont bientôt rassurés; mais cette confiance
ne pouvait durer, parce que des questions inévitables allaient faire
ressortir toute la différence de leurs opinions.
La cour cherchait à répandre du ridicule sur la simplicité un peu
républicaine du nouveau ministère, et sur la rudesse sauvage de
Roland, qui se présentait au château sans boucles aux souliers.
Dumouriez rendait les sarcasmes, et mêlant la gaieté au travail le
plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-être
aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilité de ses
opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collègues, il était
le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous
a conservé dans ses mémoires cet entretien singulier qui peint les
agitations de cette princesse infortunée, digne d'un autre règne,
d'autres amis, et d'un autre sort.
«Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule,
très rouge, se promenant à grands pas, avec une agitation qui
présageait une explication très vive. Il alla se poster au coin de la
cheminée, douloureusement affecté du sort de cette princesse et des
sensations terribles qu'elle éprouvait. Elle vint à lui d'un air
majestueux et irrité, et lui dit: _Monsieur, vous êtes tout-puissant
en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite
ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. On dit que vous
avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne
pouvons souffrir toutes ces nouveautés ni la constitution. Je vous le
déclare franchement; prenez votre parti_.
«Il lui répondit: _Madame, je suis désolé de la pénible confidence que
vient de me faire votre majesté. Je ne la trahirai pas: mais je suis
entre le roi et la nation, et j'appartiens à ma patrie. Permettez-moi
de vous représenter que le salut du roi, le vôtre, celui de vos
augustes enfans, est attaché à la constitution, ainsi que le
rétablissement de son autorité légitime. Je vous servirais mal et
lui aussi, si je vous parlais différemment. Vous êtes tous les deux
entourés d'ennemis qui vous sacrifient à leur propre intérêt. La
constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le
malheur du roi, fera sa félicité et sa gloire; il faut qu'il concoure
à ce qu'elle s'établisse solidement et promptement_.--L'infortunée
reine, choquée de ce que Dumouriez heurtait ses idées, lui dit en
haussant la voix, avec colère: _Cela ne durera pas; prenez garde à
vous_.
«Dumouriez répondit avec une fermeté modeste: _Madame, j'ai plus
de cinquante ans, ma vie a été traversée de bien des périls; et en
prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'est
pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'écria-t-elle
avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis
capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulèrent de ses
yeux.
«Agité autant qu'elle-même: _Dieu me préserve_, dit-il, _de vous faire
une aussi cruelle injure! Le caractère de votre majesté est grand et
noble; elle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et qui
m'ont attaché à elle_. Dans le moment elle fut calmée, et s'approcha
de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun intérêt à
vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes.
Croyez-moi, j'ai de l'expérience. Je suis mieux placé que vôtre
majesté pour juger des évènemens. Ceci n'est pas un mouvement
populaire momentané, comme vous semblez le croire. C'est
l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus
invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans
toutes des scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que
le roi et la nation entière; tout ce qui tend à les séparer conduit
à leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux à les réunir,
c'est à vous à m'aider. Si je suis un obstacle à vos desseins, si vous
y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma démission au roi,
et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le
vôtre_.
«La fin de cette conversation établit entièrement la confiance de la
reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita
des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle était trahie
dans son intérieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence
la plus intime; cette princesse lui parut à la fin entièrement
convaincue, et elle le congédia avec un air serein et affable. Elle
était de bonne foi, mais ses entours, et les horribles excès des
feuilles de Marat et des jacobins la replongèrent bien tôt dans ses
funestes résolutions.
«Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez désolée; je
n'ose pas me mettre à la fenêtre du côté du jardin. Hier au soir,
pour prendre l'air, je me suis montrée à la fenêtre de la cour:
un canonnier de garde m'a apostrophée d'une injure grossière, en
ajoutant_: Que j'aurais de plaisir à voir ta tête au bout de ma
baïonnette! _Dans cet affreux jardin, d'un côté on voit un homme monté
sur une chaise, lisant à haute voix des horreurs contre nous; d'un
autre, c'est un militaire ou un abbé qu'on traîne dans un bassin, en
l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-là d'autres jouent
au ballon, ou se promènent tranquillement. Quel séjour! quel peuple_!»
(Mém. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].)
Ainsi, par une espèce de fatalité, les intentions supposées du château
excitaient la défiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du
peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du château.
Ainsi le désespoir régnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se
demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de
maux? Pourquoi le château ne comprenait-il pas les craintes du peuple?
Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du château? Mais
pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette dernière question,
il faut s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine, et
poursuivre ces tristes récits.
Léopold II était mort; les dispositions pacifiques de ce prince
étaient à regretter pour la tranquillité de l'Europe, et on ne pouvait
pas espérer la même modération de son successeur et neveu, le roi
de Bohême et de Hongrie. Gustave, le roi de Suède, venait d'être
assassiné au milieu d'une fête. Les ennemis des jacobins leur
attribuaient cet assassinat; mais il était bien prouvé qu'il fut le
crime de la noblesse humiliée par Gustave dans la dernière révolution
de Suède. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs
révolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce
qu'elle avait jadis été elle-même, et de ce qu'elle était encore dans
les pays où la civilisation était moins avancée. Quel exemple
pour Louis XVI, et quelle leçon, si dans le moment il avait pu la
comprendre! La mort de Gustave fit échouer l'entreprise qu'il avait
méditée contre la France, entreprise à laquelle Catherine devait
fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux
cependant que la perfide Catherine eût fait ce qu'elle avait promis,
et la mort de Gustave, dont on s'exagéra les conséquences, fut en
réalité un événement peu important[4].
Delessart avait été mis en accusation pour la faiblesse de ses
dépêches; il n'était ni dans les goûts ni dans les intérêts de
Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernières
dépêches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et
leur fermeté. M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, et serviteur peu
sincère, envoya sa démission à Dumouriez, en disant qu'il n'espérait
pas faire écouter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui
dicter. Dumouriez se hâta d'en prévenir l'assemblée, qui, indignée de
cette démission, mit aussitôt M. de Noailles en accusation. Un autre
ambassadeur fut envoyé sur-le-champ avec de nouvelles dépêches. Deux
jours après, Noailles revint sur sa démission, et, envoya la réponse
catégorique qu'il avait exigée de la cour de Vienne. Cette note de M.
de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus
impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom
de sa cour, le rétablissement de la monarchie française, sur les bases
fixées par la déclaration royale du 23 juin 1789. C'était imposer le
rétablissement des trois ordres, la restitution des biens du clergé,
et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait
en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace,
avec tous leurs droits féodaux. Il fallait ne connaître la France que
par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles.
C'était exiger à la fois la destruction d'une constitution jurée
par le roi et la nation, la révocation d'une grande détermination à
l'égard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des
biens du clergé déjà vendus. D'ailleurs de quel droit réclamer une
pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires?
Quelle plainte avait-on à élever pour les princes d'Alsace, puisque
leurs terres étaient enclavées dans la souveraineté française, et
devaient en subir la loi?
Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir à
l'assemblée pour l'informer de cette note. L'assemblée fut indignée et
devait l'être; il y eut un cri de guerre général. Ce que Dumouriez ne
dit pas à l'assemblée, c'est que l'Autriche, qu'il avait menacée d'une
nouvelle révolution à Liège, avait envoyé un agent pour traiter de cet
objet avec lui; que le langage de cet agent était tout différent de
celui du ministère autrichien, et que bien évidemment la dernière note
était l'effet d'une résolution soudaine et suggérée. L'assemblée leva
le décret d'accusation porté contre Noailles, et exigea un prompt
rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait
être enfin déclarée, et dans aucun cas elle ne favorisait ses
intérêts. Vainqueurs, les Français en devenaient plus exigeans et
plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils
allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal
soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double péril,
et cette résolution fut une de celles qui lui coûtèrent le plus[5].
Dumouriez rédigea son rapport avec sa célérité ordinaire, et le porta
au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi,
réduit à prendre l'initiative auprès de l'assemblée, l'engagerait à
déclarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter à cet
égard, en lui annonçant que, d'après les injonctions faites, la France
se _trouvait en état de guerre_. Les ministres Roland et Clavière
opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le
soutenaient également, et voulaient dicter le discours du trône.
Il répugnait à Louis XVI de déclarer la guerre, et il aimait mieux
_déclarer l'état de guerre_. La différence était peu importante,
cependant elle était préférable à son coeur. On pouvait avoir une
telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile,
n'écouta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et
Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut là son premier différend
avec la Gironde. Le roi composa lui-même son discours et se rendit en
personne à l'assemblée, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une
affluence considérable de spectateurs ajoutait à l'effet de cette
séance qui allait décider du sort de la France et de l'Europe. Les
traits du roi étaient altérés, et annonçaient une préoccupation
profonde. Dumouriez lut un rapport détaillé des négociations de la
France avec l'empire; il démontra que le traité de 1756 était rompu
par le fait, et que, d'après le dernier ultimatum, la France _se
trouvait en état de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter
l'assemblée, n'ayant d'autre moyen légal que la _proposition formelle
de guerre_, il se résignait à la consulter par cette voie. Louis
XVI alors prit la parole avec dignité, mais avec une voix
altérée.--«Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le résultat des
négociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions
du rapport ont été l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptées
moi-même. Elles sont conformes au voeu que m'a manifesté plusieurs
fois l'assemblée nationale, et aux sentimens que m'ont témoignés un
grand nombre de citoyens des différentes parties du royaume; tous
préfèrent la guerre à voir plus long-temps la dignité du peuple
français outragée et la sûreté nationale menacée.
«J'avais dû préalablement épuiser tous les moyens de maintenir la
paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer
à l'assemblée nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de
Bohème.»
Le meilleur accueil fut fait à cette proposition; des cris de _vive
le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemblée répondit à Louis XVI
qu'elle allait délibérer, et qu'il serait instruit par un message du
résultat de la délibération. La discussion la plus orageuse commença
alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons déjà
données pour et contre furent répétées ici; enfin le décret fut rendu,
et la guerre résolue à une grande majorité.
«Considérant, disait l'assemblée, que la cour de Vienne, au mépris
des traités, n'a cessé d'accorder une protection ouverte aux Français
rebelles; qu'elle a provoqué et formé un concert avec plusieurs
puissances de l'Europe, contre l'indépendance et la sûreté de la
nation française;
«Que François Ier, roi de Hongrie et de Bohême[6], a, par ses notes
des 18 mars et 7 avril derniers, refusé de renoncer à ce concert;
«Que, malgré la proposition qui lui a été faite par la note du 11 mars
1792, de réduire de part et d'autre à l'état de paix les troupes sur
les frontières, il a continué et augmenté ses préparatifs hostiles;
«Qu'il a formellement attenté à la souveraineté de la nation
française, en déclarant vouloir soutenir les prétentions des princes
allemands possessionnés en France, auxquels la nation française n'a
cessé d'offrir des indemnités;
«Qu'il a cherché à diviser les citoyens français, et à les armer les
uns contre les autres, en offrant aux mécontens un appui dans le
concert des puissances;
«Considérant enfin que le refus de répondre aux dernières dépêches du
roi des Français ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une
négociation amicale, le redressement de ces différens griefs, et
équivaut à une déclaration de guerre, etc., l'assemblée déclare qu'il
y a urgence.»
Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps déchiré
l'Europe, n'a pas été provoquée par la France, mais par les puissances
étrangères. La France, en la déclarant, n'a fait que reconnaître par
un décret l'état où on l'avait placée. Condorcet fut chargé de faire
un exposé des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce
morceau, précieux modèle de raison et de mesure[7].
La nouvelle de guerre causa une joie générale. Les patriotes y
voyaient la fin des craintes que leur causaient l'émigration et la
conduite incertaine du roi; les modérés, effrayés surtout du danger
des divisions, espéraient que le péril commun y mettrait fin, et
que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens
enfantés par la révolution. Quelques feuillans seulement, très
disposés à trouver des torts à l'assemblée, lui reprochaient d'avoir
violé la constitution, d'après laquelle la France ne devait jamais
être en état d'agression. Mais il est trop évident ici que la France
n'attaquait pas. Ainsi, à part le roi et quelques mécontens, la guerre
était le voeu général.
Lafayette se prépara à servir bravement son pays, dans cette carrière
nouvelle. C'était lui qui se trouvait particulièrement chargé de
l'exécution du plan conçu par Dumouriez, et ordonné en apparence par
Degraves. Dumouriez s'était flatté avec raison, et avait fait espérer
à tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait très
facile. Ce pays, récemment agité par une révolution que l'Autriche
avait comprimée, devait être disposé à se soulever à la première
apparition des Français; et alors devait se réaliser ce mot de
l'assemblée aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous
enverrons la liberté_. C'était d'ailleurs l'exécution du plan conçu
par Dumouriez, qui consistait à s'étendre jusqu'aux frontières
naturelles. Rochambeau commandait l'armée le plus à portée d'agir,
mais il ne pouvait être chargé de cette opération, à cause de ses
dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il était
moins capable que Lafayette d'une invasion moitié militaire, moitié
populaire. On aurait voulu que Lafayette eût le commandement général,
mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allégua
pour raison qu'on ne pouvait, en la présence d'un maréchal, donner le
commandement en chef de cette expédition à un simple général. Il dit
en outre, et cette raison était moins mauvaise, que Lafayette était
suspect aux jacobins et à l'assemblée. Il est certain que jeune,
actif, et le seul de tous les généraux qui fût aimé par son armée,
Lafayette effrayait les imaginations exaltées, et donnait lieu par
son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il
s'offrit de bonne grâce pour exécuter le plan du ministre diplomate et
militaire à la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels
il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu'à Liége, d'où
il devait être maître des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut
approuvé par Dumouriez; la guerre en effet n'était déclarée que depuis
quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir
ses possessions de la Belgique, et le succès semblait assuré. En
conséquence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille
hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Liége ou Bruxelles; il
devait être immédiatement suivi de toute son armée. Tandis qu'il
exécutait ce mouvement, le lieutenant-général Biron devait partir pour
Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un
autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper
soudainement. Ces mouvemens, opérés par des officiers de Rochambeau,
n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la véritable attaque
confiée à Lafayette.
L'exécution du plan fut fixée du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en
marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quiévrain, et trouva
quelques détachemens ennemis près de Mons. Tout à coup deux régimens
de dragons, sans même avoir l'ennemi en tête, s'écrient: _Nous sommes
trahis_! ils prennent la fuite, et entraînent toute l'armée après
eux. En vain les officiers veulent les arrêter; ils menacent de les
fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livré, et tous les effets
militaires sont enlevés par les impériaux. Tandis que cet événement
se passait à Mons, Théobald Dillon, d'après le plan convenu, sort de
Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure
même où le désastre de Biron avait lieu, la cavalerie, à l'aspect
de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est
trahie; elle entraîne l'infanterie, et le bagage est encore abandonné
aux ennemis. Théobald Dillon, un officier du génie nommé Berthois,
sont massacrés par les soldats et par le peuple de Lille, qui les
accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard,
était parvenu de Metz à Givet après des peines inouïes et par des
chemins presque impraticables. Il ne devait qu'à l'ardeur de ses
troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considérable
qu'il avait à parcourir. Apprenant là le désastre des officiers de
Rochambeau, il crut devoir s'arrêter. Ces fâcheux évènemens eurent
lieu dans les derniers jours d'avril 1792.
Notes:
[1] Voyez la note 6 à la fin du volume.
[2] Séance du 10 mars.
[3] Voyez la note 7 à la fin du volume.
[4] Voyez la note 8 à la fin du volume.
[5] Voyez la note 9 à la fin du volume.
[6] François Ier n'était pas encore élu empereur.
[7] Voyez la note 10 à là fin du volume.