CHAPITRE PREMIER.

JUGEMENT SUR L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE

ASSEMBLÉE NATIONALE, DITE _Assemblée législative_; SA COMPOSITION.

--ÉTAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PÉTION, MAIRE DE PARIS.

--POLITIQUE DES PUISSANCES.--ÉMIGRATION; DÉCRETS CONTRE LES ÉMIGRÉS

ET CONTRE LES PRÊTRES NON ASSERMENTÉS.--MODIFICATION DANS LE

MINISTÈRE.--PRÉPARATIFS DE GUERRE; ÉTAT DES ARMÉES.

L'Assemblée constituante venait de terminer sa longue et laborieuse

carrière; et, malgré son noble courage, sa parfaite équité, ses

immenses travaux, elle était haïe comme révolutionnaire à Coblentz, et

comme aristocrate à Paris. Pour bien juger cette mémorable assemblée,

où la réunion des lumières fut si grande et si variée, les résolutions

si hardies et si persévérantes, et où, pour la première fois

peut-être, on vit tous les hommes éclairés d'une nation réunis avec la

volonté et le pouvoir de réaliser les voeux de la philosophie, il faut

considérer l'état dans lequel elle avait trouvé la France, et celui

dans lequel elle la laissait.

En 1789, la nation française sentait et connaissait tous ses maux,

mais elle ne concevait pas la possibilité de les guérir. Tout à

coup, sur la demande imprévue des parlemens, les états-généraux sont

convoqués; l'assemblée constituante se forme, et arrive en présence du

trône, enorgueilli de son ancienne puissance, et disposé tout au plus

à souffrir quelques doléances. Alors elle se pénètre de ses droits, se

dit qu'elle est la nation, et ose le déclarer au gouvernement étonné.

Menacée par l'aristocratie, par la cour et par une armée, ne prévoyant

pas encore les soulèvemens populaires, elle se déclare inviolable, et

défend au pouvoir de toucher à elle; convaincue de ses droits, elle

s'adressait à des ennemis qui n'étaient pas convaincus des leurs,

et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonté, sur une

puissance de plusieurs siècles et sur une armée de trente mille

hommes.

C'est là toute la révolution; c'en est le premier acte et le plus

noble; il est juste, il est héroïque, car jamais une nation n'a agi

avec plus de droit et de danger.

Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une manière juste et

convenable. Mais à l'aspect de cette échelle sociale au sommet de

laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au

bas tout manque jusqu'au pain indispensable à la vie, l'assemblée

constituante éprouve dans ses pensées une réaction violente, et veut

tout niveler. Elle décide donc que la masse des citoyens complètement

égalisée exprimera ses volontés, et que le roi demeurera chargé

seulement de leur exécution.

Son erreur ici n'est point d'avoir réduit la royauté à une simple

magistrature; car le roi avait encore assez d'autorité pour maintenir

les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les républiques;

mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait

été, pût se résigner, et qu'un peuple, qui se réveillait à peine, et

qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulût

pas la conquérir tout entière. L'histoire prouve en effet qu'il faut

diviser infiniment les magistratures, ou que, si on établit un chef

unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper.

Quand les nations, presque exclusivement occupées de leurs intérêts

privés, sentent le besoin de se décharger sur un chef des soins du

gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors

que ce chef, égal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les

assemblées nationales, n'ayant point à recevoir leurs volontés, ne les

sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empêché seulement

de trop mal faire, ait réellement la plus grande partie de la

souveraineté. La dignité de l'homme peut encore se conserver sous

un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observée,

lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces

pouvoirs si grands, laissés au prince, ne lui ont été abandonnés que

comme une concession à la faiblesse humaine.

Mais ce n'est pas à l'instant où une nation vient tout à coup de

se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir à se donner un rôle

secondaire, et à remettre volontairement la toute-puissance à un

chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblée

constituante n'était pas plus capable que la nation elle-même de faire

une pareille abdication. Elle réduisit donc la royauté à une simple

magistrature héréditaire, espérant que le roi se contenterait de cette

magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de

puissance, et que le peuple la lui laisserait.

Mais que l'assemblée l'espérât ou non, pouvait-elle, dans ce doute,

trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui

donner toute la puissance que l'Angleterre accorde à ses monarques?

D'abord, elle ne pouvait pas déposer Louis XVI; car s'il est toujours

permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en

changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout

à coup une monarchie en république. D'ailleurs la possession est

respectable; et si l'assemblée eût dépouillé la dynastie, que

n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriété

parce qu'elle attaquait les droits féodaux?

D'un autre côté, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la

nomination des juges, et autres prérogatives semblables, parce que

l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa

seule force, elle était obligée de s'y soumettre.

Quant à l'établissement d'une seule chambre, son erreur a été plus

réelle peut-être, mais tout aussi inévitable. S'il était dangereux de

ne laisser que le souvenir du pouvoir à un roi qui l'avait eu tout

entier, et en présence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au

dernier reste, il était bien plus faux en principe de ne pas

reconnaître les inégalités et les gradations sociales, lorsque les

républiques elles-mêmes les admettent, et que chez toutes on trouve un

sénat, ou héréditaire, ou électif. Mais il ne faut exiger des hommes

et des esprits que ce qu'ils peuvent à chaque époque. Comment, au

milieu d'une révolte contre l'injustice des rangs, reconnaître leur

nécessité? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre

contre l'aristocratie? Constituer la royauté eût été plus facile,

parce que, placée loin du peuple, elle avait été moins oppressive,

et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus

nécessaires.

Mais, je le répète, ces erreurs n'eussent-elles pas dominé dans

l'assemblée, elles étaient dans la nation, et la suite des événemens

prouvera que si on avait laissé au roi et à l'aristocratie tous les

pouvoirs qu'on leur ôta, la révolution n'en aurait pas moins eu lieu

jusque dans ses derniers excès.

Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les révolutions qui éclatent

chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les

peuples libres, c'est-à-dire en possession d'une certaine activité

politique. A Rome, à Athènes et ailleurs, on voit les nations et leurs

chefs se disputer le plus ou le moins d'autorité. Chez les peuples

modernes entièrement dépouillés, la marche est différente.

Complètement asservis, ils dorment long-temps. Le réveil a lieu

d'abord dans les classes les plus éclairées, qui se soulèvent et

recouvrent une partie du pouvoir. Le réveil est successif, l'ambition

l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernières classes, et la masse entière

se trouve ainsi en mouvement. Bientôt, satisfaites de ce qu'elles ont

obtenu, les classes éclairées veulent s'arrêter, mais elles ne le

peuvent plus, et sont incessamment foulées par celles qui les suivent.

Celles qui s'arrêtent, fussent-elles les avant-dernières, sont pour

les dernières une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se

roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par être

appelé aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel.

L'assemblée constituante nous présente cette génération qui s'éclaire

et réclame la première contre le pouvoir encore tout-puissant: assez

sage pour voir ce que l'on doit à ceux qui avaient tout et à ceux qui

n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils

possèdent, parce qu'ils l'ont toujours possédé, et procurer surtout

aux seconds les lumières et les droits qu'on acquiert par elles. Mais

le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret

veut tout recouvrer, l'ambition tout conquérir, et une guerre

d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers

hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste,

l'essaient sans effroi, accomplissent même cette immense tâche, mais

succombent en voulant engager les uns à céder quelque chose, les

autres à ne pas tout désirer.

L'assemblée constituante, dans sa répartition équitable, avait ménagé

les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Français,

trente millions de revenu, le commandement des armées, et le droit

de suspendre les volontés nationales, avait encore d'assez belles

prérogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne

pas s'être résigné à ce reste brillant de puissance.

Le clergé, dépouillé des biens immenses qu'il avait reçus jadis, à

condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir

le culte dont il laissait le soin à des curés indigens, le clergé

n'était plus un ordre politique; mais ses dignités ecclésiastiques

étaient conservées, ses dogmes respectés, ses richesses scandaleuses

changées en un revenu suffisant, et on peut même dire abondant, car il

permettait encore un assez grand luxe épiscopal. La noblesse n'était

plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et

autres pareils; elle n'était plus exempte d'impôts; mais pouvait-elle

faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses

propriétés lui étaient laissées. Au lieu de la faveur de la cour,

elle avait la certitude des succès accordés au mérite. Elle avait la

faculté d'être élue par le peuple, et de le représenter dans l'état,

pour peu qu'elle voulût se montrer bienveillante et résignée. La

robe et l'épée étaient assurées à ses talens; pourquoi une généreuse

émulation ne venait-elle pas l'animer tout à coup? Quel aveu

d'incapacité ne faisait-elle point en regrettant les faveurs

d'autrefois?

On avait ménagé les anciens pensionnaires, dédommagé les

ecclésiastiques, traité chacun avec égard: le sort que l'assemblée

constituante avait fait à tous, était-il donc si insupportable?

La constitution étant achevée, aucune espérance ne restait au roi de

recouvrer, par des délibérations, les prérogatives qu'il regrettait.

Il n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se résigner, et

d'observer la constitution à moins qu'il ne comptât sur les puissances

étrangères; mais il espérait très peu de leur zèle, et se défiait

de l'émigration. Il se décida donc pour le premier parti, et ce qui

prouve sa sincérité, c'est qu'il voulait franchement exprimer à

l'assemblée les défauts qu'il trouvait à la constitution. Mais on l'en

détourna, et il se résolut à attendre du temps les restitutions de

pouvoir qu'il croyait lui être dues. La reine n'était pas moins

résignée. «Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se présenta

à elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir à la

constitution, ce système est certainement le meilleur.» Et il est

permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensées à exprimer,

elle n'eût pas hésité en présence de Bertrand de Molleville[1].

L'ancienne assemblée venait de se séparer; ses membres étaient

retournés au sein de leurs familles, ou s'étaient répandus dans Paris.

Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave,

communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le

roi, tout décidé qu'il était à observer la constitution, ne pouvait se

résigner à suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait

pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire

croire par tous ses actes qu'il y était sincèrement attaché. Ces

membres de l'ancienne assemblée, réunis à Lafayette depuis la

révision, étaient les chefs de cette génération révolutionnaire, qui

avait donné les premières règles de la liberté, et voulait qu'on

s'y tînt. Ils étaient soutenus par la garde nationale, que de longs

services, sous Lafayette, avaient entièrement attachée à ce général

et à ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de

dédaigner la nouvelle assemblée, et de l'irriter souvent par leur

mépris. Une espèce de vanité aristocratique s'était déjà emparée

de ces premiers législateurs, et il semblait que toute science

législative avait disparu après eux.

La nouvelle assemblée était composée de diverses classes d'hommes. On

y comptait des partisans éclairés de la première révolution,

Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommèrent les

constitutionnels, et occupèrent le côté droit, où ne se trouvait plus

un seul des anciens privilégiés. Ainsi, par la marche naturelle et

progressive de la révolution, le côté gauche de la première

assemblée devait devenir le côté droit de la seconde. Après les

constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingués, dont la

révolution avait enflammé la tête et exagéré les désirs. Témoins des

travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent

faire, ils avaient trouvé qu'on n'avait pas encore assez fait; ils

n'osaient pas s'avouer républicains, parce que, de toutes parts, on

se recommandait d'être fidèle à la constitution; mais l'essai de

république qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les

intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits

à cette idée; et l'état d'hostilité continuelle dans lequel ils se

trouvaient vis-à-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque

jour davantage.

Dans cette nouvelle génération de talens, on remarquait principalement

les députés de la Gironde, d'où le parti entier, quoique formé par

des hommes de tous les départemens, se nomma _Girondin_. Condorcet,

écrivain connu par une grande étendue d'idées, par une extrême

rigueur d'esprit et de caractère, en était l'écrivain; et Vergniaud,

improvisateur pur et entraînant, en était l'orateur. Ce parti, grossi

sans cesse de tout ce qui désespérait de la cour, ne voulait pas

la république qui lui échut en 1793; il la rêvait avec tous ses

prestiges, avec ses vertus et ses moeurs sévères. L'enthousiasme et la

véhémence devaient être ses principaux caractères.

Il devait aussi avoir ses extrêmes: c'étaient Bazire, Chabot, Merlin

de Thionville et autres; inférieurs par le talent, ils surpassaient

les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la

Montagne, lorsque après le renversement du trône ils se séparèrent de

la Gironde. Cette seconde assemblée avait enfin, comme la première,

une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantôt avec les

uns, tantôt avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberté

réelle régnait encore, cette masse était restée indépendante; mais

comme elle ne l'était point par énergie, mais par indifférence, dans

les assemblées postérieures où régna la violence, elle devint lâche et

méprisable, et reçut le nom trivial et honteux de _ventre_.

Les clubs acquirent à cette époque une plus grande importance.

Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la

législative. L'assemblée nationale ne pouvant contenir toutes les

ambitions, elles se réfugiaient dans les clubs, où elles trouvaient

une tribune et des orages. C'était là que se rendait tout ce qui

voulait parler, s'agiter, s'émouvoir, c'est-à-dire la nation presque

entière. Le peuple courait à ce spectacle nouveau; il occupait les

tribunes de toutes les assemblées, et y trouvait, dès ce temps même,

un emploi lucratif, car on commençait à payer les applaudissemens. Le

ministre Bertrand avoue les avoir payés lui-même.

Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait déjà une influence

extraordinaire. Une église suffisait à peine à la foule de ses membres

et de ses auditeurs. Un immense amphithéâtre s'élevait en forme de

cirque, et occupait toute la grande nef de l'église des Jacobins.

Un bureau se trouvait au centre; un président et des secrétaires

l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les

délibérations sur un registre. Une correspondance active entretenait

le zèle des sociétés répandues sur la surface entière de la France;

on les nommait sociétés affiliées. Ce club, par son ancienneté et

une violence soutenue, l'avait constamment emporté sur tous ceux qui

avaient voulu se montrer plus modérés ou même plus véhémens. Les

Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingués, l'avaient

abandonné après le voyage de Varennes, et s'étaient transportés aux

Feuillans. C'était dans ce dernier que se trouvaient confondus tous

les essais de clubs modérés, essais qui n'avaient jamais réussi parce

qu'ils allaient contre le besoin même qui faisait courir aux clubs,

celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se réunissaient alors

les constitutionnels, ou partisans de la première révolution. Aussi le

nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de

modéré en fut un.

Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence

avec les Jacobins. Camille Desmoulins en était l'écrivain, et Danton

le chef. Ce dernier, n'ayant pas réussi au barreau, s'était fait

adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes

athlétiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les

cordeliers n'avaient pu, même avec de l'exagération, l'emporter

sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense

affluence; mais ils étaient en même temps presque tous du club

jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient à la suite de

Danton pour déterminer la majorité en sa faveur.

Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblée constituante se distinguer

par le rigorisme de ses principes, était exclu de l'assemblée

législative par le décret de non-réélection qu'il avait lui-même

contribué à faire rendre. Il s'était retranché aux Jacobins, où il

dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une

réputation d'intégrité qui lui avait valu le nom d'incorruptible.

Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la révision, il

s'était rassuré depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularité.

Robespierre avait trouvé deux rivaux qu'il commençait à haïr,

c'étaient Brissot et Louvet. Brissot, mêlé à tous les hommes de la

première assemblée, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour

républicain, et l'un des membres le plus distingués de la législative,

était léger de caractère, mais remarquable par certaines qualités

d'esprit. Louvet, avec une âme chaude, beaucoup d'esprit et une grande

audace, était du nombre de ceux qui, ayant dépassé la constituante,

rêvaient la république: il se trouvait par là naturellement jeté vers

les Girondins. Bientôt ses luttes avec Robespierre le leur attachèrent

davantage. Ce parti de la Gironde, formé peu à peu sans intention, par

des hommes qui avaient trop de mérite pour s'allier à la populace,

assez d'éclat pour être enviés par elle et par ses chefs, et qui

étaient plutôt unis par leur situation que par un concert, ce parti

dut être brillant mais faible, et périr devant les factions plus

réelles qui s'élevaient autour de lui.

Tel était donc l'état de la France: les anciens privilégiés étaient

retirés au-delà du Rhin; les partisans de la constitution occupaient

la droite de l'assemblée, la garde nationale, et le club des

Feuillans; les Girondins avaient la majorité dans l'assemblée, mais

non dans les clubs, où la basse violence l'emportait; enfin les

exagérés de cette nouvelle époque, placés sur les bancs les plus

élevés de l'assemblée, et à cause de cela nommés _la Montagne_,

étaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace.

Lafayette ayant déposé tout grade militaire, avait été accompagné dans

ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes.

Le commandement n'avait pas été délégué à un nouveau général, mais six

chefs de légion commandaient alternativement la garde nationale tout

entière. Bailly, le fidèle allié de Lafayette pendant ces trois

années si pénibles, quitta aussi la mairie. Les voix des électeurs se

partagèrent entre Lafayette et Pétion; mais la cour, qui ne voulait à

aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui étaient

favorables, préféra Pétion, quoiqu'il fût républicain. Elle espéra

davantage d'une espèce de froideur qu'elle prenait pour de la

stupidité, mais qui n'en était pas, et elle dépensa beaucoup pour lui

assurer la majorité. Il l'obtint en effet, et fut nommé maire[2].

Pétion, avec un esprit éclairé, une conviction froide mais solide,

avec assez d'adresse, servit constamment les républicains contre la

cour, et se trouva lié à la Gironde par la conformité des vues, et par

l'envie que sa nouvelle dignité excita chez les Jacobins.

Cependant si, malgré ces dispositions des partis, on avait pu compter

sur le roi, il est possible que les méfiances des Girondins se fussent

calmées, et que, le prétexte des troubles n'existant plus, les

agitateurs n'eussent trouvé désormais aucun moyen d'ameuter la

populace.

Les intentions du roi étaient formées; mais, grâce à sa faiblesse,

elles n'étaient jamais irrévocables. Il fallait qu'il les prouvât

avant qu'on y crût; et, en attendant la preuve, il était exposé à

plus d'un outrage. Son caractère, quoique bon, n'était pas sans une

certaine disposition à l'humeur; ses résolutions devaient donc être

facilement ébranlées par les premières fautes de l'assemblée. Elle

se forma elle-même, et prêta serment avec pompe sur le livre de la

constitution. Son premier décret, relatif au cérémonial, abolit les

titres de _sire_ et de _majesté_ donnés ordinairement au roi. Elle

ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblée, il serait assis sur

un fauteuil absolument semblable à celui du président[3]. C'étaient là

les premiers effets de l'esprit républicain; et la fierté de Louis XVI

en fut cruellement blessée. Pour se soustraire à ce qu'il regardait

comme une humiliation, il résolut de ne pas se montrer à l'assemblée

et d'envoyer ses ministres ouvrir la session législative. L'assemblée,

se repentant de cette première hostilité, révoqua son décret le

lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit

alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait décrété

que les députés, si le roi restait assis, pourraient également

s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle

insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guérir sa

blessure. Il rentra pâle et les traits altérés. A peine fut-il seul

avec la reine, qu'il se jeta sur un siége en sanglotant. «Ah! madame,

s'écria-t-il, vous avez été témoin de cette humiliation! Quoi! venir

en France pour voir...» La reine s'efforça de le consoler, mais son

coeur était profondément blessé, et ses bonnes intentions durent en

être ébranlées[4].

Cependant si dès lors il ne songea plus qu'à recourir aux étrangers,

les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La

déclaration de Pilnitz était demeurée sans effet, soit par défaut de

zèle de la part des souverains, soit aussi à cause du danger que Louis

XVI aurait couru, étant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de

l'assemblée constituante. L'acceptation de la constitution était un

nouveau motif d'attendre les résultats de l'expérience avant d'agir.

C'était l'avis de Léopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis

XVI eut notifié à toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et

que son intention était de l'observer fidèlement, l'Autriche donna une

réponse très pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de même, et

protestèrent de leurs intentions amicales. Il est à observer que les

puissances voisines agissaient avec plus de réserve que les puissances

éloignées, telles que la Suède et la Russie, parce qu'elles étaient

plus immédiatement compromises dans la guerre. Gustave, qui rêvait une

entreprise brillante sur la France, répondit à la notification, qu'il

ne regardait pas le roi comme libre. La Russie différa de s'expliquer.

La Hollande, les principautés italiennes, mais surtout la Suisse,

firent des réponses satisfaisantes. Les électeurs de Trèves et de

Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les émigrés,

employèrent des expressions évasives. L'Espagne, assiégée par les

émissaires de Coblentz, ne se prononça pas davantage, et prétendit

qu'elle désirait du temps pour s'assurer de la liberté du roi; mais

elle assura néanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillité

du royaume.

De telles réponses, dont aucune n'était hostile, la neutralité assurée

de l'Angleterre, l'incertitude de Frédéric-Guillaume, les dispositions

pacifiques et bien connues de Léopold, tout faisait prévoir la paix.

Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante

de Louis XVI, mais son intérêt évident, et les craintes mêmes que la

guerre lui inspira plus tard, doivent porter à croire qu'il désirait

aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert général, les

émigrés seuls s'obstinèrent à vouloir la guerre et à la préparer.

Ils se rendaient toujours en foule à Coblentz; ils y armaient avec

activité, préparaient des magasins, passaient des marchés pour les

fournitures, formaient des cadres qui à la vérité ne se remplissaient

pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des

grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de véritablement

dangereux, ils faisaient néanmoins de grands préparatifs, qu'eux-mêmes

croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait

s'effrayer.

La grande question était de savoir si Louis XVI les favorisait ou non;

et il était difficile de croire qu'il ne fût pas très bien disposé en

faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses

anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincérité

et de continuelles démonstrations pour persuader le contraire. Les

lettres du roi aux émigrés portaient l'invitation et même l'ordre de

rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrète qui

démentait sa correspondance publique et en détruisait l'effet. On ne

peut sans doute contester les communications secrètes avec Coblentz;

mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire

les injonctions qu'il avait publiquement adressées aux émigrés. Son

intérêt le plus évident voulait qu'ils rentrassent. Leur présence à

Coblentz ne pouvait être utile qu'autant qu'ils avaient le projet de

combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne

voulant donc pas employer leur épée sur le Rhin, il valait mieux qu'il

les eût auprès de lui, afin de s'en servir au besoin, et de réunir

leurs efforts à ceux des constitutionnels pour protéger sa personne

et son trône. En outre, leur présence à Coblentz provoquait des lois

sévères qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le

compromettait avec l'assemblée, et on verra que c'est l'usage qu'il

fit du _veto_ qui le dépopularisa complètement en le faisant regarder

comme complice des émigrés. Il serait étrange qu'il n'eût pas aperçu

la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie.

Ceux-ci pensaient unanimement que les émigrés devaient retourner

auprès de la personne du roi pour la défendre, pour faire cesser les

alarmes et ôter tout prétexte aux agitateurs. C'était même l'opinion

de Bertrand de Molleville, dont les principes n'étaient rien moins

que constitutionnels. «Il fallait, dit-il, employer tous les moyens

possibles d'augmenter la popularité du roi. Le plus efficace et le

plus utile de tous, dans ce moment, était de rappeler les émigrés.

Leur retour généralement désiré aurait fait revivre en France le parti

royaliste que l'émigration avait entièrement désorganisé. Ce parti,

fortifié par le discrédit de l'assemblée, et recruté par les nombreux

déserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mécontens, serait

bientôt devenu assez puissant pour rendre décisive en faveur du roi

l'explosion plus ou moins prochaine à laquelle il fallait s'attendre.»

(_Tome VI, p_. 42.)

Louis XVI, se conformant à cet avis des ministres, adressa des

exhortations aux principaux chefs de l'armée et aux officiers de

marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir à leur poste.

Cependant ses exhortations furent inutiles, et la désertion continua

sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf

cents officiers avaient déserté. L'assemblée ne put se modérer, et

résolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'était

bornée, en dernier lieu, à prononcer la destitution des fonctionnaires

publics qui étaient hors du royaume, et à frapper les biens des

émigrés d'une triple contribution, pour dédommager l'état des services

dont ils le privaient par leur absence. L'assemblée nouvelle proposa

des peines plus sévères.

Divers projets furent présentés. Brissot distingua trois classes

d'émigrés: les chefs de la désertion, les fonctionnaires publics qui

abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient

fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sévir contre les

premiers, mépriser et plaindre les autres.

Il est certain que la liberté de l'homme ne permet pas qu'on

l'enchaîne au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une

foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie

vont se réunir au dehors pour lui déclarer la guerre, il est permis de

prendre des précautions contre des projets aussi dangereux.

La discussion fut longue et opiniâtre. Les constitutionnels

s'opposaient à toutes les mesures proposées, et soutenaient qu'il

fallait mépriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait

leurs prédécesseurs. Cependant le parti opposé l'emporta, et un

premier décret fut rendu, qui enjoignit à Monsieur, frère du roi, de

rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit éventuel à

la régence. Un second décret plus sévère fut porté contre les émigrés

en général; il déclarait que les Français rassemblés au-delà des

frontières du royaume seraient suspects de conjuration contre la

France; que si, au 1er janvier prochain, ils étaient encore en état

de rassemblement, ils seraient déclarés coupables de conjuration,

poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des

contumaces seraient pendant leur vie perçus au profit de la

nation, sans préjudice des droits des femmes, enfans et créanciers

légitimes[6].

L'action d'émigrer n'étant pas répréhensible en elle-même, il est

difficile de caractériser le cas où elle le devient. Ce que pouvait

faire la loi, c'était d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable

à telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'être n'avaient

qu'à obéir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume

devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela même

à passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de

politique, étaient hors du royaume, devaient se hâter de revenir;

c'est en effet un sacrifice assez léger à la sûreté d'un état, que

d'abréger un voyage de plaisir ou d'intérêt.

Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblée et l'opinion publique,

consentit au décret qui ordonnait à Monsieur de rentrer, sous peine de

perdre son droit à la régence, mais il apposa son _veto_ sur la loi

contre les émigrés. Les ministres furent chargés de se rendre tous

ensemble à l'assemblée, pour y annoncer les volontés du roi[7]. Ils

lurent d'abord divers décrets auxquels la sanction était donnée. Quand

arriva celui des émigrés, un silence profond se fit dans l'assemblée;

et lorsque le garde-des-sceaux prononça la formule officielle, _le roi

examinera_, un grand mécontentement se manifesta de tous côtés.

Il voulut développer les formes du _veto_; mais une foule de voix

s'élevèrent, et dirent au ministre que la constitution accordait au

roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le

ministre fut donc obligé de se retirer en laissant après lui une

profonde irritation. Cette première résistance du roi à l'assemblée

fut une rupture définitive; et quoiqu'il eût sanctionné le décret qui

privait son frère de la régence, on ne put s'empêcher de voir dans son

refus au second décret une marque d'affection pour les insurgés de

Coblentz. On se rappela qu'il était leur parent, leur ami, et en

quelque sorte leur co-intéressé; et on en conclut qu'il lui était

impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation.

Dès le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux émigrés,

et deux lettres particulières à chacun de ses frères. Les raisons

qu'il leur présentait aux uns et aux autres étaient excellentes, et

paraissaient données de bonne foi. Il les engageait à faire cesser,

par leur retour, les méfiances que les malveillans se plaisaient à

répandre; il les priait de ne pas le réduire à employer contre eux

des mesures sévères; et quant à son défaut de liberté, sur lequel

on s'appuyait pour ne pas lui obéir, il leur donnait pour preuve du

contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi

qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni à Coblentz ni à Paris

l'effet qu'elles étaient ou paraissaient destinées à produire. Les

émigrés ne rentrèrent pas; et dans l'assemblée on trouva le ton de la

proclamation trop doux; on contesta même au pouvoir exécutif le droit

d'en faire une. On était en effet trop irrité pour se contenter d'une

proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituât une

mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre.

Une autre épreuve du même genre était au même instant imposée à Louis

XVI, et amenait un résultat aussi malheureux. Les premiers troubles

religieux avaient éclaté dans l'Ouest; l'assemblée constituante y

avait envoyé deux commissaires, dont l'un était Gensonné, si célèbre

plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait été fait à

l'assemblée législative, et, quoique très modéré, ce rapport l'avait

remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblée constituante,

en privant de leurs fonctions les prêtres qui refusaient de prêter

le serment, leur avait cependant laissé une pension et la liberté

d'exercer leur culte à part. Ils n'avaient cessé depuis lors d'exciter

le peuple contre leurs confrères assermentés, de les lui montrer comme

des impies dont le ministère était nul et dangereux. Ils traînaient

les paysans à leur suite à de longues distances pour leur dire la

messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur église occupée par un culte

qu'ils croyaient mauvais, et d'être obligés d'aller chercher si loin

celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux prêtres

assermentés et à leurs partisans. La guerre civile était imminente[9].

De nouveaux renseignemens furent fournis à l'assemblée, et lui

montrèrent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre

contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables

à celles qu'elle avait prises contre les ennemis armés d'outre-Rhin,

et faire un nouvel essai des dispositions du roi.

L'assemblée constituante avait ordonné à tous les prêtres le serment

civique. Ceux qui refusaient de le prêter, en perdant la qualité de

ministres du culte public et payé par l'état, conservaient leurs

pensions de simples ecclésiastiques, et la liberté d'exercer privément

leur ministère. Rien n'était plus doux et plus modéré qu'une

répression pareille. L'assemblée législative exigea de nouveau le

serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme

ils abusaient de leur liberté en excitant la guerre civile, elle

ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportés d'un lieu

dans un autre, et même condamnés à une détention s'ils refusaient

d'obéir. Enfin elle leur défendit le libre exercice de leur culte

particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent

parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10].

Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'être prise contre les

émigrés, tenait à la crainte qui s'empare des gouvernemens menacés, et

qui les porte à s'entourer de précautions excessives. Ce n'est plus

le fait réalisé qu'ils punissent, c'est l'attaque présumée qu'ils

poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et

cruelles comme le soupçon.

Les évêques et les prêtres qui étaient demeurés à Paris et avaient

conservé des relations avec le roi, lui adressèrent aussitôt un

mémoire contre le décret. Déjà plein de scrupules, le roi, qui s'était

reproché toujours d'avoir sanctionné le décret de la constituante,

n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. «Pour

celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'ôtera plutôt la

vie que de m'obliger à le sanctionner.» Les ministres partageaient

à peu près cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait

quelquefois, lui conseillèrent de refuser sa sanction; mais à ce

conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se décider à

suivre: c'était, en s'opposant au décret, de ne laisser aucun doute

sur ses dispositions, et, pour cela, d'éloigner de sa personne tous

les prêtres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle

que d'ecclésiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on

lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa

faiblesse ou sa dévotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe

des constitutionnels dans le ministère, y fit approuver leur avis; et

lorsque le conseil eut délibéré, à la grande satisfaction de Louis

XVI, que le _veto_ serait apposé, il ajouta, comme avis, qu'il serait

convenable d'entourer la personne du roi de prêtres non suspects. A

cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une

invincible opiniâtreté; et dit que la liberté des cultes, décrétée

pour tout le monde, devait l'être pour lui comme pour ses sujets,

et qu'il devait avoir la liberté de s'entourer des prêtres qui lui

convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore

à l'assemblée, le _veto_ fut décidé.

Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce

moment, lui prêta un nouveau secours; ce fut celui du directoire

du département. Ce directoire était composé des membres les plus

considérés de l'assemblée constituante; on y trouvait le duc de

Larochefoucault, l'évêque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc.

Il fit une pétition au roi, non comme corps administratif, mais comme

réunion de pétitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au

décret contre les prêtres. «L'assemblée nationale, disait la pétition,

a certainement voulu le bien; nous aimons à la venger ici de ses

coupables détracteurs; mais un si louable dessein l'a poussée vers

des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence,

ne sauraient admettre... Elle fait dépendre, pour tous les

ecclésiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de

la prestation du serment civique, tandis que la constitution a

mis expressément et littéralement ces pensions au rang des dettes

nationales. Or, le refus de prêter un serment quelconque peut-il

détruire le titre d'une créance reconnue? L'assemblée constituante a

fait ce qu'elle pouvait faire à l'égard des prêtres non assermentés;

ils ont refusé le serment prescrit, et elle les a privés de leurs

fonctions; en les dépossédant, elle les a réduits à une pension...

L'assemblée législative veut que les ecclésiastiques qui n'ont point

prêté le serment, ou qui l'ont rétracté, puissent, dans les troubles

religieux, être éloignés provisoirement, et emprisonnés s'ils

n'obéissent à l'ordre qui leur sera intimé. N'est-ce pas renouveler le

système des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de

l'exil, et bientôt après de la prison, celui qui ne serait pas encore

convaincu d'être réfractaire à aucune loi?... L'assemblée nationale

refuse à tous ceux qui ne prêteraient pas le serment civique la libre

profession de leur culte... Or, cette liberté ne peut être ravie à

personne; elle est consacrée à jamais dans la déclaration des droits.

Ces raisons étaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des

raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment

persuader à une assemblée qu'on devait permettre à des prêtres

obstinés d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut

injurié, et sa pétition au roi fut combattue par une foule d'autres

adressées au corps législatif. Camille Desmoulins en présenta une

très hardie à la tête d'une section. On pouvait y remarquer déjà

la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les

convenances observées jusque-là envers les autorités et le roi.

Desmoulins disait à l'assemblée qu'il fallait un grand exemple...; que

le directoire devait être mis en état d'accusation...; que c'étaient

les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper à la

tête, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la

puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empêchait pas

avec un _veto_ la prise de la Bastille...

Louis XVI, décidé à refuser sa sanction, différait cependant de

l'annoncer à l'assemblée. Il voulait d'abord par quelques actes

se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti

constitutionnel. Montmorin, fatigué de sa laborieuse carrière sous la

constituante, et de ses pénibles négociations avec tous les partis,

n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle législature, et

s'était retiré malgré les instances du roi. Le ministère des affaires

étrangères, refusé par divers personnages, fut accepté par Delessart,

qui quitta celui de l'intérieur; Delessart, intègre et éclairé, était

sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il était

trop faible pour fixer la volonté du roi, pour imposer aux puissances

étrangères et aux factions intérieures. Cahier de Gerville, patriote

prononcé, mais plus raide qu'entraînant, fut placé à l'intérieur, pour

satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein

d'activité et d'ardeur, constitutionnel zélé, et habile à se

populariser, fut porté à l'administration de la guerre par le parti

qui composait alors le ministère. Il aurait pu avoir une influence

utile sur le conseil, et rattacher l'assemblée au roi s'il n'avait

eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre-

révolutionnaire, et préféré par la cour à tous les autres.

Bertrand de Molleville, détestant la constitution, s'enveloppait avec

art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement

que le roi essayât de l'exécuter, «mais afin, disait-il, qu'elle

fût démontrée inexécutable». Le roi ne pouvait pas se résoudre à le

renvoyer, et c'est avec ce ministère mêlé qu'il essaya de poursuivre

sa route. Après avoir tenté de plaire à l'opinion par ses choix, il

essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il

parut se prêter à toutes les mesures diplomatiques et militaires

proposées contre les rassemblemens formés sur le Rhin.

Les dernières lois répressives avaient été empêchées par le _veto_,

et cependant tous les jours de nouvelles dénonciations apprenaient

à l'assemblée les préparatifs et les menaces des émigrés. Les

procès-verbaux des municipalités et des départemens voisins de

la frontière, les rapports des commerçans venant d'outre-Rhin,

attestaient que le vicomte de Mirabeau, frère du célèbre constituant,

était à la tête de six cents hommes dans l'évêché de Strasbourg; que,

dans le territoire de l'électeur de Mayence et près de Worms, se

trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince

de Condé; qu'il en était de même à Coblentz et dans tout l'électoral

de Trêves; que des excès et des violences avaient été commis sur

des Français, et qu'enfin la proposition avait été faite au général

Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutés à tout ce qu'on

savait déjà par la notoriété publique, poussèrent l'assemblée au

dernier degré d'irritation. Un projet de décret fut aussitôt proposé,

pour exiger des électeurs le désarmement des émigrés. On renvoya la

décision à deux jours pour qu'elle ne parût pas trop précipitée. Ce

délai expiré, la délibération fut ouverte.

Le député Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la nécessité

d'assurer la tranquillité du royaume, non pas d'une manière passagère,

mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses,

qui attestassent à l'Europe entière les résolutions patriotiques de

la France. «Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous

la guerre des grandes puissances, l'intérêt a déjà décidé de leurs

intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront

à s'expliquer... Il faut que la conduite du Français réponde à sa

nouvelle destinée. Esclave sous Louis XIV, il fut néanmoins intrépide

et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe,

dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en révolution est disposé

à être conquis; il est prêt au contraire à conquérir les autres.

(_Applaudissemens_.)

«On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prérogative

royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonté peut

paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui reçoit 30,000,000,

tandis que des milliers de citoyens meurent dans la détresse!

(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent

tous les nobles de la terre nous assaillir, les Français tenant

d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race

orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'égalité.

«Parlez aux ministres, au roi et à l'Europe, le langage qui convient

aux représentans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici

vous n'êtes pas très-satisfaits de leur conduite, et que par la

responsabilité vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolongés_.)

Dites à l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les

empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la

France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!» Les

applaudissemens se renouvelant encore: «Respectez, s'écrie l'orateur,

respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté! Dites,

ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre

des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excités par un

instigateur perfide, se portent dans l'obscurité! Si le jour vient à

paraître, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait.

De même si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les

nôtres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront

à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée, et du ciel

satisfait![11]»

L'enthousiasme excité par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour

de l'orateur pour l'embrasser. Le décret qu'il appuyait fut adopté

sur-le-champ. M. de Vaublanc fut chargé de le porter au roi, à la tête

d'une députation de vingt-quatre membres. Par ce décret l'assemblée

déclarait qu'elle regardait comme indispensable de requérir les

électeurs de Trêves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre

fin aux rassemblemens formés sur la frontière. Elle suppliait en même

temps le roi de hâter les négociations entamées pour les indemnités

dues aux princes possessionnés en Alsace.

M. de Vaublanc accompagna ce décret d'un discours ferme et

respectueux, fort applaudi par l'assemblée. «Sire, disait-il, si les

Français chassés de leur patrie par la révocation de l'édit de Nantes

s'étaient rassemblés en armes sur les frontières, s'ils avaient été

protégés par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons,

qu'elle eût été la conduite de Louis XIV? Eût-il souffert ces

rassemblemens? Ce qu'il eût fait pour son autorité, que Votre Majesté

le fasse pour le maintien de la constitution!»

Louis XVI, décidé, comme nous l'avons dit, à corriger l'effet du

_veto_ par des actes qui plussent à l'opinion, résolut de se rendre

à l'assemblée, et de répondre lui-même à son message par un discours

capable de la satisfaire.

Le 14 décembre, au soir, le roi s'y rendit après s'être annoncé le

matin par un simple billet. Il fut reçu dans un profond silence. Il

dit que le message de l'assemblée méritait une grande considération,

et que, dans une circonstance où était compromis l'honneur français,

il croyait devoir se présenter lui-même; que, partageant les

intentions de l'assemblée, mais redoutant le fléau de la guerre, il

avait essayé de ramener des Français égarés; que les insinuations

amicales ayant été inutiles, il avait prévenu le message des

représentans, et avait signifié aux électeurs que si, avant le 15

janvier, tout attroupement n'avait pas cessé, ils seraient considérés

comme ennemis de la France; qu'il avait écrit à l'empereur pour

réclamer son intervention en qualité de chef de l'empire, et que

dans le cas où satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait

la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement à

environner de dégoûts l'exercice de son autorité, qu'il garderait

fidèlement le dépôt de la constitution, et qu'il sentait profondément

combien c'était beau d'être roi d'un peuple libre. Les applaudissemens

succédèrent au silence, et dédommagèrent le roi de l'accueil qu'il

avait reçu en entrant. L'assemblée ayant décrété le matin qu'il lui

serait répondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa

satisfaction, mais elle décida que son discours serait envoyé aux

quatre-vingt-trois départemens. Narbonne entra aussitôt après, pour

faire connaître les moyens qui avaient été pris pour assurer l'effet

des injonctions adressées à l'empire. Cent cinquante mille hommes

devaient être réunis sur le Rhin, et ce n'était pas impossible,

ajoutait-il. Trois généraux étaient nommés pour les commander:

Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le

dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les

frontières, s'assurer de l'état des places fortes, et donner la plus

grande activité aux travaux de défense; que sans doute l'assemblée

accorderait les fonds nécessaires, et ne marchanderait pas la liberté.

«Non, non,» s'écria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si

l'assemblée, malgré que le nombre légal des maréchaux fût complet, ne

permettrait pas au roi de conférer ce grade aux deux généraux Luckner

et Rochambeau, chargés de sauver la liberté. Des acclamations

témoignèrent le consentement de l'assemblée, et la satisfaction que

lui causait l'activité du jeune ministre. C'est par une conduite

pareille que Louis XVI serait parvenu à se populariser, et à se

concilier les républicains qui ne voulaient de la république que parce

qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de défendre la liberté.

On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier

le _veto_ apposé sur le décret contre les prêtres. Le matin on eut

soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens

diplomatiques accusés d'aristocratie, et la nomination des nouveaux.

Grâces à ces précautions, le message fut accueilli sans murmure. Déjà

l'assemblée s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi fâcheuse

qu'on aurait pu le craindre. On voit quels ménagemens infinis le roi

était obligé de garder pour faire usage de sa prérogative, et quel

danger il y avait pour lui à l'employer. Quand même l'assemblée

constituante, qu'on a accusée de l'avoir perdu en le dépouillant, lui

eût accordé le _veto_ absolu, en eût-il été plus puissant pour cela?

Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_

absolu? Était-ce la puissance légale qui manquait au roi ou la

puissance d'opinion? On le voit par le résultat même; ce n'est pas le

défaut de prérogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage

inconsidéré de celles qui lui restaient...

L'activité promise à l'assemblée ne se ralentit pas; les propositions

pour les dépenses de guerre, pour la nomination des deux maréchaux

Luckner et Rochambeau, se succédèrent sans interruption. Lafayette,

arraché à la retraite où il était allé se délasser de trois années de

fatigues, se présenta à l'assemblée où il fut parfaitement accueilli.

Des bataillons de la garde nationale l'accompagnèrent à sa sortie de

Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'était pas oublié,

et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la liberté.

Cependant Léopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre,

car il savait qu'elle ne convenait pas à ses intérêts, mais il

désirait un congrès soutenu d'une force imposante pour amener un

accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les

émigrés ne voulaient pas la modifier, mais la détruire; plus sage et

mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux

opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait désirer c'était tout au

plus de rendre au roi quelques prérogatives, et de revenir sur la

composition du corps législatif, en établissant deux chambres au lieu

d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et

qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il

est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la

constituante, repoussé la chambre haute, parce qu'il craignait avec

raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui

n'étaient plus les mêmes; il avait au contraire la juste espérance de

la remplir presqu'à lui seul. Beaucoup de constituans, replongés dans

une nullité complète, y auraient trouvé une occasion de rentrer sur la

scène politique. Si donc cette chambre haute n'était pas dans leurs

vues, elle était du moins dans leurs intérêts. Il est certain que les

journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout.

Combien avait été rapide la marche de la révolution! Le côté droit

aujourd'hui était composé des membres de l'ancien côté gauche; et

l'attentat redouté et reproché n'était plus le retour à l'ancien

régime, mais l'établissement d'une chambre haute. Quelle différence

avec 89! et combien une folle résistance n'avait-elle pas précipité

les événemens!

Léopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amélioration possible.

En attendant, son but était de traîner les négociations en longueur,

et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermeté. Mais

il manqua son but par sa réponse. Cette réponse consistait à notifier

les conclusions de la diète de Ratisbonne, qui refusait d'accepter

aucune indemnité pour les princes possessionnés en Alsace. Rien

n'était plus ridicule qu'une décision pareille, car tout le territoire

compris sous une même domination doit relever des mêmes lois: si des

princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir

l'abolition des droits féodaux, et l'assemblée constituante avait déjà

beaucoup fait en leur accordant des indemnités. Plusieurs d'entre eux

ayant déjà traité à cet égard, la diète annulait leurs conventions, et

leur défendait d'accepter aucun arrangement. L'empire prétendait ainsi

ne pas reconnaître la révolution en ce qui le concernait. Quant à ce

qui regardait les rassemblemens d'émigrés, Léopold, sans s'expliquer

sur leur dispersion, répondait à Louis XVI que l'électeur de Trêves,

pouvant, d'après les injonctions du gouvernement Français, essuyer de

prochaines hostilités, il avait été ordonné au général Bender de lui

porter de prompts secours.

Cette réponse ne pouvait pas être plus mal calculée; elle obligeait

Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures

vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitôt envoyé

à l'assemblée pour faire part de cette réponse, et témoigner

l'étonnement que causait au roi la conduite de Léopold. Le ministre

assura que probablement on avait trompé l'empereur, et qu'on lui avait

faussement persuadé que l'électeur avait satisfait à tous les devoirs

de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la réplique faite à

Léopold. On lui avait signifié que nonobstant sa réponse et les ordres

donnés au maréchal Bender, si les électeurs n'avaient pas au terme

prescrit, c'est-à-dire au 15 janvier, satisfait à la demande de

la France, on emploierait contre eux la voie des armes. «Si cette

déclaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 décembre à

l'assemblée, ne produit pas l'effet que je dois en espérer, si la

destinée de la France est d'avoir à combattre ses enfans et ses

alliés, je ferai connaître à l'Europe la justice de notre cause; le

peuple Français la soutiendra par son courage, et la nation verra

que je n'ai pas d'autre intérêt que les siens, et que je regarderai

toujours le maintien de sa dignité et de sa sûreté comme le plus

essentiel de mes devoirs.»

Ces paroles, où le roi semblait dans le commun danger s'unir à la

nation, furent vivement applaudies. Les pièces furent livrées au

comité diplomatique, pour en faire un prompt rapport à l'assemblée.

La reine fut encore applaudie une fois à l'Opéra comme dans les jours

de son éclat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire à

son époux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'étaient les

derniers témoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idolâtre de

ses grâces royales. Ce sentiment d'égalité, qui demeure si long-temps

étouffé chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se réveille,

se manifestait déjà de toutes parts. On était à la fin de l'année

1791; l'assemblée abolit l'antique cérémonial du premier de l'an et

décida que les hommages portés au roi, dans ce jour solennel, ne le

seraient plus à l'avenir. A peu près à la même époque, une députation

se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil

à deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemblée, en

écrivant à Louis XVI, supprima les titrés de sire et de majesté. Un

autre jour, un député entra chez le roi, le chapeau sur la tête et

dans un costume peu convenable. Cette conduite était souvent provoquée

par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux députés,

et dans ces représailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait

jamais rester en arrière.

Narbonne poursuivait sa tournée avec une rare activité. Trois armées

furent établies sur la frontière menacée. Rochambeau, vieux général

qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui était aujourd'hui

maladif, chagrin et mécontent, commandait l'armée placée en Flandre et

dite du Nord. Lafayette avait l'armée du centre et campait vers Metz.

Luckner, vieux guerrier, médiocre général, brave soldat, et très

popularisé dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait

le corps qui occupait l'Alsace. C'était là tout ce qu'une longue paix

et une désertion générale nous avaient laissé de généraux.

Rochambeau, mécontent du nouveau régime, irrité de l'indiscipline qui

régnait dans l'armée, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune

espérance au ministère. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se

distinguer bientôt en défendant la patrie, rétablissait la discipline

dans ses troupes, et surmontait toutes les difficultés suscitées par

la mauvaise volonté des officiers, qui étaient les aristocrates

de l'armée. Il les avait réunis, et, leur parlant le langage de

l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne

voulaient pas servir loyalement; que s'il en était qui voulussent se

retirer, il se chargeait de leur procurer à tous ou des retraites en

France, ou des passeports pour l'étranger; mais que s'ils persistaient

à servir, il attendait de leur part zèle et fidélité. Il était ainsi

parvenu à établir dans son armée un ordre meilleur que celui qui

régnait dans toutes les autres. Quant à Luckner, dépourvu d'opinion

politique, et par conséquent facile pour tous les régimes, il

promettait beaucoup à l'assemblée, et avait réussi en effet à

s'attacher ses soldats.

Narbonne voyagea avec la plus grande célérité, et vint, le 11 janvier,

rendre compte à l'assemblée de sa rapide expédition. Il annonça que

la réparation des places fortes était déjà très avancée, que l'armée,

depuis Dunkerque jusqu'à Besancon, présentait une masse de deux cent

quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie

nécessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour

six mois. Il donna les plus grands éloges au patriotisme des gardes

nationales volontaires, et assura que sous peu leur équipement allait

être complet. Le jeune ministre cédait sans doute aux illusions du

zèle, mais ses intentions étaient si nobles, ses travaux si prompts,

que l'assemblée le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport à la

reconnaissance publique, et l'envoya à tous les départemens;

manière ordinaire de témoigner son estime à tout ce dont elle était

satisfaite.

Notes:

[1] Voyez la note 1 à la fin du volume.

[2] 17 novembre.

[3] Décret du 5 octobre.

[4] Voyez madame Campan, tome II, page 129.

[5] Voyez la note 2 à la fin du volume.

[6] Décrets du 28 octobre et du 9 novembre.

[7] Séance du 12 novembre.

[8] Voyez la note 3 à la fin du volume.

[9] Voyez la note 4 à la fin du volume.

[10] Décret du 27 novembre.

[11] Séance du 29 novembre.

[12] Voyez la note 5 à la fin du volume.

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 3 / 46 题