(_Fragaria vesca_ L.--_Fr. elatior_ Ehrh.--_Fr. collina_ Ehrh.--_Fr.
chiloensis_ Duch.--_Fr. virginiana_ Mill.)
La Fraise est-elle un fruit ou un légume? La question a été
controversée. Evidemment, au point de vue botanique, la Fraise serait
même une agrégation de fruits (achaines) placés sur un réceptacle accru.
Car ce que l’on mange, c’est le réceptacle devenu charnu, succulent,
rempli d’un suc acidulé et sucré, agréablement parfumé.
On mange la Fraise au dessert comme l’Ananas: c’est donc un fruit. Aussi
l’Arboriculture fruitière l’a-t-elle revendiquée comme rentrant dans ses
attributions. Mais, pour les jardiniers et le grand public, ce fruit
sera toujours un légume, parce qu’il provient d’une plante herbacée se
cultivant au jardin potager.
La Fraise est considérée de nos jours comme une délicatesse de la table
dont il serait superflu de faire l’éloge. On se demande pourquoi ce
fruit si réputé n’a pas joui de la même faveur chez les Anciens.
Les Grecs n’ont pas connu la Fraise. Le _Komaron_ désignait, chez eux,
l’Arbousier, arbuste de la région méditerranéenne dont le fruit, de
qualité médiocre, a l’apparence d’une Fraise, ressemblance qui explique
comment des auteurs anciens ont pu confondre les deux fruits. Nicolas
Myrepsus, médecin d’Alexandrie qui vivait au XIIIe siècle à la cour des
empereurs byzantins de Nicée, fit le premier mention du _fragoula_, nom
grec de la Fraise véritable.
Les Romains distinguaient bien la Fraise (_Fragum_) de l’Arbouse
(_Arbutus_); cependant, tout en lui reconnaissant une saveur et un
parfum agréables, puisque _fragum_ dérive de _fragrans_, odorant, suave,
ils se sont contentés de la recueillir dans les bois comme un fruit
champêtre, indigne de la culture. Ce que montrent différents textes de
la littérature latine.
Virgile a écrit là-dessus des vers charmants:
Qui legitis flores et humi nascentia fraga,
Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba!
«Jeunes gens qui cueillez les fleurs et la fraise naissante, fuyez ce
lieu: un froid serpent se cache sous l’herbe[496]!»
[496] _Eglogues III_, vers nº 92.
Pline le naturaliste remarque que les Fraises de terre ont la chair très
différente de l’Arbouse (considérée comme la Fraise en arbre) qui
d’ailleurs, dit-il, est de la même famille. Cette erreur grossière avait
sa source dans l’ignorance des Anciens sur la nature des plantes et
leurs affinités. «C’est la seule plante, dit-il encore, qui rampe à
terre dont le fruit ressemble à celui des arbrisseaux... quant à
l’unedon (fruit de l’Arbousier), c’est un fruit peu estimé[497].»
Ailleurs, Pline cite les plantes sauvages que l’on consommait de son
temps en Italie comme les Fraises, le Panais, le Houblon «encore ces
différentes espèces sont-elles plutôt d’agrestes hors-d’œuvre que des
aliments proprement dits.» Le même naturaliste ne mentionne pas la
Fraise dans les chapitres qu’il a consacrés aux plantes cultivées.
[497] Pline, _Hist. nat._ XV, 18, 28; XXI, 50.
Ovide a donné, comme l’on sait, une ravissante description de l’âge
d’or. Il énumère, parmi les fruits rustiques dont les mortels se
nourrissaient en ces temps heureux: «la Fraise des montagnes, les fruits
du Cornouiller et de l’Arbousier, ceux de la Mûre des buissons et les
Glands tombés de l’arbre de Jupiter[498].»
[498] Ovide, _Métamorphoses_, l. 1, vers nº 110.
Les agronomes latins Caton, Varron, Columelle et Palladius n’ont pas
mentionné la Fraise. Ce fruit ne paraît pas avoir été davantage cultivé
dans le haut moyen âge, puisque la fameuse liste des plantes de
Charlemagne, que nous avons souvent citée, ne le comprend pas.
Bruyerin-Champier écrivait en 1560, dans son _De re Cibariâ_, que la
Fraise était un fruit nouvellement transplanté des bois dans les
jardins. Tous les auteurs modernes se sont appuyés sur l’autorité
quelquefois trompeuse de Champier pour fixer les commencements de la
culture du Fraisier au XVe ou même au XVIe siècle. Or nous trouvons des
textes qui montrent sa présence dans les jardins au XIVe siècle et sans
doute il n’y était pas tout à fait récent. Dans les comptes de dépenses,
on voit la Fraise aussi bien dans les modestes maisons que chez les
princes, par conséquent sa culture était déjà vulgaire.
Prenons, par exemple, les comptes d’un hôpital du Nord de la France:
«année 1324: pour frasiers a planter en le montaigne, acatés (achetés) à
Pierot Paillet et Aelis Paiele XII d.[499]»
[499] J. M. Richard, _Cartulaire de l’hôpital Saint-Jean en l’Estrée
d’Arras_. Paris, 1888.
Sous Charles V, pendant la saison 1368, le jardinier Jean Dudoy n’en
planta pas moins de 12 milliers de pieds dans les jardins royaux du
Louvre[500].
[500] Le Roux de Lincy, _Comptes de dépenses de Charles V_, p. 12.
Au château de Rouvres, près de Dijon, appartenant aux ducs de Bourgogne,
la culture des Fraisiers s’étendait vers 1375 sur quatre quartiers du
jardin dit de la Duchesse. D’après les comptes, ces plantes étaient
particulièrement soignées, bien fumées, et on perpétuait les plants en
repiquant des coulants dans les vides[501]. C’était là, sans doute, une
culture à l’état embryonnaire, mais enfin elle existait. La Fraise était
si appréciée de la duchesse de Bourgogne qu’on lui en expédiait
lorsqu’elle séjournait dans les Flandres. La Fraise figurait déjà dans
les menus de repas[502]. Enfin, au XVIe siècle, on la vendait couramment
dans les rues comme le témoigne ce quatrain des _Cris de Paris_:
Fraize, fraize, douce fraize!
Approchez, petite bouche,
Gardez-bien qu’on ne les froisse,
Et gardez qu’on ne vous touche.
[501] Picard, _Les jardins du château de Rouvres_, broch. s. d. p.
168.
[502] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, pp. 216-224.
Il s’agissait, naturellement, de la Fraise des bois cultivée au potager,
cette Fraise si commune en France dans les clairières des bois
sablonneux et sur le gazon des coteaux découverts.
Le genre _Fragaria_ a été étudié avec beaucoup de soin, d’abord par
Miller, qui a donné dans son _Dictionnaire des jardiniers_ d’excellentes
instructions sur la culture de ce fruit; par Duchesne fils, auteur d’une
remarquable monographie du Fraisier (1766); M. de Lambertye a écrit sur
le Fraisier le livre le plus complet qui existe; puis le botaniste G.
Gay a donné une étude sur le genre Fraisier, cherchant à débrouiller
l’inextricable problème de l’origine des espèces et des hybrides. De
Madame Elisa de Vilmorin, d’excellentes descriptions, avec de belles
planches coloriées, dans le _Jardin fruitier du Muséum_, par M.
Decaisne. Nous avons emprunté à ces divers auteurs une bonne partie de
nos renseignements.
Avant le XVIIIe siècle, on ne voit pas que le Fraisier ait été l’objet
d’une grande culture. Les premiers botanistes, au XVIe siècle, n’ont
parlé que du Fraisier des bois à peine introduit dans les jardins.
L’édition de la _Maison rustique_, de 1570, donne quelques détails
intéressants parmi beaucoup de préjugés. Olivier de Serres et Cl.
Mollet, au commencement du XVIIe siècle, tirent parti du Fraisier comme
plante à fleurs pour orner les compartiments. Cela ne veut pas dire
qu’ils n’en consommaient pas les fruits. Dans le _Jardinier françois_
(1651), il est un peu question du Fraisier: «Les fraises sont de 4
sortes, des blanches, des grosses rouges, des copprons et des petites
rouges ou sauvages». Ces espèces se réduisent, en somme, à deux: le
Capron et des variétés du _Fragaria vesca_. La Quintinie (1690) n’en
connaissait pas d’autres. Mais le jardinier de Louis XIV commençait à
forcer la plante pour la table royale.
Le genre _Fragaria_ comprend trois espèces indigènes en Europe. Le
_Fragaria vesca_ ou Fraisier des bois, plante rosacée des régions
boisées ou montagneuses de presque tout l’hémisphère boréal a été le
premier cultivé. D’ailleurs, parmi les Fraisiers, c’est celui qui
produit les fruits les plus exquis.
Depuis longtemps, le Fraisier des bois a disparu des jardins, remplacé
par des variétés améliorées issues de lui. Nous indiquerons d’abord une
race sans coulants que Furetière mentionnait en 1690 dans, son
_Dictionnaire_. Formant de très grosses touffes, on l’employait naguère
pour faire des bordures sous le nom de Fraisier-buisson. Une
amélioration avantageuse est la forme remontante.
Normalement, le Fraisier des bois fructifie une seule fois, au
printemps, tandis que le Fraisier _des Quatre-Saisons_, appelé peut-être
improprement Fraisier _des Alpes_, donne aussi des fruits à l’automne.
L’origine de cette race est incertaine. Elle n’est sans doute qu’une
simple variation fixée du _Fragaria vesca_, dont elle ne diffère que par
son caractère remontant, ses fruits plus gros et allongés au lieu d’être
arrondis. Dès le XVIe siècle, des botanistes avaient signalé dans les
Alpes des Fraisiers à floraison continue et la tradition--rapportée par
Duchesne--veut que Fougeroux de Bondaroy, neveu du physiologiste
Duhamel, en ait rapporté les premières graines du Mont-Cenis vers 1760.
Phillips, cependant, assure que les Anglais avaient reçu de Hollande le
Fraisier des Alpes avant cette époque. Ils en auraient envoyé des plants
au Jardin royal de Trianon où Duchesne le vit en 1766. M. de Lambertye
et d’autres écrivains fraisiéristes, se basant sur les dires de
botanistes modernes qui n’auraient jamais rencontré ce Fraisier dans
leurs herborisations alpines, inclinent à croire que la variété
remontante est née dans les cultures. Quoi qu’il en soit, le Fraisier
_des Quatre-Saisons_ nous est connu depuis 150 ans environ. Il a peu
varié si on le compare aux Fraisiers hybrides des espèces américaines
qui, en moins de 50 ans, ont donné naissance à tant de races si
différentes comme saveur, couleur du fruit, précocité ou tardivité.
La race sans coulants, connue sous le nom de Fraisier _de Gaillon_, a
été obtenue dans le premier quart du XIXe siècle, à Gaillon, par M.
Lebaube, conservateur des forêts. Une variété à fruits blancs, sans
coulants, est due à Morel de Vindé, agronome.
Le Fraisier _de Montreuil_ ou Fr. _Fressant_ est encore un descendant du
Fr. des bois. Un nommé Fressant, le cultiva le premier dans les environs
de Paris, au commencement du XVIIIe siècle. Vers 1800 ce Fraisier était
le seul cultivé pour l’approvisionnement de Paris à Montreuil,
Montlhéry, Bagnolet, Romainville et autres localités de la banlieue où
l’on se livre à la culture commerciale de ce fruit depuis plus de deux
siècles. D’autres variétés du Fr. des bois ont été successivement à la
mode: _Reine des Quatre-Saisons_ (Gauthier, vers 1866), _James_ (Bruant,
1878), _Belle de Meaux_ (Ed. Lefort, 1885), _Quatre-Saisons améliorée_
(Lapierre, 1896), etc. De nos jours, la culture commerciale de ces
variétés qui ont une supériorité incontestable, mais dont la cueillette
est dispendieuse pour le producteur, tend à diminuer, tandis que celle
des gros fruits augmente de plus en plus.
Les Caprons, ces précurseurs de la Fraise à gros fruits, ont été
beaucoup cultivés autrefois; ils dérivent d’une autre espèce indigène le
_Fr. elatior_ qui est assez rare dans les bois montueux de la région
parisienne. Le Capron est le Fraisier _Hautbois_ des Anglais. Parkinson,
l’appelait en 1629 Fraisier de Bohême et Hautbois; ce dernier nom,
dit-il, est une corruption de l’allemand _haarbeere_. Duchesne dit que
le mot est français et l’explique avec vraisemblance par une allusion à
la grande taille de ce Fraisier et à ses hampes élevées.
Le _Fragaria collina_, assez rare sur les coteaux arides, dans les
forêts de Saint-Germain, de Compiègne, à Malesherbes, aux environs de
Provins, a donné naissance au Fraisier _étoilé_ qui possède encore les
synonymes suivants: _Breslinge_, _Craquelin_, Fraisier _vineux de
Champagne_, etc. Le Fraisier _de Bargemont_, _Majaufe_ de Provence
serait, d’après le botaniste J. Gay, soit une forme du _Fr. collina_
soit un hybride du _Fr. vesca_ et du _Fr. collina_. Ce type est
originaire de Bargemont, dans le Var. Il est entré dans les cultures
vers 1760.
Ces Fraisiers, ainsi que les Caprons, ne se rencontrent plus guère que
dans les collections. Avec les variétés de Fraisiers des bois améliorés,
ils ont été les seuls cultivés, avant la vogue des gros fruits issus des
espèces introduites d’Amérique au XVIIe et au XVIIIe siècle.
Comme l’Europe, les pays tempérés du Nouveau Monde possédaient deux ou
trois représentants du genre _Fragaria_: Le Fr. du Chili, _Fr.
chiloensis_, le Fr. de Virginie, _Fr. virginiana_ et le _Fr.
grandiflora_, Fr. _de Caroline_ ou Fr. _Ananas_. Les deux premiers sont
généralement considérés comme des espèces bien distinctes. Le troisième
peut être une variété du Fraisier de Virginie ou un hybride. D’ailleurs
l’extrême variabilité des Fraisiers américains rend très probable
l’existence en Amérique d’un seul type primitif d’où seraient sorties
toutes les formes actuelles.
Le Fraisier écarlate de Virginie a fait son apparition en Europe au
commencement du XVIIe siècle, mais on ne possède aucun renseignement sur
son introduction. La Fraise écarlate de Virginie se trouve sur les
catalogues de Jean Robin, botaniste de Louis XIII en 1624 et de
l’anglais Tradescant vers le même temps (1629). Miller l’a décrit dans
son _Dictionnaire_, et dans la _Pomona_ de Langley imprimée à Londres en
1729, on trouve une bonne figure gravée et la description du _Fr.
virginiana_. Cependant ni le _Jardinier françois_, ni la Quintinie n’ont
cultivé ce Fraisier.
Le Fraisier du Chili a été introduit en Europe en 1715 par un voyageur
français, lequel, par une coïncidence singulière, s’appelait Frézier.
Sur cette introduction, nous extrayons les renseignements qui suivent
d’un petit travail de M. Blanchard, jardinier-chef du Jardin botanique
de la Marine qui a contribué à faire connaître le nom de ce Frézier,
ingénieur et voyageur, né à Chambéry, en 1682, d’une famille écossaise
qui émigra en France à la fin du XVIe siècle. La réputation que Frézier
s’était acquise dans le corps du génie ayant attiré sur lui les regards,
vers 1711, on l’envoya prendre connaissance des colonies espagnoles de
l’Amérique méridionale. Il s’embarqua le 23 novembre 1711 à Saint-Malo.
Le 18 juin 1712, il se trouvait à La Conception. Il visita la ville, en
donna l’histoire ainsi que celle des productions minérales et végétales
du Chili et en particulier d’un Fraisier vivant à l’état sauvage et
recherché par les colons espagnols. A son retour à Paris en 1715, il
présenta à Louis XIV le résultat de son voyage dont il publia en 1716 la
première édition, sous le titre de: _Relation du voyage de la mer du
Sud, des côtes du Chili et du Pérou, fait pendant les années 1712, 1713
et 1714_. A titre de curiosité, il rapporta des plantes vivantes de
Fraisier du Chili.
Frézier, en 1740, vint à Brest en qualité de directeur des
fortifications; il mourut dans cette ville en 1773[503]. C’est
évidemment à ce personnage que l’on doit l’introduction dans les
environs de Brest, du Fraisier du Chili. Il s’en fait à Plougastel une
culture des plus importantes pour l’exportation et la consommation des
villes bretonnes. Là seulement, de nos jours, on rencontre le Fraisier
du Chili pur type, auquel l’air humide du climat marin est
indispensable. Plougastel était déjà célèbre par ses Fraises vers la fin
du XVIIIe siècle. En 1720 le Fraisier du Chili était en Hollande; il fut
transporté en Angleterre en 1727. Malgré l’introduction réelle faite par
Frézier, l’origine du Fraisier du Chili reste discutable. Quelques-uns
pensent qu’il peut être né d’un Capronnier européen transporté en
Amérique par les Espagnols pour qui la Fraise, paraît-il, est une
friandise recherchée[504]. La plante rapportée par Frézier était
hermaphrodite-femelle et serait par conséquent demeurée stérile si elle
n’avait été fécondée en Europe par une espèce préexistante à gros
fruits. Le Capronnier mâle ou le Fraisier de Virginie ont-ils joué un
rôle dans cette fécondation?
[503] Blanchard, le Fraisier de Plougastel, _Jal S. N. H. F._, 1878,
p. 624, 712; 1879, p. 48, 99.
[504] Millet, _Les Fraisiers_, p. 30.
Dans tous les cas, il est certain que nos Fraisiers à gros fruits
doivent sortir par variation ou hybridation des Fraisiers américains.
Hybrides probables des espèces précédentes, les Fraisiers _de Caroline_,
_de Bath_ et _Ananas_, qui constituent la plus ancienne amélioration du
groupe des Fraisiers à gros fruits, ont une origine problématique sur
laquelle nous ne nous étendrons pas. Ils ont été souvent confondus et
paraissent peu distincts. Le Fraisier _Ananas_ a paru en Allemagne,
d’aucuns disent en Hollande, vers 1760; de là il s’est répandu en
France, en Suisse et en Angleterre. Vers cette époque deux Fraisiers
très distincts ont été cultivés dans les jardins sous le nom de Fr.
_Ananas_, à cause du goût et du parfum de leurs fruits. L’un était le
Fraisier _Ananas_ de Miller et des catalogues hollandais[505]. De cette
sorte paraissent descendues toutes les grosses Fraises dites
_Anglaises_. Un autre Fraisier _Ananas_ introduit à Trianon sous Louis
XV a été décrit par Poiteau. C’est ce Fr. _Ananas_, type français, qui a
approvisionné de gros fruits la ville de Paris pendant plus d’un
demi-siècle. Il a disparu seulement devant les introductions anglaises.
[505] Mme de Vilmorin, _Jardin fruitier du Muséum_, t. V, p. 15.
Le premier essai de la culture de la Fraise remonte à 1760, date
mémorable dans l’histoire du Fraisier. Le roi Louis XV avait une
véritable passion pour la Fraise. Duchesne a fait allusion à cette
gourmandise royale: «La Fraise, dit-il, est un de nos fruits les plus
agréables. Notre Roi la chérit. On vient de rassembler par son ordre au
Petit-Trianon les différentes sortes existantes en Europe: la fortune du
Fraisier est faite.»
Toutefois, malgré l’introduction de tant d’espèces et de variétés
nouvelles du genre Fraisier dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il
faut arriver en 1820, date de l’apparition des premières Fraises
anglaises, pour rencontrer des gains remarquables. Ce sont les Anglais
qui ont enrichi les jardins, par le moyen des semis, des premières
sortes à gros fruits, les plus délicates pour la table. Les Fraises
_Elton_ (1809) et _Downton_ dues à des fécondations croisées de
l’éminent président de la Société royale d’horticulture de Londres, M.
Andrew Knight, ont été le point de départ des améliorations de la Fraise
à gros fruits. Myatt, fameux semeur, de Deptford, paraît avoir opéré sur
des hybrides de Knight pour obtenir _British Queen_, si longtemps
réputée. De Keen, maraîcher à Isleworth, on connaît surtout _Keen’s
Seedling_ (1821). Ont eu leur moment de vogue _Wilmot’s Superb_ (1823),
Myatt, _Admiral Dundas_, _Eleanor_ (Myatt 1847), _Sir Harris_,
_Victoria_ (Trollop 1852), _Jucunda_ (Salter 1854). La Fraise de
_Barnes_ supplante l’ancienne Fraise de _Bath_ ou _Ananas_. Avant 1837,
Lindley énumérait 62 variétés cultivées en Angleterre. _Elton_ fut
propagée par Truffaut, de Versailles, vers 1830, mais l’entrée en France
des Fraises anglaises a été lente et tardive. Entre 1840 et 1850, Jamin
et Durand, horticulteurs à Paris, rue de Buffon, et ensuite à
Bourg-la-Reine, avaient une collection de Fraises anglaises encore très
peu répandues. En France, les améliorations de la grosse Fraise
commencèrent avec Gabriel Pelvilain, jardinier-chef du château royal de
Meudon, qui obtint en 1844, d’un semis de Fraise _Elton_, un gain
supérieur en qualité à la plupart des Fraises anglaises connues par leur
extrême acidité, et qu’il nomma _Princesse royale_ en l’honneur de la
Duchesse d’Orléans. Ce fut la première Fraise à gros fruit de grande
culture. Sa grande productivité en permettait la vente à bas prix. La
grosse Fraise commença vers cette époque à entrer dans la consommation
populaire.
_Princesse royale_, à qui l’on pouvait reprocher une mèche centrale
ligneuse, fut vite détrônée par d’autres variétés à gros rendement,
comme _Marguerite_, issue d’un semis effectué en 1858 à
Châlons-sur-Marne, par Lebreton. _Vicomtesse Héricart de Thury_ obtenue
par Jean-Laurent Jamin et mise au commerce en 1852. C’est encore la
Fraise la plus populaire des rues sous le nom dénaturé de «Ricart». _Dr
Morère_, variété élevée par Berger, de Verrières (S.-et-O.), qui
l’obtint dans un semis en 1865. Mise au commerce par Durand en 1871.
_Sir Joseph Paxton_, gain anglais de Bradley, la principale Fraise des
marchés anglais. _Noble_, variété anglaise de Laxton (vers 1896);
_Général Chanzy_, de Riffaud; _Jarles_, type perfectionné de _Dr Morère_
(1899) et d’autres encore. Les unes se faisant remarquer par leur
précocité, leur productivité, leur fermeté, et propres à la culture
commerciale; d’autres variétés à la chair délicatement parfumée, au beau
coloris, avantageuses pour le jardin de l’amateur.
Le règne de Napoléon III a vu plusieurs semeurs-fraisiéristes qui ont
produit une série de variétés de ces Fraisiers issus de types
américains. Les noms de leurs obtentions, pour la plupart oubliées
aujourd’hui, remplissent les catalogues et les périodiques horticoles du
temps. Ce sont Graindorge, à Bagnolet; Robine, à Sceaux; Gloëde, à Moret
et ensuite à Beauvais. Celui-ci, qui cultivait jusqu’à 300 sortes de
Fraisiers, a mis au commerce beaucoup de Fraises anglaises et les gains
de certains amateurs français comme ceux du Dr Nicaise, à
Châlons-sur-Marne. La première obtention de cet ancien chirurgien des
Hôpitaux militaires devenu amateur de Fraises, fut _La Châlonnaise_
(1852). On a beaucoup parlé de sa Fraise _Dr Nicaise_ (1863), un fruit
énorme, de forme irrégulière. Parmi les semeurs étrangers on remarque
Ingram, jardinier-chef des jardins royaux de Frogmore et le capitaine
Laxton, en Angleterre. De Jonghe, en Belgique, est l’obtenteur de _La
Constante_.
Parmi les fraisiculteurs plus modernes, il faut noter Gauthier, à Caen,
François Lapierre, pépiniériste au Grand-Montrouge, obtenteur de _La
France_ (1885); il a beaucoup contribué à la vulgarisation des bonnes
variétés dans les environs de Paris. Ed. Lefort, de Meaux, s’est
particulièrement consacré à l’amélioration des Fraisiers. Semeur
heureux, il a obtenu _Belle de Meaux_, _Ed. Lefort_, _Le Czar_ et
autres.
Une amélioration très avantageuse survenue récemment dans le groupe des
hybrides à gros fruits est la qualité remontante qui appartenait
jusqu’ici au seul Fraisier des Alpes issu de notre principale espèce
indigène. Cependant les Fraisiers américains ont assez souvent la
faculté de remonter dans le Midi. Même sous le climat parisien, on a pu
voir quelquefois des fruits en août et septembre sous l’influence de
certaines causes atmosphériques. Dans des conditions exceptionnelles de
culture, _Vicomtesse Héricart_ et _Marguerite_ donnent aussi une 2e
récolte de fruits, sans être, malgré cette particularité, franchement
remontantes. C’est à M. l’abbé Thivolet, curé de Chanoves
(Saône-et-Loire), que revient le mérite de la création du premier
Fraisier remontant: le _Saint-Joseph_ obtenu de semis en 1893
(Synonymes: _Rubicunda_, _Léon XIII_), et dont l’amélioration a été
rapide. Déjà _Jeanne-d’Arc_ due à Ed. Lefort (1897) était un fruit de
qualité supérieure. Puis vint _Saint-Antoine de Padoue_, autre obtention
de M. l’abbé Thivolet, mise au commerce en 1899 par la maison Vilmorin.
Cette série nouvelle de formes remontantes dans le genre Fraisier permet
à la grosse Fraise de figurer sur les tables à la fin de l’été et à
l’automne concurremment avec la Fraise _des Quatre-Saisons_.
Comme nous l’avons dit, la vulgarisation de la Fraise due au bas prix
des sortes à gros rendement, ne remonte qu’au milieu du XIXe siècle.
Elle a eu d’heureuses conséquences économiques en mettant un fruit
excellent à la portée de la classe ouvrière presqu’entièrement privée de
ces aliments agréables et hygiéniques. Les _Annales de la Société royale
d’Horticulture_ constatent en 1845 que l’on commence à Paris la vente
des Fraises sur les petites voitures. C’étaient encore des Fraises
_Capron_ et _des Quatre-Saisons_. En 1854, Hérincq signale dans son
_Horticulteur français_ qu’il se vend dans les rues de Paris des Fraises
à 0,20 c. la livre, «ce qui, dit-il, ne s’était pas encore vu dans la
capitale où la Fraise était jadis considérée comme fruit de luxe».
La culture de la Fraise a pris de nos jours une extension incroyable
autour de toutes les grandes villes. Dans certains départements, il
s’est créé des exploitations spéciales pour l’exportation. Les plus
grandes fraiseraies du monde se trouvent en Angleterre et aux
Etats-Unis. Moins vastes, les cultures françaises sont aussi plus
nombreuses. Vaucluse, Var, Alpes-Maritimes, Rhône, Maine-et-Loire,
Tarn-et-Garonne produisent beaucoup de Fraises. Dans le département du
Nord, la Fraise donne lieu à une importante culture sous verre. Les
cultures spéciales de Plougastel (Finistère) sont célèbres.
L’exportation se fait surtout sur Paris et en Angleterre. Le commerce de
la Fraise est très important à Carpentras, Toulon, Hyères, Orange,
Avignon, etc. L’initiative de la culture de la Fraise en
Vaucluse revient à M. François Martin, né à Carpentras en 1844.
L’approvisionnement de Paris en Fraises de saison est tiré
principalement des départements de la Seine et de Seine-et-Oise. La
région classique de la Fraise autour de Paris est constituée par la
vallée de l’Yvette entre Chevreuse et Palaiseau et la vallée de la
Bièvre. La commune de Palaiseau, seule, a environ 100 hectares de
fraiseraies. Le canton en a 700. C’est une culture récente[506].
[506] Ardouin-Dumazet, _Voyage en France_, 45e série, p. 208.
Au XVIIe siècle, selon Tallemand des Réaux, le village de Bagnolet, près
Paris, fournissait de Fraises les tables luxueuses. Un siècle plus tard,
Montreuil paraît être le principal centre de culture des environs de
Paris. Roger Shabol disait en 1770: «il se vend annuellement pour dix
mille écus de Fraises dans cette localité». Nous citerons, pour l’époque
actuelle, parmi les principaux centres producteurs de Fraises
commerciales: Sceaux, Antony, Marcoussis, Orsay, Fontenay-aux-Roses,
Clamart, Groslay, Montlhéry, Argenteuil.
M. Georges Villain a donné des détails intéressants sur les cultures de
Fraises des autres régions françaises:
«La Fraise est cultivée dans cinq groupes principaux: Carpentras,
Plougastel, Hyères, Saumur et Montauban. Les expéditions de Carpentras
ont doublé depuis dix ans (1900-1910). La variété _Marguerite_ qui ne
peut supporter les longs parcours a été remplacée par la _Héricart_, la
_Paxton_, la _May-Queen_. Cette culture est très rémunératrice; on cite
un cultivateur qui, sur un hectare, a récolté 5.280 francs, laissant un
bénéfice net de 2.400 francs.
«A Plougastel, même progression: la surface cultivée en Fraises est de
600 hectares; on en vend actuellement pour près de 1.500.000 francs.
Entre deux rangs de Fraises est intercalée une rangée de petits Pois. La
plus grande partie de ces deux récoltes va en Angleterre. Angers et
Saumur expédient, durant un mois, dix wagons de 5.000 kilogr. de Fraises
par jour vendues à Paris de 45 à 100 francs les 100 kilogr.[507].»
[507] _Bull. Soc. nat. d’Agric._, 1910, p. 268.
Hyères et Toulon expédient sur Paris, dès le 1er avril, par wagons
pleins, la petite Fraise des bois améliorée. Fin avril et en mai
arrivent de Carpentras et environs les grosses Fraises cultivées sous
verre. C’est une culture très lucrative. En avril-mai des fruits
_extra-gros_ provenant de la culture sous verre, peuvent atteindre le
prix de 0,75 c. à 2 fr. pièce, selon la rareté ou la demande de la
marchandise.