(_Solanum tuberosum_ L.)
Pour tous les peuples de race blanche habitant les pays tempérés de
l’Europe et de l’Amérique, la Pomme de terre est certainement, avec le
Blé, la principale ressource alimentaire d’origine végétale. C’est le
cadeau le plus utile que nous ait fait le Nouveau Monde. Cultivée sur
une faible étendue à la fin du XVIIIe siècle, son expansion a été
prodigieuse durant le cours du XIXe siècle et, de nos jours, les
emblavures en Pommes de terre s’accroissent encore chaque année. Est-il
nécessaire de rappeler ici les services que rend ce tubercule aux
classes laborieuses? L’entrée de la Pomme de terre dans l’alimentation a
éloigné pour toujours le spectre des famines qui désolaient
périodiquement l’Europe autrefois. Plante agricole et horticole, on la
cultive aussi bien au potager qu’en grande culture pour la table, pour
la nourriture des animaux domestiques, pour l’industrie féculière et la
distillerie.
La Pomme de terre appartient à la famille des Solanées et au genre
Morelle (_Solanum_). Elle est caractérisée par la production de
tubercules souterrains qui sont les seules parties alimentaires de la
plante. En réalité ces tubercules sont des portions de rhizomes renflés
ou mieux des bourgeons souterrains presqu’entièrement constitués par de
l’amidon très riche en hydrate de carbone, substance de réserve qu’on
nomme fécule dans le langage industriel ou commercial. Peut-être la
tubérisation de la Pomme de terre n’est-elle pas un caractère naturel de
la plante. Il est possible que ce soit un fait acquis par l’effet de
diverses causes extérieures. M. Noël Bernard a émis l’hypothèse que la
tubérisation serait produite par l’action d’un Champignon vivant en
parasite sur les tiges souterraines ou rhizomes. Et, en effet,
l’amélioration de la Pomme de terre qui consiste dans l’accroissement du
volume des tubercules se produit surtout dans les milieux cultivés
riches en microorganismes par suite des fumures. Chez les _Solanum_
tubérifères sauvages, les tubercules sont très petits. Ils peuvent même
manquer, ce qui montre que le tubercule n’est pas indispensable à la vie
de la plante. Les _Solanum_ tubérifères sont tous américains. On en
connaît 6 ou 7 espèces[349]. Mais l’origine de la plante est entourée
d’incertitudes. Là-dessus les opinions des botanistes sont très
partagées. Pour Linné, Humboldt et les anciens auteurs, toutes les
formes variées de la Pomme de terre cultivée dérivent d’une seule
espèce, le _S. tuberosum_, que l’on trouverait, au dire des voyageurs,
dans la Cordillière des Andes, au Chili, etc. Sans doute les
naturalistes ont rencontré dans toute l’Amérique du Sud et au Mexique,
des S. tubérifères avec les apparences de la spontanéité. Or toutes ces
Pommes de terre sauvages ont été prises pour le type spécifique, dont
notre _S. tuberosum_ ne serait qu’un perfectionnement dû à la culture.
Aujourd’hui, au lieu de reconnaître un type unique dans ces plantes
spontanées, on admet qu’elles appartiennent à des espèces distinctes
quoique très voisines, et on est de plus en plus persuadé que notre
Pomme de terre, qui était cultivée par les aborigènes de l’Amérique du
Sud plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens, résulte de
croisements antérieurs à la découverte de Colomb, entre plusieurs
espèces indigènes américaines. Les parents peuvent être: _S.
etuberosum_, _Maglia_, _Commersoni_. D’ailleurs la Pomme de terre, telle
que nous la possédons en Europe, n’existe qu’à l’état cultivé et il ne
faut pas oublier que des échantillons trouvés sur les pentes les plus
escarpées des Andes peuvent être des restes de la culture des anciens
Péruviens.
[349] Baker, _Journal of the Linnean Society_, t. XV (1884), p. 489,
507.
M. Ed. André nous paraît avoir, le premier, émis des doutes sur l’unité
spécifique du _S. tuberosum_. Il a donné d’excellentes raisons de croire
que l’introduction de ce nouveau tubercule dans l’Amérique du Nord et en
Europe a porté sur des formes d’espèces déjà mêlées depuis
longtemps[350].
[350] _Rev. hortic._ 1900, p. 322.
M. Sutton, qui a expérimenté et cultivé pendant plus de 20 ans tous les
types de Pommes de terre sauvages, croit que l’espèce _etuberosum_ est
celle qui se rapproche le plus de la Pomme de terre cultivée[351]. Mais
le _S. etuberosum_ est si voisin de notre plante agricole que d’aucuns
le considèrent comme une variété du _S. tuberosum_.
[351] _Notes sur les types ou espèces sauvages de Solanum tubéreux_,
Gand, 1908.
Actuellement, on fait grand bruit des transformations par variations
brusques constatées sur le _S. Commersoni_ par un cultivateur, M.
Labergerie, et des professeurs, tels que MM. Heckel, Planchon, Bonnier.
Cette espèce de _Solanum_ vit à l’état sauvage dans une partie de
l’Amérique du Sud, au Mexique. Ses tubercules sont très amers,
immangeables et cependant lesdits observateurs les auraient vus se
transformer, dans leurs cultures expérimentales, _sans semis_, en 3 ou 4
années, en tubercules analogues à ceux de nos bonnes variétés. Le même
phénomène se serait produit avec le _S. Maglia_, espèce chilienne. Cette
amélioration, par _mutation gemmaire_, des _Solanum_ tubérifères
sauvages serait due, selon lesdits observateurs, à l’influence du milieu
cultural, c’est-à-dire à l’action des fumures intensives de nos jardins.
La variation par bourgeon est contestée par M. Sutton et par beaucoup
d’autres cultivateurs ou savants. Il n’est donc pas permis d’établir
actuellement des conclusions définitives: l’origine de la Pomme de terre
reste incertaine.
Au moment de la découverte du Nouveau Monde, la Pomme de terre était
répandue dans toute l’Amérique du Sud. Avec le Maïs, elle formait la
base de l’alimentation végétale des Chiliens et des Péruviens. Ceux-ci
l’appelaient _Papas_. Ils possédaient des tubercules rouges, jaunes,
blancs et même violets, ronds ou oblongs.
La grande extension de la plante est démontrée par l’abondance des
dénominations appartenant aux langues aujourd’hui éteintes de l’Amérique
du Sud.
Ainsi Garcilasso dit qu’il existait 9 noms de variétés de _Papas_ dans
l’idiome _Chibcha_.
Un dictionnaire de la langue _Aymara_, compilé par Bertonio, donne les
noms de 11 variétés de Pommes de terre. Les indigènes de la région des
Andes consommaient le tubercule après une préparation spéciale. Ils
faisaient geler et macérer ensuite leurs Pommes de terre dans une eau
courante afin de transformer l’amidon en saccharine. Le tubercule était
ensuite piétiné, puis séché et conservé pour l’usage. Cette denrée
alimentaire, encore employée dans les Andes, prenant alors le nom de
_Chuño_ ou _Chumo_.
Les Espagnols qui avaient conquis le Pérou avec Pizarre vers 1530,
connurent la Pomme de terre aux environs de Quito. Le premier en date
qui en fait mention est Pietro Cieza de Léon qui voyagea au Pérou en
1532-1535. Plusieurs écrivains espagnols mentionnent ensuite parmi les
productions naturelles et économiques du pays ce tubercule qui
n’excitait pas autrement la curiosité des conquistadores: Lopez de
Gomara (1554) et Auguste Zarate (1555). C’est vers cette époque que les
Espagnols introduisirent la Pomme de terre en Espagne, d’où elle se
répandit assez vite en Italie, mais il ne reste aucune trace écrite de
ces importations qui passèrent inaperçues des contemporains. Les
importations de la Pomme de terre en Europe se sont faites par deux
voies différentes, par les Espagnols d’abord, par les Anglais ensuite à
la fin du XVIe siècle qui la tirèrent sans doute de l’Amérique du Nord
où les Espagnols l’avaient déjà acclimatée. La variété reçue en Espagne
était rougeâtre, à fleurs violettes. C’est celle que l’on a si longtemps
appelée Truffe rouge et que Clusius a popularisée. La variété introduite
en Irlande par les Anglais était jaunâtre, à fleurs blanches ou
violacées. Le P. jésuite Acosta, en 1591, dans _Historia natural y moral
de las Indias_, donne des détails plus circonstanciés sur la Pomme de
terre, puis le Français Frézier, le R. P. Feuillée, etc. M. Roze a
groupé toutes les narrations de ces voyageurs avec d’intéressants
commentaires auxquels nous renvoyons le lecteur[352]. Les observations
des explorateurs plus modernes s’attaquent enfin à l’origine botanique
de la plante, tel Molina qui a cité la Pomme de terre _Maglia_ du Chili,
que plus tard Darwin et Sabine ont prise pour le type sauvage du _S.
tuberosum_. Humboldt et Bonpland, dans leur _Voyage en Amérique_ (1807),
ont envisagé la plante sous le rapport historique. Ils admettent que la
Pomme de terre n’avait pas pénétré dans l’Amérique du Nord avant
l’arrivée des Européens. Cela paraît probable, d’après les recherches
des naturalistes américains Asa Gray, Trumbull et Harris.
[352] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 5, et suivantes.
D’après les récits accrédités en Angleterre, Sir Raleigh, favori de la
reine Elisabeth, chargé de coloniser les côtes de l’Amérique du Nord
aurait rapporté, en 1586, la Pomme de terre de la Caroline, où il n’a
jamais été, d’après les _Raleghana_, de Brusfield et les _Chroniques_ du
jardinier de R. Daydon Jackson. C’est une pure légende qui fait le
pendant à celle de Parmentier en France. Son compagnon de voyage,
Herriott ou Hariot, a bien cité parmi les productions naturelles de la
Virginie un tubercule comestible nommé _Openauk_ probablement dans la
langue des Algonquins et dont il a donné une description très vague. La
plupart des auteurs ont admis qu’il s’agissait de la Pomme de terre et
même du _S. Commersoni_. Mais Herriot ne mentionne aucunement
l’introduction en Angleterre de l’Openhauk dont le signalement convient
aussi bien à l’_Apios tuberosa_, Légumineuse à tubérosités farineuses,
que les Peaux-Rouges consommaient volontiers, sans la cultiver: «Une
sorte de racine de forme ronde, quelquefois de la grosseur d’une noix,
quelquefois plus grosse, que l’on trouve dans les terrains humides ou
marécageux; les tubercules sont liés les uns aux autres comme avec une
corde (stolons)».
L’amiral Drake qui guerroya longtemps contre les Espagnols, le corsaire
Hawkings, auraient aussi joué un rôle d’introducteurs de la Pomme de
terre. On peut tirer de ces récits légendaires une déduction très
raisonnable: que la Pomme de terre a été introduite en Angleterre par
des corsaires anglais à la suite de «prises» faites sur les Espagnols
qui transportaient la Pomme de terre à bord de leurs navires, à titre de
provision de bouche.
En somme, il n’y a pas de preuve absolue de l’existence de la Pomme de
terre en Angleterre avant la mention de l’apothicaire Gerarde qui la
cultivait dans son jardin d’Holborn en 1586 ou peu après. Il en faisait
très grand cas, puisqu’il est représenté au frontispice de son _Herball_
tenant à la main un rameau fleuri de Pomme de terre.
Cependant Ch. de l’Escluse, d’Arras, est le véritable vulgarisateur de
la plante en Europe. La culture de la Pomme de terre, à la fin du XVIe
siècle, était déjà populaire en Italie. Le légat du Pape apporta en
Belgique quelques tubercules en 1586. Une personne de sa suite en donna
à Philippe de Sivry, gouverneur de Mons qui cultiva cette rareté, et en
envoya à son tour en 1588 deux tubercules à L’Escluse, alors à Vienne où
il dirigeait les jardins de l’empereur Maximilien. L’année suivante, ce
botaniste reçut encore du même Sivry le dessin colorié de la Pomme de
terre qui se voit aujourd’hui au Musée Plantin, à Anvers. L’Escluse est
donc le premier botaniste qui ait scientifiquement décrit la plante dans
son _Histoire des plantes_ qui parut en 1601[353]. Il a répandu la Pomme
de terre en Allemagne, en France, où elle arriva dans l’Est par la
Suisse. Gaspar Bauhin paraît l’avoir reçue à Bâle vers 1590. D’après des
documents authentiques, on la voit cultivée en Angleterre dans le
Lancashire depuis 1634. En 1663 M. Buckland, du Somersetshire, attira
l’attention de la Société royale d’Angleterre sur la valeur alimentaire
de la Pomme de terre et en recommanda chaleureusement la culture dans
tout le royaume. Un passage du _Voyage de Lister en France en 1698_,
l’indique comme un aliment des plus vulgaires dans toute l’Angleterre.
Elle était connue en Saxe en 1680. La culture en grand date de 1728 en
Ecosse, en Prusse 1738, en Bohême 1716, etc. Dès la première moitié du
XVIIIe siècle, les cultivateurs du Luxembourg, du pays de Liège, de
Trèves en Allemagne, payaient la dîme des Pommes de terre, ce qui
indique une culture des plus étendues, égale au moins à celle du Seigle
ou de l’Avoine. La Suède n’a reçu la Pomme de terre qu’en 1766. En
Alsace elle paraît connue depuis 1709. Vers 1770 on la cultivait en
grand dans toute l’Alsace[354].
[353] _Hist. pl._ lib. IV, cap. LII.
[354] Dietz, Le Climat du Ban de la Roche (_Bull. Soc. Sc. Agric. et
Arts de la Basse-Alsace_, 1887).
L’histoire de l’introduction de la Pomme de terre en France est peu
connue. C’est ce qui a peut-être aidé à créer ce que nous appellerons la
_légende de Parmentier_.
Parmentier--agronome et philanthrope--telles sont les épithètes
généralement accolées à son nom, a la réputation aujourd’hui bien
établie d’avoir introduit en France la culture de la Pomme de terre.
C’est là une croyance des plus répandues, même chez les personnes qui
appartiennent à la classe instruite. Et pourtant l’erreur est manifeste
pour quiconque étudie d’assez près l’histoire de l’introduction du
précieux tubercule en France.
D’où vient cette grave méprise?
Cela s’explique aisément.
Les connaissances forcément superficielles du public sont puisées dans
les manuels de l’enseignement scolaire et dans les dictionnaires usuels
dont les notions déjà trop sommaires ne sont pas toujours très justes.
Nous pouvons citer, entre autres, le dictionnaire le plus populaire,
celui qui se trouve dans toutes les mains: «Parmentier, agronome et
philanthrope, né à Montdidier, a introduit en France la culture de la
Pomme de terre.» Voilà qui est clair et net. Prenons maintenant un
ouvrage d’un genre tout différent. Ici l’auteur devient dithyrambique:
«Qui ne connaît le nom de Parmentier, l’agronome et le philanthrope,
celui à qui la France est redevable de la culture de la Pomme de terre,
celui qui fit d’un légume ignoré une source d’alimentation pour les
populations pauvres!»
Dans un recueil scientifique, un vulgarisateur, dont l’érudition était
cette fois en défaut, écrivait encore récemment que «Parmentier,
pharmacien militaire du temps de Louis XVI, rapporta d’Allemagne la
Pomme de terre en France.» Est-il utile de poursuivre des citations
banales qui se trouvent partout?
Ces affirmations répétées ont néanmoins créé un état d’esprit tel qu’il
semble bien paradoxal de contester à cet homme célèbre son titre de
«bienfaiteur de l’humanité». Cependant l’histoire n’a-t-elle pas modifié
quelquefois l’opinion légendaire que l’on se formait sur la valeur de
tel ou tel personnage célèbre?
Sans doute on ne saurait donner trop de louanges à un bienfaiteur de
l’humanité; mais d’abord, Parmentier a-t-il mérité ce titre? A-t-il,
nous ne dirons pas _introduit_, mais simplement _vulgarisé_, une plante
alimentaire précieuse méconnue de son temps?
Laissons les faits et les dates répondre à cette interrogation, en
rappelant que Parmentier, né en 1737, ne commença sa campagne
_effective_ en faveur de la Pomme de terre qu’en 1783, moment où il
entreprit, avec l’appui de Louis XVI, ses fameuses expériences de la
plaine des Sablons et de la plaine de Grenelle organisées avec la mise
en scène que l’on sait: fossés creusés pour isoler ses champs de Pommes
de terre; pseudo-gardes ayant pour mission de favoriser les larcins
provoqués par l’attrait du fruit défendu. Or c’était faire à la Solanée
américaine une réclame bien inutile. Avant cette date, la Pomme de terre
était cultivée et servait à l’alimentation dans toutes les provinces
françaises; elle n’avait eu nullement besoin de Parmentier, ni du roi de
France, pour faire son chemin dans le monde. Louis XVI, en autorisant
l’expérience de la plaine des Sablons, avait voulu simplement marquer
l’intérêt qu’il prenait à une plus grande extension de la culture d’un
tubercule si utile au peuple. Il avait sans doute la même intention
lorsqu’il parut en 1781 à une fête de la cour avec une fleur de Pomme de
terre à la boutonnière. Ces anecdotes ont été souvent racontées dans les
ouvrages populaires et, comme on attache une importance en général
exagérée à tous les actes royaux, on a interprété _plus tard_ ces faits
insignifiants en leur donnant une conséquence fausse: savoir, que
Parmentier, avec la collaboration de Louis XVI, avait pris l’initiative
de la culture de la Pomme de terre en France. M. Labourasse qui a
attiré, le premier, l’attention sur la légende de Parmentier, fait
remarquer, avec raison, qu’en citant toujours la fameuse plantation de
50 arpents de Pommes de terre dans la plaine des Sablons on allait à
l’encontre du but proposé: «Peut-être a-t-on pensé, dit-il, que planter
_50 arpents_ en une seule fois, d’un tubercule _peu répandu_ était chose
difficile, et qu’en confirmant ainsi la légende, on risquait fort de
l’ébranler»[355].
[355] Labourasse, La Légende de Parmentier. (_Mém. Soc. des Lettres,
Sciences et Arts de Bar-le-Duc_), 2e série, tome IX (1891).
Quelques-uns, obligés de reconnaître l’existence d’une culture _en
grand_ de la Pomme de terre, longtemps avant la naissance de Parmentier,
dans les Vosges, en Franche-Comté, en Lorraine, dans le Dauphiné, les
Ardennes, la Bourgogne, etc., limitent son intervention bienfaisante à
la région parisienne et au Nord de la France. Nous verrons plus loin ce
qu’il faut penser de cette assertion.
Le plus curieux, c’est que Parmentier n’a jamais prétendu faire
connaître les qualités nutritives de la Pomme de terre à la France, ni
même à l’Ile-de-France, ce qui eût été absolument ridicule. Les auteurs
de panégyriques sur Parmentier n’ont donc jamais lu son ouvrage
fondamental: l’_Examen chymique des Pommes de terre_ (Paris, in-12,
1773), dans lequel il dit expressément (page 1) que «l’usage de cette
plante alimentaire _est adopté depuis un siècle_», et plus loin (page
5): «Elle s’est tellement répandue qu’il y a des provinces où les Pommes
de terre sont devenues une partie de la nourriture des pauvres gens; on
en voit depuis quelques années des champs entiers couverts dans le
voisinage de la capitale, _où elles sont si communes que tous ses
marchés en sont remplis_ et qu’elles se vendent au coin des rues, cuites
ou crues, comme on y vend depuis longtemps des châtaignes.» Parmentier
constate encore (p. 201) que des établissements charitables de Lyon et
de Paris l’emploient pour la nourriture des pauvres. Ces arguments qui
sortent de la bouche même de Parmentier paraissent pourtant décisifs. Et
cette extension considérable de la culture du tubercule n’est pas
l’œuvre de Parmentier puisque l’_Examen chymique_, qui parut en 1773,
marque le commencement de la propagande _écrite_ du prétendu
vulgarisateur de la Pomme de terre en France. Mais, dira-t-on, pourquoi
cette campagne inutile et insensée si la Pomme de terre était devenue
plante des plus vulgaires? L’erreur vient de ce que l’on croit, de nos
jours, que Parmentier préconisait la Pomme de terre à titre de légume,
tandis qu’il se proposait seulement d’en extraire la fécule pour faire
du pain et c’était là d’abord son unique point de vue. Il croyait que
l’amidon de la Pomme de terre, plus connu sous le nom de fécule, pouvait
être substitué à la farine de Blé, ignorant l’importance dans la
nutrition, du gluten, découvert par Beccaria, en 1727, dans la farine de
Froment. Le Blé et les Céréales renferment à la fois de l’amidon et du
gluten, substance azotée très nutritive. La présence du gluten est en
outre indispensable à la panification. La Pomme de terre ne contient que
de l’amidon; on n’obtient de sa fécule que des gâteaux, biscuits de
Savoie ou autres analogues, et non un pain ayant subi la fermentation
qui le rend digestible et agréable au goût.
Parmentier fut amené d’une manière fortuite à s’occuper de la Pomme de
terre qu’il avait vue largement cultivée en Alsace et en Allemagne
pendant son séjour à l’armée du Rhin où il était employé en qualité
d’apothicaire. A la suite de la disette de 1770, l’Académie de Besançon
mit au concours la question des substances alimentaires qui pourraient
atténuer les calamités des fréquentes famines causées par les mauvaises
récoltes de Céréales dans les années froides et pluvieuses. Parmentier
obtint le prix; il signala particulièrement le tubercule en question et
son mémoire fut imprimé en 1771. Cet événement l’engagea à persévérer
dans une voie où il avait trouvé un succès flatteur. Il est juste de
dire que la plupart des six concurrents de Parmentier avaient également
signalé la Pomme de terre parmi les substances alimentaires les plus
propres à suppléer à l’insuffisance des Céréales.
Parmentier publia en 1773 son _Examen chymique des Pommes de terre_ dans
lequel il indiquait divers procédés pour faire du pain avec la fécule de
cette Solanée, avec ou sans mélange de farine de Blé. Même dans cette
circonstance, Parmentier n’était pas un innovateur. On employait déjà la
fécule de Pomme de terre pour faire des biscuits de Savoie et dans
d’autres préparations culinaires. Quant au pain de Pomme de terre, on
l’essayait dix ans avant la publication du mémoire qui valut à
Parmentier le prix de l’Académie de Besançon. En 1761, M. Faiguet (cité
dans l’ouvrage de Parmentier, page 44, sous le nom de Falguet) avait
présenté à l’Académie des Sciences un pain de Pomme de terre, en
s’associant au sieur Malouin, selon le témoignage de Legrand d’Aussy
(_Histoire de la Vie privée des François_, t. Ier, p. 113, éd. 1815),
qui ajoute: «Parmentier a repris en sous-œuvre les travaux des deux
associés». D’autre part Hirzel, médecin suisse, avait publié à Zurich,
en 1761: _Die Wirthschaft eines philosophischen Bauers_, ouvrage
d’économie rurale et domestique, qui fut traduit plus tard en français
sous le titre de _Le Socrate rustique_ (Lausanne, 1777), lequel contient
onze pages concernant la Pomme de terre, la façon de la cultiver, de la
conserver, ses préparations culinaires et la manière d’en faire du pain.
Enfin le chevalier Mustel, savant normand, avait devancé en France
Parmentier. Il a écrit sur la Pomme de terre et traité, avant lui, d’une
manière détaillée, la fabrication du pain de Pomme de terre, imaginé une
machine pour séparer la fécule par le râpage et le lavage. Le _Journal
de l’Agriculture, du Commerce et des Finances_, année 1767 contient un
premier article de 28 pages sur ce sujet, du chevalier Mustel. Il est
intitulé: _Mémoire sur les Pommes de terre et le pain économique_, lu à
la Société royale d’Agriculture de Rouen. Ce travail, amplifié, parut en
volume en 1769 et Parmentier dut en prendre quelque peu la substance,
puisqu’en 1779 Mustel réclama la priorité de l’invention et accusa
formellement Parmentier de plagiat, dans une lettre que nous
reproduirons plus loin. M. Réville, curé de Saint-Aubin de Scello, cité
par Parmentier (_Examen chymique_, page 44), le savant Duhamel et autres
encore ont donné, avant Parmentier, des recettes pour la fabrication du
pain avec la pulpe de la Pomme de terre.
Parmentier était un publiciste et non un agronome, comme on l’a dit trop
souvent. Sauf l’expérience pratique de la plaine des Sablons, sa
propagande a été faite uniquement par des écrits. Les partisans de la
légende de Parmentier s’appuient sur l’influence de ses livres et
articles de vulgarisation, insérés dans certains journaux du temps, qui
auraient réussi à triompher des préjugés hostiles à la culture de la
Pomme de terre. Or le paysan, qui lit si peu aujourd’hui, ne lisait pas
du tout il y a 130 ans. Il est évident que _pas un seul_ cultivateur n’a
lu son livre capital, l’_Examen chymique des Pommes de terre_.
Parmentier a prêché les mérites de la Pomme de terre à des convertis,
aux abonnés du _Journal de Paris_ et de la _Feuille du cultivateur_,
grands seigneurs propriétaires, ou bourgeois lettrés qui vantaient bien
la Pomme de terre comme aliment pour le peuple, mais qui n’en usaient
guère pour eux-mêmes, comme nous le verrons par la suite. La propagande
très tardive de Parmentier n’a pas pénétré dans les milieux où elle
aurait pu être de quelque utilité, c’est-à-dire chez les gens arriérés
qui avaient encore contre la culture de la Pomme de terre diverses
préventions.
D’ailleurs, depuis longtemps, les philanthropes s’occupaient beaucoup de
la Pomme de terre. Vers le milieu du XVIIIe siècle, l’Agriculture, si
longtemps méprisée et délaissée par le gouvernement et les classes
dirigeantes, devint à la mode sous l’influence des Economistes, de
l’Encyclopédie et des écrivains comme Jean-Jacques Rousseau qui
exaltaient la nature et la vie des champs. De grands seigneurs se firent
agronomes, tels les ducs d’Harcourt, de Choiseul, de la
Rochefoucauld-Liancourt, de Béthune-Charost, le marquis de Turbilly et
autres, tous ardents propagateurs de la Pomme de terre dans leurs
domaines et chez leurs voisins. A ce moment, les Economistes Vincent de
Gournay, Quesnay et Trudaine, se préoccupaient des intérêts agricoles et
parlaient sur l’Agriculture dans le salon de Mme Geoffrin. Les _âmes
sensibles_ cherchaient les moyens d’améliorer le sort des campagnards et
l’on ne trouvait pas d’autres remèdes à la misère que le conseil de
cultiver des Pommes de terre. C’était une philanthropie facile et peu
dispendieuse, celle qui consistait à dire aux pauvres gens: «Mangez des
Pommes de terre puisque le pain fait défaut.»
Voltaire, avec son grand bon sens, avait vu l’inutilité de tous ces
bavardages. Dans l’_Encyclopédie_, à l’article _Blé_, il a écrit ceci:
«Vers 1750, la nation française, rassasiée de vers, de tragédies, de
romans, de réflexions plus ou moins romanesques et de disputes
théologiques sur la grâce et les convulsions, se mit enfin à raisonner
sur les blés. On oublia même les bergers pour ne parler que du froment
et du seigle. On écrivit des choses utiles sur l’Agriculture; tout le
monde les lut, excepté les laboureurs.»
Avant Parmentier, les ministres Turgot et Bertin, les Bureaux (Sociétés)
d’Agriculture qui, d’après leurs statuts, devaient travailler à
«favoriser les progrès de l’Agriculture, faire des expériences et
découvertes utiles, instruire le public et exciter le zèle des
cultivateurs», s’occupèrent beaucoup de la Pomme de terre. La Société
d’Agriculture de Paris fut établie par un arrêt du Conseil royal en mars
1761, à la requête du ministre Bertin. De 1755 à 1763, d’autres sociétés
furent créées dans tous les grands centres agricoles. Elles firent de
louables efforts pour favoriser l’Agriculture, surtout en livrant
gratuitement aux paysans de bonnes semences. Ces sociétés, qui avaient
au moins un but pratique, ont certainement contribué à la propagation de
la Pomme de terre beaucoup plus que tous les écrits des agriculteurs en
chambre.
Voici une autre appréciation tirée du _Bon Jardinier_ (année 1785, p.
62) et due à la plume de l’un des rédacteurs: de Grâce ou Vilmorin,
hommes qu’on ne peut soupçonner de malveillance vis-à-vis de Parmentier
qui paraît implicitement désigné dans l’article _Pomme de terre_: «Il
n’y a pas de légume sur lequel on ait tant écrit et pour lequel on ait
montré tant d’enthousiasme. On en a fait du pain trouvé excellent par
les riches, des biscuits de Savoie, des gâteaux, des ragoûts de toutes
les sortes, et puis on a dit: «_Le pauvre doit être fort content de
cette nourriture._» Notez que les premiers pains faits avec la pulpe de
ce tubercule étaient mêlés de bonne farine, que les ragoûts étaient bien
assaisonnés, etc. Les têtes échauffées par les publications des
Economistes ont employé les terres à froment à la culture de ce légume,
qui, anciennement était à bas prix, et qui est devenu cher pour le
peuple, surtout à Paris et aux environs. Ce n’est pas ici le lieu de
réfuter tous les systèmes imaginés sur cette matière. D’ailleurs
l’enthousiasme tombe et en même temps le prix de la denrée; avant qu’on
l’eût tant prônée, elle était d’un très grand usage dans plusieurs
provinces et le pauvre en avait toujours fait sa nourriture; aussi il
était inutile de tant écrire sur ce sujet».
Remarquons que cette critique de l’œuvre du «propagateur
philanthropique» de la Pomme de terre et des publicistes en général, a
été faite au moment où la propagande de Parmentier battait son plein, et
par les hommes les plus compétents de l’époque en agriculture. L’un
d’eux, Vilmorin, devait devenir conseiller de l’Agriculture sous le
Directoire.
Ceci nous amène à expliquer pourquoi Parmentier ne fut pas populaire de
son vivant. Il n’a joui d’une certaine notoriété dans le monde savant
que dans les dernières années de son existence et sa grande célébrité ne
survint qu’après sa mort.
Les biographes de Parmentier insistent beaucoup sur ce fait qu’il n’a
connu de son vivant que des détracteurs, que l’on a méconnu les services
qu’il avait rendus, qu’il a été ridiculisé à cause de ses efforts
humanitaires. En effet, Parmentier a pu être ridiculisé justement à
cause de l’insistance qu’il mettait à démontrer les mérites nullement
contestés de la Pomme de terre. Dans les milieux populaires, comme le
montrent certaines anecdotes, il a pu être mal noté en voulant imposer
un pain de Pomme de terre reconnu mauvais.
L’enthousiasme de Parmentier pour _sa_ Pomme de terre l’entraînait
encore peu de temps avant sa mort survenue en 1813, à continuer sa
propagande habituelle, alors qu’en 1802, année de disette, on avait
dépavé les cours et labouré les allées des jardins pour les planter en
Pommes de terre. En 1793, à la suite d’une ridicule motion de la
Convention nationale, on avait même converti le Jardin des Tuileries en
champ de Pommes de terre! Le tubercule, semble-t-il, était suffisamment
connu. Les contemporains de Parmentier ont donc pu sans trop d’injustice
méconnaître les services de ce fécond publiciste agricole et considérer
comme une sorte de monomanie le zèle qui le porta à écrire une centaine
de mémoires sur un sujet si rebattu. Mais, jamais axiome ne fut plus
vrai: _Verba volant, scripta manent_ «les paroles volent et les écrits
restent». En effet, ce sont diverses circonstances heureuses qui ont mis
Parmentier en vedette et lui ont donné sa gloire posthume: la faveur
royale, surtout ses livres et ses nombreux articles parsemés dans la
_Feuille du cultivateur_ et dans le _Journal de Paris_ qui ont fait
illusion sur son rôle lorsque les gens de son temps furent disparus.
Ouvrier de la dernière heure, Parmentier a recueilli le bénéfice des
efforts de ceux qui l’ont précédé et qui sont demeurés ignorés. Ce sont
les hommes de la deuxième génération, ceux qui n’ont connu Parmentier
qu’à travers ses écrits, qui ont fait valoir ses titres à la
reconnaissance de l’humanité. Serait-il logique de prétendre qu’ils
connaissaient mieux que les précédents les conditions dans lesquelles
s’est faite la vulgarisation de la Pomme de terre?
Dès le début de la campagne de Parmentier il y eut des protestations
contre les prétentions de certaines personnes qui l’érigeaient en
promoteur de la culture de la Pomme de terre. Dans une brochure
rarissime intitulée _Lettre d’un garçon apothicaire à M. Cadet, maître
apothicaire dans la rue Saint-Antoine_ (Paris, 1777, in-12), nous
trouvons ce passage qui remet la chose au point:
«Vous voulez attribuer à M. Parmentier, apothicaire, les notions que
nous avons aujourd’hui sur les qualités nutritives de la Pomme de terre:
vous supposez qu’avant lui on la regardait comme nuisible... mais ce
chimiste lui-même a convenu que les qualités nutritives de ce végétal
étaient connues avant lui... il a cité Ellis, M. Tissot, M. Falguet, M.
Réville, le chevalier Mustel, etc. Il a convenu que la Pomme de terre
avait été d’un grand secours en Irlande pendant la famine de 1740,
qu’elles entrent dans la soupe des pauvres de la Charité de Lyon et
qu’elles sont la base du riz économique qu’on distribue aux pauvres chez
les sœurs de la Charité de la paroisse de Saint-Roch (à Paris).
«... Mais il en est encore beaucoup d’autres qui ont précédé M.
Parmentier dans la même carrière, tels sont Venel (mis pour Engel)
(_Dictionnaire encyclopédique_ t. XIII, p. 4) qui a présenté la Pomme de
terre comme un aliment assez abondant et assez salutaire, M. Geoffroy
(_Mat. médicale_, 1743, t. VI, p. 451) qui a indiqué différentes
manières de les préparer comme aliment et M. Lemery qui, dans son
_Traité des drogues simples_ (1699, p. 348), nous apprend que de son
temps on s’en servait déjà comme aliment[356].»
[356] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXV, p. 84.
L’auteur de cette brochure aurait pu citer encore l’illustre Duhamel qui
a longuement parlé de la Pomme de terre dans son _Traité de la culture
des terres_ (1755). Ce ne sont pas les _Instructions_ qui ont manqué aux
cultivateurs. A partir de 1765 jusqu’à la Révolution, on trouve dans les
Archives départementales quantité de pièces imprimées, mémoires sur la
Luzerne, la Garance, le Tabac et le Mûrier et sur la Pomme de terre.
Citons parmi ces tracts: _Manière de cultiver les Pommes de terre et les
avantages qu’on en retire. Présenté à Monseigneur l’Intendant de
Picardie_ (XVIIIe siècle).--_Mémoire sur la culture des Pommes de terre
et la manière d’en faire du pain_ (XVIIIe siècle).--_Instruction sur la
culture des Pommes de terre, par MM. Delporte frères, de
Boulogne-sur-Mer._--_Extrait d’un mémoire adressé par le sieur Dottin
maître de poste à Villers-Bretonneux, à M. Dupleix, intendant de
Picardie_ (Amiens, 1768, 8 p. in-4º)[357].--_Rapport de la Faculté de
Médecine sur l’usage des Pommes de terre_ (Paris, 1771, in-4º) etc.
[357] Toutes ces notices sont antérieures à 1768.
Nous avons fait allusion à une protestation du chevalier Mustel, de
Rouen, contre les agissements de Parmentier. C’est une lettre adressée à
l’intendant de la généralité de Rouen. Ce curieux document semble avoir
été inconnu aux biographes de Parmentier:
«Rouen, faubourg Saint-Sever, 1779.
J’ay sçu qu’un M. Parmentier sonne le tocsin à Paris, pour se dire le
seul, l’unique auteur du pain de Pommes de terre, et cela, dit-il, parce
qu’il fait du pain avec la Pomme de terre sans farine. Cet homme m’a
écrit annuellement depuis dix ans pour me demander différents
éclaircissements sur mes opérations. Je luy ay mandé que j’avais fait du
pain de Pommes de terre avec et sans mixtion de farine, que l’un a été
trouvé très bon, et l’autre, purement de Pommes de terre, insipide et
pâteux, tel que celuy que M. Parmentier nous envoie icy, quoyqu’il l’ait
relevé par le sel. Cet homme me met donc dans la nécessité de le juger
de mauvaise foy et de le regarder comme un intrigant qui veut
s’approprier mon travail et surprendre le gouvernement pour en tirer
quelque avantage. On sçait combien j’ay travaillé à ce sujet et tout le
zèle que j’y ai mis. Il le sçait mieux qu’un aultre, puisque je luy ay
communiqué des détails particuliers dont il profite aujourd’hui[358]».
[358] _Arch. Seine-Inférieure_, C. 118.
Nous avons dit qu’au moment où Parmentier écrivit son premier ouvrage,
en 1773, la Pomme de terre était largement cultivée dans toutes les
provinces françaises pour la nourriture des pauvres gens et des animaux
domestiques.
Depuis quelques années il a été tiré des archives locales certains
documents qui fournissent des indications positives sur les dates de la
culture _en grand_ de la plante américaine dans les diverses régions
françaises. Souvent ce sont des pièces de procédure concernant les
luttes soutenues par les curés décimateurs contre leurs paroissiens qui
refusaient de leur payer la dîme des Pommes de terre. Or, il est de
toute évidence que les curés ont dû réclamer cette redevance seulement
lorsque l’extension de la Pomme de terre réduisait considérablement les
emblavures de Blé, Orge, Avoine, Pois, Fèves, etc., et diminuait, par
cela même, leurs revenus fondés en partie sur les grandes et petites
dîmes.
L’introduction de la Pomme de terre dans les localités est certainement
plus ancienne que les dates données ci-après, car la plante a dû faire
un stage dans les jardins avant d’avoir les honneurs de la grande
culture.
Des pièces de procédure relatives à un certain nombre de villages des
Ardennes, nous apprennent que la Pomme de terre était cultivée à Pure en
1749; à Raucennes, le tubercule était connu de 1750 à 1760; à Chemery,
les décimateurs réclament la dîme des «crompires» en 1772; elle est
payée, disent-ils, par les habitants depuis vingt ans. Plusieurs témoins
qui déposent dans ces procès, font remonter, pour certains villages, la
culture de la Pomme de terre à des dates plus anciennes; 1733, 1744,
etc.[359]
[359] Laurent, _La Pomme de terre dans les Ardennes_, broch. in-8º,
1899.
Des documents analogues établissent l’ancienneté de la culture de la
Pomme de terre en Lorraine, c’est-à-dire dans les Vosges, la Meuse et la
Meurthe-et-Moselle. Le Val de Saint-Dié cultivait la Pomme de terre dès
le XVIIe siècle. Les Suédois l’avait apportée en Lorraine pendant les
guerres sous le duc Charles IV. D’après Gravier (_Histoire de
Saint-Dié_), ce fut le curé de La Broque, Louis Piat, qui, le premier,
exigea de ses paroissiens la dîme des Pommes de terre. Sur leur refus,
une sentence du prévost de Badonvillers, en date du 19 octobre 1693, les
condamna à livrer à leur curé le cinquantième du produit pour tenir lieu
de dîme. Cette sentence déclarait les habitants de la vallée de la Celle
soumis à la même servitude. En 1715, un laboureur de Saint-Dié, nommé
Jacques Finance, refusa de payer la dîme des Pommes de terre au chapitre
de cette ville, soutenu dans son refus par le maire et les habitants du
Val, se fondant sur ce qu’ils cultivaient «ce fruit» depuis plus de 40
ans sans en payer la dîme[360]. Les habitants de Schirmeck et de La
Broque invoquaient aussi la prescription.
[360] Charton (Ch.), Histoire de l’introduction de la Pomme de terre
dans les Vosges (_Annales Soc. d’Em. des Vosges_ (1868, p. 159).
A la suite d’interminables procès de ce genre (Voir pièces G. 124,
années 1711-1773, _Arch. des Vosges_), Léopold, duc de Lorraine, établit
officiellement la dîme des Pommes de terre, par arrêts du 28 juin 1715
et du 6 mars 1719, dans tous les héritages soumis à la grosse ou menue
dîme[361]. L’arrêt de 1715 constate expressément l’ancienneté de la
culture en Lorraine: «Il est vrai que ce fruit qui est connu dans la
Vosge depuis 50 ans se plante vers les mois de mars ou d’avril...»
[361] _Recueil des Edits de Léopold Ier, duc de Lorraine_, t. II,
Nancy, 1733.
Dans le _Dictionnaire du département de la Moselle_ (1817, tome II, p.
10), Viville dit: «La Pomme de terre se cultive en grand à la charrue
depuis plus de 80 ans dans le département de la Moselle.» Le _Traité du
département de Metz_, de Stemer, imprimé en 1796, signale fréquemment
les cultures de «cronpires», nom de la Pomme de terre dans la Lorraine
allemande. D’autres documents établissent que dans la Meuse la Pomme de
terre était connue avant 1740 dans l’arrondissement de Commercy.
D’après les archives provenant de l’Intendance de Lorraine, la récolte
dans la subdélégation de Saint-Dié a été, en 1758, de 1.270 résaux de
Froment (le résal équivaut à 120 litres); 9.106 résaux de Seigle; 7.087
d’Avoine et enfin 18.829 résaux de Pommes de terre[362]. Or c’est
justement François de Neufchâteau, académicien et agronome, né en
Lorraine, pays où la Pomme de terre était connue au XVIIe siècle, élevé
à Neufchâteau, dans une région où on la cultivait en 1758 plus que les
Céréales, qui proposait de donner à la Pomme de terre le nom de
_Parmentière_ «en l’honneur de son inventeur» (_sic_)! François de
Neufchâteau était l’ami de Parmentier: c’est là une sorte d’excuse.
Cependant, en cette circonstance, il aurait dû se remémorer l’adage
antique: «_amicus Plato, magis_...»
[362] Voir _Archives des Vosges_, C. 83, 84, 85, 87.--G. 1973 et G.
1974.
En somme, tout l’Est de la France a connu la Pomme de terre 100 ou 150
ans avant la naissance de Parmentier. Des baux provenant de l’ancienne
abbaye de Remiremont mentionnent des redevances de sacs de Pommes de
terre sous le règne de Louis XIII. Le nom que la plante porte dans le
patois vosgien, où elle s’appelle _quémote_, montre qu’elle est entrée
en France au temps de la domination espagnole en Franche-Comté. _Camote_
était le nom mexicain de la Patate. Les Espagnols l’ont conservé pour
désigner la Pomme de terre.
Les frères Bauhin, botanistes suisses, qui possédaient la Pomme de terre
à Bâle, dès 1592, sont peut-être les introducteurs du précieux tubercule
dans l’Est de la France. Gaspard Bauhin dit en 1620, dans son _Prodromus
Theatri botanici_, que la Pomme de terre est cultivée en Bourgogne, qui
est devenue plus tard la Franche-Comté, et que les Bourguignons ont
l’habitude de provigner les rameaux de la plante pour augmenter la
production des tubercules. On remarque en effet chez les espèces ou
races de Pommes de terre sauvages ou à demi-sauvages la naissance en
grand nombre de petits tubercules à l’aisselle des feuilles. D’après un
historien local, ce sont les comtes de Montbéliard qui ont introduit la
Pomme de terre dans ce pays avant 1772[363]. Un Catalogue des plantes de
la Principauté de Montbéliard, composé en 1759 par le Dr Berdot, indique
la Pomme de terre comme cultivée en plein champ: «_S. tuberosum
esculentum_ C. B. _In agris colitur._»
[363] Suchet (l’abbé), La Pomme de terre en Franche-Comté (_Annuaire
du Doubs et de la Franche-Comté pour 1870_, pp. 177-195).
Notre grand agronome Olivier de Serres cultivait la Pomme de terre dans
sa terre du Pradel située près de Villeneuve-de-Berg, petite ville du
Vivarais qui fait aujourd’hui partie du département de l’Ardèche. Il
connaissait les qualités nutritives de la Pomme de terre qu’il appelle
cartoufle ou truffe, à laquelle il a consacré un chapitre de son
_Théâtre d’Agriculture_ (Chap. X, liv. VI). Or la 1re édition de cet
ouvrage date de 1600. La plante était d’ailleurs nouvelle et venait de
Suisse ce qui explique le nom _Cartoufle_ dénaturé de _Tarteuffel_,
modification germanique du terme italien _Tartuffoli_ (_Truffe_) dont se
sont servis les premiers descripteurs de la Pomme de terre: Ch. de
l’Escluse et les Bauhin. «Cest arbuste, dict Cartoufle, porte fruict
(tubercule) de même nom, semblable à Truffes et par d’aucuns ainsi
appellé. Il est venu de Suisse en Dauphiné depuis peu de temps en çà.»
La description assez confuse d’Olivier de Serres a fait naître des
doutes sur l’identité de la plante. On a pensé qu’il s’agissait du
Topinambour et Parmentier a propagé cette erreur. L’édition du _Théâtre
d’Agriculture_ publiée en 1804 par la Société d’Agriculture de la Seine
contient de nombreuses notes explicatives dues aux principaux agronomes
du temps. Parmentier chargé, en raison de sa compétence spéciale, de
commenter le chapitre de la Cartoufle n’a pas reconnu le tubercule
américain qu’il a pris pour le Topinambour. Cependant Olivier de Serres
parle de la plante comme ayant des «jettons (rameaux) faisant des fleurs
blanches» tandis que les fleurs du Topinambour sont invariablement
jaunes. Olivier de Serres signale aussi ce provignage des tiges de la
Pomme de terre pratiqué en Bourgogne et ailleurs, opération qui ne
conviendrait en aucune façon au Topinambour qui ne produit aucun
tubercule axillaire et dont les tiges sont droites et rigides. Il s’agit
donc bien de la Pomme de terre et c’est aussi l’avis de M. le Dr
Clos[364] et de M. Roze[365] qui ont soumis à une critique plus sévère
le texte de l’agronome vivarais.
[364] _Journal d’Agric. pratique pour le Midi de la France_, 1875, p.
285.
[365] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 119-120.
Dans une région cévenole voisine, le Velay, nous constatons l’existence
de la Pomme de terre à partir de 1735, quoique sa culture soit
évidemment plus ancienne. Les registres des insinuations de la
Sénéchaussée du Puy conservés aux Archives de la Haute-Loire contiennent
un certain nombre de donations entre vifs depuis 1735 jusqu’en 1778. Ces
donations de biens sont faites sous réserves par les donateurs d’être
logés, nourris et entretenus par les bénéficiaires et, en cas
d’incompatibilité, de recevoir, outre une pension viagère, des habits,
du linge, du bois, diverses productions agricoles comme le droit de
prendre «des raves en la ravière, des truffes en la truffière». A partir
de 1767, on emploie dans ces actes, concurremment avec le terme Truffe,
le mot Pomme de terre. Il y avait deux variétés également cultivées: la
Truffe rouge, et la Truffe blanche[366].
[366] Voir toute la série B des _Arch. de la Haute-Loire_ et _Annales
de la Soc. d’Agric. Sciences et Arts du Puy_, t. XXVII (1864-65), p.
67.
Dans la région de Saint-Etienne on consommait habituellement la Pomme de
terre sous Louis XIV. Un poète stéphanois du XVIIe siècle, messire Jean
Chapelon, prêtre, décédé en 1695, a chanté en vers patois le
_tupinanbo_, précieux en temps de famine[367]. Le terme Topinambour
n’est ici qu’un synonyme de Truffe. Il a été donné parfois à la Pomme de
terre, notamment par l’arrêt de 1715, du duc de Lorraine, cité plus
haut.
[367] _Œuvres_, éd. 1820, Saint-Etienne, in-8º.
Le précieux tubercule n’était pas davantage inconnu en Auvergne avant la
campagne de Parmentier. Voici une note du curé de Vallore (Auvergne)
relevée dans ses registres de catholicité: «Depuis 1766 jusqu’en 1773,
il y a eu la plus grande misère. La famine a été grande: il n’est
pourtant mort personne de faim. Les truffes ou pommes de terre ont été
d’un grand secours. On en mettait dans le pain à moitié truffes et
moitié blé et le pain était passable. Elles ont valu 25 sols le
quarteron en 68 et 69.» Le quarteron équivaut à 16 litres environ[368].
[368] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXVI, p. 131.
Pour le Beaujolais nous avons un document imprimé de la même époque.
L’auteur d’un _Mémoire historique et économique sur le Beaujolais_
(Paris, in-8, 1770, p. 139) nommé Brisson, a discuté le pour et le
contre de la culture de la Pomme de terre. Il constate que «les gens
bien pauvres en consomment plus que de pain» et, après cela, il n’en dit
pas de bien: «On n’a pas à se féliciter de l’introduction de la Truffe
en Beaujolais», probablement parce que l’on consacrait à cette culture
les bonnes terres à Blé, ce qui faisait augmenter le prix du pain.
Dans les Archives de l’Isère (Dauphiné), quelques pièces mentionnent les
Pommes de terre: année 1762, l’hôpital de Grenoble achète des Truffes à
22 s. le quintal[369]. Passons dans le Lyonnais. Un ouvrage qui date de
1713 nous apprend que «l’on mange aussi à Lyon et en plusieurs autres
pays une sorte de truffe nommée en latin _Solanum esculentum_ et en
français truffes rouges. Elles approchent assez de la qualité des
topinambours»[370]. La culture de ce tubercule devait être encore plus
répandue en 1771, d’après le _Voyage au Mont-Pilat_, de La Tourette
(page 130) qui fut publié cette année: «Cette plante se cultive à Pilat
(Forez) et dans tout le Lyonnais; sa racine tubéreuse fournit un aliment
abondant et sain; son goût est préférable à la truffe du Taupinambour
des Anglais.»
[369] _Arch. Isère_, série E. 141. E. I, 169.
[370] Andry, _Traité des aliments de Caresme_, t. Ier, p. 150.
Voici un document provenant du Bourbonnais: Acte reçu par Bonnet,
notaire, dans un village très retiré de cette province, le 27 janvier
1771. La récolte des Pommes de terre était abondante puisqu’un nommé
Jean Parout, laboureur de la paroisse de Loddes, achetait de Pierre
Gacon, demeurant à Laust: «Cent poinçons de Pommes de terre dites
communément Tartoufles» à raison de six francs le poinçon de 200 litres
environ, ce qui était bon marché[371].
[371] _Cabinet historique_, Recherches historiques dans les études de
notariat, t. XIV (1868), p. 292.
La Pomme de terre est ancienne dans le Morvan. Un manuscrit écrit à
Tazilly (Nièvre), de 1715 à 1760, contient une indication culturale: «Il
ne faut pas arracher les _treffes_ (corruption de truffe qu’on emploie
encore aujourd’hui pour Pomme de terre) avant qu’elles ne soient bien en
maturité». Ce passage a été écrit vers 1740[372]. Une monographie de la
commune d’Auxy (arrondissement d’Autun) faite en 1890 par M. Trenay,
instituteur, relate la mention suivante inscrite à la fin du registre de
1770 de l’état civil tenu par le curé: «Les Pommes de terre, qui furent
d’un très grand secours pour le peuple, se vendirent jusqu’à 9 francs le
poinçon»[373]. C’était une année de famine.
[372] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXVI, p. 53.
[373] _Revue Scientifique_, 19 décembre 1896.
La Pomme de terre avait pénétré dans les Alpes avant la naissance de
Parmentier. Nous trouvons dans les archives des Hautes-Alpes un paiement
fait par l’hôpital de Gap, le 20 février 1730, pour 2 quintaux et 22
livres de Pommes de terre payés 5 l. 17 s. 6 d. En septembre 1773 le
quintal valait 2 l. 13 s.[374] Pièces relatives à une enquête faite dans
l’arrondissement d’Embrun: la réponse des communautés aux questions
posées par les procureurs généraux des Etats du Dauphiné, le 28 février
1789, est partout la même: «Les Pommes de terre ou Truffes, avec le
laitage, forment le fond de la nourriture des habitants[375]».
[374] _Arch. Hautes-Alpes_, série H. suppl. nºs 619, 582.
[375] _Arch. Hautes-Alpes_, Voir toute la série C.--_Arch. Drôme_,
série E. nº 12374.
En Languedoc, la culture de la Pomme de terre est très ancienne. La
récolte de 1782 ayant été perdue par suite des intempéries, la
consternation fut générale, ce tubercule entrant pour une large part
dans l’alimentation du pays.
Le P. d’Ardenne, amateur et auteur distingué, qui habitait la Provence,
avait vu les débuts de la culture de la Pomme de terre dans sa région,
mais elle se répandait beaucoup avant 1769. Il écrit dans son _Année
champêtre_ (1769), t. II, p. 300:
«Et ici, quoique je l’aie vue, pour ainsi dire, naître parmi nous, je la
vois se multiplier dans les champs, l’on ne dédaigne pas non plus de la
cultiver dans les jardins, et elle paroît à table sous différentes
métamorphoses qui la rendent agréable.»
L’introduction de la Pomme de terre dans le pays toulousain date de
1765. Sous Louis XV, le diocèse de Castres était administré par Mgr du
Barral, évêque qui prenait grand souci du bien-être de ses ouailles. Ce
prélat distribua des tubercules de la précieuse Solanée aux curés de
toutes les paroisses de son diocèse et leur imposa comme un devoir sacré
d’en propager la culture[376]. De grands propriétaires ont donné une
forte impulsion à cette culture dans le département de la Haute-Garonne.
M. Picot de Lapeyrouse, dans sa _Topographie rurale du canton de
Montastruc_, écrite en 1814, dit qu’ayant vu la Pomme de terre
(_patane_) dans les Pyrénées «où on la cultive depuis plus de 50 ans»,
en fit venir quelques hectolitres en 1776, qu’il distribua aux paysans,
après en avoir planté lui-même dans ses domaines pour donner le bon
exemple.
[376] Théron de Montaugé, _L’Agriculture et les classes rurales dans
le pays toulousain depuis le milieu du XVIIIe siècle_. Paris, in-8,
p. 13.
Un Mémoire de Raymond de Saint-Sauveur, daté de 1778, dit que les Pommes
de terre sont cultivées dans deux ou trois cantons élevés du Roussillon.
On mêlait la fécule au Seigle pour en faire du pain en temps de
disette[377].
[377] Brutails, Notes sur l’économie rurale du Roussillon à la fin de
l’ancien régime (_Soc. agric. scientif. et litt. des
Pyrénées-Orientales_), t. XXX (1889), p. 312.
Pour le Limousin, nous avons une intéressante thèse pour le doctorat de
M. René Lafarge, qui nous renseigne sur l’introduction de la Pomme de
terre. C’est Turgot, intendant de Limoges en 1762-1774 qui l’a
généralisée, mais on la voyait déjà aux environs des grandes villes
comme Limoges et Brive. «Vers 1750 un mystérieux inconnu arrivait dans
cette dernière ville. Tout ce qu’on put savoir sur sa personnalité,
c’est qu’il était anglais, il disait s’appeler le chevalier Binet. Plus
tard on apprit qu’il était duc d’Hamilton. S’étant lié avec Treilhard et
plusieurs autres personnages de conséquence de Brive, il les invitait
parfois à dîner. Un jour il fit manger à ses hôtes un mets inconnu en
Limousin, de la morue avec des Pommes de terre. Treilhard raconte même
plus tard à la Société d’Agriculture que ce mélange n’avait excité en
lui aucune sensation bien flatteuse. Cependant, sur les instances du
chevalier Binet, il fit semer quelques Pommes de terre. C’est la trace
la plus ancienne que j’aie trouvée de l’existence de la Pomme de terre
en Limousin. Aussi lorsque Turgot en 1764 proposa d’envoyer des
_Patates_ au Bureau d’Agriculture de Brive, il lui fut répondu qu’elles
existaient déjà». Mais c’est seulement pendant l’intendance de Turgot et
sous l’influence active et continue de la Société d’Agriculture de
Limoges que la Pomme de terre prit de l’extension et devint une culture
générale[378]. En 1763, les membres de cette société d’Agriculture
commencent à présenter aux séances des _Patates_ recueillies dans leurs
domaines. Le 11 février 1764, d’après les procès-verbaux, «le secrétaire
a aussy fait remettre un sac assez considérable de Patates, dont partie
sera envoyée au Bureau d’Angoulême, et l’autre partie à M. l’évêque de
Tulle. Tous les associés présents ont assuré que leurs voisins en
établissaient dans leurs terres et qu’on devait espérer de voir en peu
d’années ce fruit abondant et utile aussy commun dans cette province
qu’en Allemagne»[379]. De ce moment date l’introduction de la Pomme de
terre dans le Poitou, dans l’arrondissement de Rochechouart (Vienne),
par l’intermédiaire de M. de Saint-Laurent[380].
[378] Lafarge, _L’Agriculture en Limousin au XVIIIe siècle_. Paris,
1902, in-8, p. 203.
[379] Leroux (Alfr.), _Choix de Doc. hist. sur le Limousin_, t. III,
pp. 157, 223, etc.
[380] _Bull. Soc. des Amis des Sc. des Rochechouart_, t. VIII, nº 1,
p. 5.
Turgot la mentionne en 1766 dans l’_Etat des productions du sol_: «On
doit mettre au nombre des légumes les Pommes de terre dont la culture
commence à s’étendre dans les élections de Limoges et d’Angoulême»[381].
En 1770, elle était très répandue et contribua pour une grande part à
éviter la famine.
[381] Turgot, _Œuvres_ I, p. 538.
C’est à Marguerite de Bertin, demoiselle de Belle-Isle, sœur du
contrôleur général des Finances, Henri Bertin, que l’on doit
l’introduction de la Pomme de terre en Périgord. Mlle de Bertin écrivait
en 1771 à M. Gravier, régisseur des domaines qu’elle possédait aux
environs de Périgueux: «Je recommande à votre fils les Pommes de
terre... Petit Jean en a vu travailler l’année dernière. C’est le temps
(5 avril) de les semer si elles ne le sont déjà.» Mlle de Bertin
écrivait encore le 14 janvier 1774: «Peut-être que votre exemple pour la
Pomme de terre donnera envie aux métayers d’en user pour l’année
prochaine. _On en tire grand parti dans ce pays_», c’est-à-dire à
Paris[382].
[382] Bussière (G.), _Esquisses historiques sur la Révolution en
Périgord_, 1re partie, Paris, 1877.
La Pomme de terre prospérait à Belle-Ile en 1770[383]. Selon le P.
d’Ardenne, un certain Moreau Kerlidu, près Lorient, prétendait en avoir
cultivé un des premiers en Bretagne. Il avait reçu la Truffe rouge
d’Irlande[384]. Elle devait être cultivée çà et là à une date ancienne
puisqu’une lettre communiquée au _Journal de Paris_, année 1779, est
adressée à Parmentier; l’auteur fait connaître qu’il cultive la Pomme de
terre à la charrue en Bretagne depuis 1741. En 1760, la Société
d’Agriculture de Rennes s’efforçait d’en répandre l’usage pour la
nourriture de l’homme car elle excitait des défiances dans cette
province et on la donnait plutôt aux animaux[385]. Pour combattre ce
préjugé, le contrôleur général Terray expédia partout un placard de
l’Académie de médecine[386].
[383] Dupuy, l’Agric. et les classes agric. en Bretagne au XVIIIe s.
(_Ann. de Bretagne_, t. VI (1890) p. 20).--Sée, _Les Classes rurales
en Bretagne_, p. 419.
[384] P. d’Ardenne, _Année Champêtre_, 1769, t. II, p. 299.--t. III,
p. 287.
[385] _Corps d’Observations de la Soc. d’Agric. de Bretagne_, t. II,
p. 102, 105.
[386] _Arch. Ille-et-Vilaine_, série C. 81.
C’est le maréchal d’Harcourt et M. John de Crevecœur qui ont répandu la
Pomme de terre dans le Calvados. Mustel, précurseur peu connu de
Parmentier, l’a propagée dans toute la Normandie. Une lettre de Mustel à
M. de Crosne, intendant de Normandie, en date du 12 septembre 1770, prie
ce personnage de déterminer le ministre à affecter une somme suffisante
pour la distribution gratuite de semences de Pomme de terre aux
cultivateurs[387].
[387] _Arch. Seine-Inférieure_, série C. 118.
Dans le Beauvaisis, c’est M. le duc de Larochefoucauld-Liancourt qui a
popularisé la Pomme de terre[388]. M. Dottin, grand agriculteur de
Villers-Bretonneux, a été un zélé propagateur de la Pomme de terre en
Picardie vers 1766.
[388] _Mém. Soc. d’Agric. de la Seine_, t. XII, p. 73.--Grare, _Le
canton d’Auneuil_.
Le _Patriote artésien_, publication qui date de 1761, énumère la Pomme
de terre parmi les productions naturelles de la province d’Artois[389].
En 1768, _Le Bon Fermier_, ouvrage publié par Bosc, indique (p. 268) la
Pomme de terre comme une plante des plus communes et des plus vulgaires
en grande culture dans l’Artois, «d’un usage général pour les hommes et
les animaux».
[389] Calonne (de), _La Vie agricole sous l’ancien régime_, p. 84,
304.
L’introduction de la Pomme de terre dans le Boulonnais date de 1763.
«Cette année, M. de Boyne, ministre de la marine, avait chargé M.
Chanlaire, commissaire de la marine à Boulogne, de recevoir d’Angleterre
une certaine quantité de tubercules afin d’en essayer la culture dans
une de ses terres.
«Ces tubercules arrivèrent en assez mauvais état. M. Chanlair fit faire
un triage de ces racines et il s’en trouva un petit nombre de boisseaux
de bonne qualité qu’il fit planter et qui réussirent parfaitement. Elles
étaient de l’espèce jaune. L’année suivante, toute la récolte fut mise
en terre, et la vente du produit qui en résulta s’éleva à 1500 francs.
Depuis cette époque la culture s’en est chaque jour étendue
davantage»[390].
[390] _Mém. Soc. d’Agric. de la Seine_, t. XV (1812), p. 423.
L’usage de la Pomme de terre a été tardif dans la Brie, comme dans tous
les pays riches. On la cultivait toutefois sur de petites surfaces dès
les premières années du règne de Louis XVI[391]. En 1785, la Pomme de
terre était cultivée dans l’arrondissement de Montereau pour la
nourriture des bestiaux. En 1790, on commença à la cultiver plus en
grand pour la nourriture des habitants[392].
[391] Leroy (G.), Recherches sur l’Agric. de S.-et-Marne (_Bull. Soc.
d’Arch. Sc. et Lettres de S.-et-M._, 1868, p. 404).--_Arch.
S.-et-M._, série G. nº 250.
[392] Delettre, _Histoire de la Province du Montois_, t. I, p. 267.
La Pomme de terre a été vulgarisée dans le Berry vers 1765 par le duc de
Béthune-Charost, homme instruit, au courant de tous les progrès
agricoles et grand propriétaire dans l’arrondissement de Bourges[393].
Le marquis de Turbilly, noble angevin né en 1717, décédé en 1776, a
consacré sa fortune à des améliorations agricoles. Il a répandu l’usage
de la Pomme de terre dans l’Anjou et l’Orléanais[394]. Mais combien de
cultivateurs distingués comme Duhamel, M. de Villiers, en Champagne, et
beaucoup d’autres, ont su, avant Parmentier, donner dans diverses
provinces une impulsion à la culture de cette plante utile!
[393] Menault, _Histoire agricole du Berry_, pp. 103-104, 309.
[394] Guillory, Notice sur le marquis de Turbilly (_Bull. Soc.
Industr. d’Angers_ (1849), p. 173; 1859, p. 54).
On a vu plus haut que Parmentier, dans son premier ouvrage,
reconnaissait que de son temps la Pomme de terre couvrait des champs
entiers dans le voisinage de la capitale. La consommation de cette
denrée était toutefois restreinte à la classe pauvre et à une partie
seulement de la classe aisée.
Mais la région parisienne a connu la Pomme de terre à une date beaucoup
plus ancienne. En 1613, on la servit sur la table du jeune roi Louis
XIII. On ne dit pas si ce légume y fit une seconde apparition. La Pomme
de terre figure, comme plante botanique, dans les catalogues du Jardin
royal des Plantes sous le nom de _Solanum tuberosum esculentum_[395].
_Le Traité des Drogues simples_ de Lemery (1699) la note déjà comme
plante culinaire usitée, fait confirmé par le Dr Lister, savant anglais
qui accompagna le duc de Portland dans son ambassade à Paris, en 1698,
pour la ratification du traité de Riswick. Lister a laissé une
intéressante relation de son passage dans la capitale de Louis XIV. A
propos des denrées alimentaires consommées par les Parisiens, il
constate avec surprise que l’on a quelque peine à trouver sur les
marchés des Pommes de terre, «ces tubercules qui sont d’un si grand
usage en Angleterre[396]». Il s’ensuit que, sous Louis XIV, la Pomme de
terre n’était pas inconnue à Paris, quoique rare. Trouverait-on
aujourd’hui facilement sur les marchés parisiens ou chez les marchands
de comestibles le Cerfeuil bulbeux, la Tétragone, le Chou marin et
autres légumes assez cultivés pourtant dans les jardins bourgeois?
[395] Denys Joncquet, _Hortus_, 1658.
[396] _Voyage de Lister à Paris en 1698_, trad. par M. de Sermizelles;
Paris, 1873, in-8.
Une vingtaine d’années plus tard, la plante paraît cultivée en plein
champ aux environs de Paris. Elle figure dans la plus ancienne Flore
parisienne, le _Botanicon parisiense_ de Sébastien Vaillant, paru en
1723, sous les noms vulgaires de Patate ou Truffe rouge, qui sont les
noms primitifs de la Pomme de terre en France. Une seconde édition du
même ouvrage, publiée en 1727 par Boerhaave, porte la même mention et,
cette fois, avec le signe abréviatif us ce qui signifie que la Pomme de
terre était cultivée et en usage, enfin qu’elle pouvait se rencontrer
dans les champs aux environs de Paris. Au milieu du XVIIIe siècle, la
Pomme de terre était entrée, à Paris même, sous le nom de Truffe, dans
les habitudes culinaires du bas peuple. Ici nous avons une attestation
concluante. En 1749, alors que Parmentier n’avait que 13 ans, de Combles
publia son _Ecole du Potager_. Il a consacré le dernier chapitre de cet
ouvrage à la description de la Truffe, ses différentes espèces, ses
propriétés, sa culture[397]. Nous en donnons ci-après quelques passages:
[397] _Ecole du Potager_, chap. LXXIX, éd. 1749.
«Voici une plante dont aucun auteur n’a parlé, et vraisemblablement
c’est par mépris pour elle qu’on l’a exclue de la classe des plantes
potagères, car elle est trop anciennement connue et trop répandue pour
qu’elle ait pu échapper à leur connaissance; cependant il y a de
l’injustice à omettre un fruit qui sert de nourriture à une grande
partie des hommes de toutes les nations; je ne veux pas l’élever plus
qu’il ne mérite, car je connais tous ses défauts dont je parlerai; mais
j’estime qu’il doit avoir place avec les autres, puisqu’il sert
utilement et qu’il a ses amateurs; ce n’est pas seulement le bas peuple
et les gens de la campagne qui en vivent dans la plupart de nos
provinces; ce sont les personnes même les plus aisées des villes, et je
puis avancer de plus par la connaissance que j’en ai, que beaucoup de
gens l’aiment par passion: je mets à part si c’est affectation bien
placée, ou dépravation de goût; il a ses partisans, cela me suffit.
«... Un fait certain, c’est que ce fruit nourrit et que par la force de
l’habitude il n’incommode point ceux qui y sont accoutumés de jeunesse;
d’ailleurs il est d’un grand rapport et d’une grande économie pour les
gens du bas état; ces avantages peuvent bien balancer ses défauts. _Il
n’est pas inconnu à Paris_, mais il est vrai qu’il est abandonné au
petit peuple et que les gens d’un certain ordre mettent au-dessous d’eux
de le voir paroître sur leur table; je ne veux point leur en inspirer le
goût que je n’ai pas moi-même; mais on ne doit pas condamner ceux à qui
il plaît et à qui il est profitable.»
En 1771, la Faculté de Médecine avait répandu à profusion un _Rapport
sur l’usage des Pommes de terre_ afin de détruire les derniers préjugés
qui empêchaient certaines personnes de consommer ces tubercules. Nous
lisons à la page 2 de cette plaquette: «Vous savez, Messieurs, _qu’elles
sont communes à Paris_, surtout parmi les gens que leur pauvreté met
hors d’état de se procurer des aliments de bonne qualité, et cependant
il y a peu d’années que la Pomme de terre se voit dans nos marchés assez
communément pour dire qu’elles font partie de la nourriture du peuple».
Une pièce de procédure des Archives départementales va éclairer mieux
encore notre religion sur la question de savoir si la Pomme de terre
était vulgaire ou non dans les environs de Paris avant la propagande de
Parmentier:
(_Archives de Seine-et-Oise_, série E. 1667, liasse): Plainte en date du
19 septembre 1772 contre la fille de la veuve Riquet et la fille Claude
Hamelin pour avoir volé des Truffes ou Pommes de terre à Marly-la-Ville
(Seine-et-Oise), dans un champ appartenant à M. de Nantouillet. A la
date du 22 septembre, sentence rendue contre les délinquantes qui
avaient avoué sans vergogne avoir volé ces Pommes de terre et avaient en
outre eu l’impudence de se moquer du garde-champêtre. Ce M. de
Nantouillet n’était pas philanthrope à la façon de Parmentier, dont le
seul rôle de vulgarisateur a été la plantation d’un immense champ de
Pommes de terre qui devait être à dessein livré au pillage; et cela pour
convaincre le bas peuple de l’innocuité d’un légume... que l’on volait
couramment en plein champ, douze ans auparavant, aux portes de la
capitale et que les pauvres gens, on le voit, mangeaient sans crainte de
devenir lépreux.
C’est pourquoi il ne faut pas chercher la cause de la lenteur de la
propagation de la Pomme de terre dans de vains préjugés comme l’ont
répété à satiété les Economistes et Parmentier. L’importance de ces
préjugés a d’ailleurs été notablement exagérée par les écrivains. La
plante n’était nullement tenue pour malsaine par la majorité des gens.
La première et la principale cause de la défaveur de la Pomme de terre,
avant le XIXe siècle, réside dans la mauvaise qualité des tubercules des
variétés primitives. Avant leur amélioration par la culture et surtout
par les semis, les Pommes de terre étaient indigestes, aqueuses, âcres
ou amères, comme le sont les Pommes de terre sauvages du Chili, enfin
immangeables, au moins pour les personnes habituées à une bonne
nourriture. Là-dessus tous les auteurs sont unanimes. C’était,
disent-ils, une nourriture grossière, indigeste, «bonne pour le peuple».
La Pomme de terre ancienne ne ressemblait en rien à la nôtre qui est
douce, farineuse, légère, digestible au point qu’elle est employée dans
toutes les maladies chroniques de l’estomac et des intestins. La purée
de Pomme de terre est même le seul aliment que peuvent digérer certains
dyspeptiques. La Pomme de terre ancienne conservait une quantité
appréciable de solanine, la substance vénéneuse des Solanées, que la
culture a fait presque entièrement disparaître.
On raconte que la reine Elisabeth, d’Angleterre, sur le conseil d’un
philanthrope, invita un grand nombre de seigneurs à prendre part à un
repas composé de mets uniquement préparés avec la Pomme de terre;
elle-même n’y voulut pas toucher et bien lui en advint, car ces Pommes
de terre étaient encore peu comestibles; les convives en eurent les
entrailles tellement impressionnées qu’à la fin du banquet la reine se
trouva seule à table[398].
[398] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXV, p. 314.
La solanine est un poison très violent même pris en petite quantité. Les
tubercules de Pomme de terre verdis à la lumière deviennent vénéneux. On
a constaté des cas d’empoisonnement par l’ingestion de Pommes de terre
avec leurs germes. Dans la croyance que la Pomme de terre était un fruit
souterrain, on a dû autrefois la consommer dans tous ces états et même à
l’état cru. On voit d’ici les résultats désastreux dus à l’ignorance et
la défaveur jetée sur la Pomme de terre s’explique fort bien, car il est
rare qu’un préjugé ne soit pas fondé sur une chose vraie. Ainsi on a
constaté des éruptions eczémateuses chez des animaux nourris avec la
pulpe de Pomme de terre. L’opinion ancienne que ce tubercule peut donner
des maladies de peau, et même la lèpre, trouve sa justification: des cas
pathologiques semblables ont été certainement observés autrefois sur
l’homme et sur les animaux domestiques.
Pour appuyer la légende de Parmentier, les ouvrages populaires font état
d’un prétendu arrêt du Parlement de Besançon, daté de 1630, qui aurait
interdit la culture de cette plante: «Attendu que la Pomme de terre est
une substance pernicieuse et _que son usage peut donner la lèpre_,
défense est faite, sous peine d’une amende arbitraire, de la cultiver
dans le territoire de Salins.» Or cet arrêt est controuvé. En 1630, le
Parlement de Besançon n’existait pas. Il était à Dôle et fut supprimé en
1668 par le roi d’Espagne. M. Roze, auteur consciencieux, a recherché ce
document dont les Edits généraux ne font pas mention. «On comprend,
dit-il, qu’un édit sur la culture de la Pomme de terre devait appartenir
à cette catégorie. Il n’a donc pas existé[399]».
[399] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 123.
Nos pères, routiniers, certes, et ayant plus que nous une répugnance
pour les choses nouvelles, avaient néanmoins trop de bon sens pour
rejeter sans motifs sérieux une plante qui est aujourd’hui une des bases
de l’alimentation. La Pomme de terre ancienne ne valait rien, c’est un
fait incontestable. Autrement elle aurait été introduite dans la
consommation aussi vite que l’a été le Topinambour dont les qualités
culinaires ne sont pas comparables à celles de la Pomme de terre.
La Pomme de terre non améliorée ne valait pas le Topinambour qui a
figuré dans les menus de grands repas jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.
Les traités de cuisine montrent la Pomme de terre culinaire seulement
vers le règne de Louis XVI[400], car, même à la fin du XVIIIe siècle, on
n’avait pas encore amélioré suffisamment son tubercule au point de le
rendre comestible pour les classes aisées. Nous avons cité plus haut de
Combles et vu le peu d’estime qu’il avait pour la «truffe». Voici ce que
dit de la Pomme de terre la grande _Encyclopédie_ (vol. XIII, p. 4,
imprimé en 1774):
[400] _Les Soupers de la Cour_, éd. 1778, t. III, p. 207.
«Cette racine, de quelque manière qu’on l’apprête, est fade et
farineuse. Elle ne saurait passer pour un aliment agréable; mais elle
fournit un aliment assez abondant et assez salutaire aux hommes qui ne
demandent qu’à se sustenter. On reproche avec raison à la Pomme de terre
d’être venteuse, mais qu’est-ce que des vents pour les organes vigoureux
des paysans et des manœuvres?».
Cette citation méritait d’être reproduite, malgré ce qu’elle a d’assez
rabelaisien. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’a pas précisément
la réputation d’avoir donné asile aux préjugés. L’article Pomme de terre
est dû à la plume d’Engel, agronome distingué. On peut croire que son
appréciation est l’expression de la vérité.
Nous reconnaissons maintenant pourquoi la culture de la Pomme de terre
s’est généralisée si tard dans les pays riches, comme l’Ile-de-France,
la Brie, la Beauce et autres terres à Froment, tandis qu’elle était
acceptée à une date bien antérieure en Franche-Comté, Lorraine,
Ardennes, Morvan, Cévennes, etc., pays très pauvres où les pauvres gens
n’avaient pas le choix des aliments.
On ne songeait pas autrefois à semer des graines de plantes potagères et
économiques, comme on le fait aujourd’hui, dans le but d’en obtenir de
nouvelles races plus avantageuses que les anciennes. Depuis son
introduction en Europe, on avait constamment reproduit la Pomme de terre
par plantation de tubercules. Tant que le mode de reproduction asexuée a
été employé, la plante n’a pu varier et s’améliorer.
Les améliorations brusques par _mutations gemmaires_ que l’on dit avoir
constatées récemment ne se produisaient pas sans doute dans les
anciennes cultures, puisque de Combles, en 1749, reprochait à la vieille
variété rouge son âcreté qui lui faisait préférer pour la table la
variété blanche ou la jaune: elle était demeurée à peu près ce qu’elle
était, lorsqu’elle fut apportée à demi-sauvage du Nouveau Monde, à la
fin du XVIe siècle!
Le comte Lelieur de Ville-sur-Arce, écrivain horticole distingué et
directeur des jardins royaux, écrivait en 1837:
«Il y a 60 ans que nous ne possédions encore que les deux variétés
primitives: la rouge et la jaune, toutes les deux rondes; ces variétés
étaient âcres et d’un goût si désagréable que les habitants de nos
campagnes ont été naturellement portés à croire que les tubercules de
cette plante étaient plutôt destinés à la nourriture des bestiaux qu’à
celle de l’homme... les écrits qui parurent alors, loin d’indiquer les
moyens d’y remédier, accusèrent la population de se laisser dominer par
de vains préjugés qui l’exposaient à souffrir la famine. Ces écrits,
vantés encore de nos jours, furent tout à fait inutiles au
perfectionnement de la Pomme de terre, mais ne purent même atteindre le
but qu’ils se proposaient, celui de convaincre les intéressés, qui alors
ne lisaient point[401]».
[401] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 397.
Les semis et la culture nous ont donc donné nos excellentes Pommes de
terre actuelles et ceci viendrait appuyer l’hypothèse de ceux qui
admettent que la tubérisation est le résultat de l’action de
microorganismes sur les tiges souterraines de la Pomme de terre.
A une séance de la Société nationale d’Horticulture de France, en 1874,
un membre rappela qu’à la date de 40 ou 50 ans auparavant, la Pomme de
terre _de Hollande_, si farineuse, était sensiblement aqueuse; «une
culture continue, observa M. Laizier, président du Comité de culture
potagère, en a beaucoup amélioré la qualité et l’a rendue telle que nous
la voyons aujourd’hui[402]».
[402] _Jal Soc. nat. d’Horic. Fr._ 1874, p. 27.
Consultons maintenant les écrivains horticoles anglais les plus éminents
et nous verrons que leur appréciation des qualités culinaires de la
Pomme de terre ancienne n’est guère favorable. Mortimer, dans
_Gardener’s Kalendar_ (1708) dit que la Pomme de terre n’est pas aussi
bonne ni aussi saine que le Topinambour, mais qu’elle peut être bonne
pour les porcs. Bradley constate, vers 1719, qu’elle est inférieure en
qualité au Salsifis, à la Betterave ou au Chervis. Enfin le
_Dictionnaire de jardinage_ de Miller (éd. 1754) dit que les Pommes de
terre sont méprisées par les riches qui les regardent comme une
nourriture bonne seulement pour les pauvres gens.
Une autre cause du peu d’empressement que la classe bourgeoise, pour qui
les raisons d’économie sont secondaires, a mis à consommer la Pomme de
terre, c’est que l’éducation du goût, l’accoutumance vis-à-vis de cet
aliment n’était pas faite. La Pomme de terre semblait un mets fade,
insipide ou pâteux à toutes les personnes qui n’en avaient pas mangé dès
leur enfance. Plusieurs de nos correspondants, qui aiment beaucoup la
Pomme de terre, nous ont affirmé que leurs grands parents, nés vers la
fin du XVIIIe siècle, avaient une sorte de répugnance pour ce tubercule
et n’en mangeaient jamais. Ceci est confirmé par une observation que fit
Pépin, ancien jardinier-chef du Muséum, à une séance de la Société
impériale d’Agriculture (2 février 1870): «Au commencement du XIXe
siècle, dit-il, on comptait peu de variétés de Pomme de terre; on les
cultivait seulement pour les animaux. Ce n’est que depuis 1820 que
l’usage en a été introduit dans les classes aisées».
Dans une _Notice sur les tubercules proposés pour remplacer la Pomme de
terre_, écrite en 1850, le Dr F. Mérat, savant botaniste, vient encore
corroborer les appréciations de tous les auteurs précités:
«Il paraît qu’à son introduction en Europe, la Pomme de terre produisait
peu de tubercules, qu’ils étaient petits et de chétive qualité, et comme
on les goûtait crus, on ne pouvait que répugner à leur usage...
«Cela explique pourquoi on fut si longtemps avant de s’en nourrir, et
pourquoi on les donnait alors aux animaux plutôt que pour une prétendue
répugnance pour une plante qui plaisait tant aux pourceaux; car nos
pères n’étaient pas plus indifférents que nous pour ce qui est bon, et
on les calomnie quand on prétend que les animaux que nous venons de
nommer avaient plus d’esprit qu’eux en ne refusant pas de s’en
nourrir... Il a fallu une longue culture et des soins appropriés pour
amener cette plante à l’état d’être appétée par l’homme... Mais
lorsqu’on s’est avisé d’en faire des semis, ce qui ne remonte guère qu’à
soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a obtenu des variétés diverses
parmi lesquelles il s’en est trouvé de plus délicates qui ont été plus
goûtées.»
C’est, en effet, à partir de 1760 que des cultivateurs eurent l’idée de
faire des semis de graines de Pommes de terre. La plante était préparée
à varier par une culture déjà ancienne. Des variétés nouvelles naquirent
aussitôt; les tubercules plus gros, plus féculents, perdirent leur
âcreté native et cette amélioration de la qualité de la Pomme de terre
coïncida exactement avec la campagne de Parmentier. Ce facteur, si gros
de conséquences pour la diffusion de la Pomme de terre dans les milieux
bourgeois, a passé inaperçu de tous les auteurs qui se sont occupés de
l’historique du précieux tubercule.
Nous ne saurions donc trop répéter que Parmentier n’a ni introduit, ni
vulgarisé la Pomme de terre en France. L’amélioration de la qualité de
la Pomme de terre, l’habitude prise par la jeune génération d’user de ce
nouvel aliment, ont été les seules causes de la propagation plus rapide
de ce tubercule à la fin du XVIIIe siècle, et, sur ces causes,
Parmentier ne pouvait avoir aucune influence. A-t-il seulement accéléré
l’adoption de la Pomme de terre par les cultivateurs? C’est peu
probable, et nous croyons avoir donné dans cette notice de bonnes
raisons d’en douter. Aussi nous rééditerons à propos de la propagande
tardive de Parmentier en faveur de la Pomme de terre, le mot très juste
d’un de ses contemporains:
M. Paton, directeur de l’Ecole forestière de Nancy, rappelait jadis un
souvenir de famille dans une lettre écrite à propos de la brochure de M.
Labourasse citée plus haut:
«Mon grand-père maternel, dit-il, était pharmacien à l’armée de Moreau,
sous les ordres de Parmentier, et je lui ai entendu souvent se moquer de
son chef et de son invention, en disant qu’il n’était qu’un
vulgarisateur d’une chose déjà vulgaire».
Le rôle de Parmentier dans la propagation de la Pomme de terre fut en
réalité très modeste. Concédons qu’il a, le premier, fait l’analyse
chimique de la Pomme de terre, qu’il a montré la place de cette plante
dans les assolements et indiqué quelques bonnes méthodes de culture. Il
a été en outre un chimiste remarquable qui a rendu de grands services en
perfectionnant la mouture du Blé, la fabrication des eaux-de-vie, des
vinaigres, du sucre, etc. Il a découvert le sucre de fécule ou glucose
et ses propriétés. Cela suffit pour que Parmentier conserve des droits à
la reconnaissance de l’humanité.
Quelques mots sur la synonymie de la Pomme de terre peuvent compléter
utilement l’historique de l’introduction de ce tubercule en France.
Les botanistes de la Renaissance, sans se soucier de l’invraisemblance
de leurs déterminations, ont voulu reconnaître dans la Pomme de terre
américaine une plante des Anciens. Pour Clusius, ce devait être
l’_Arachidna_ de Théophraste, tandis que Cortusus reconnaissait dans la
plante nouvelle le _Picnocomon_ de Dioscoride. L’espagnol Acosta a
donné, le premier, à la Pomme de terre son nom péruvien _papas_ (Papas
radix). Besler, dans son _Hortus Eystettensis_ (1613), l’appelle _papas
Peruanorum_. (Papas des Péruviens). On pourrait rapprocher du celtique
_papa_ bouillie, purée (vieux français _de la pape_), ce mot _papas_ qui
paraît signifier chez les Péruviens racine alimentaire. Mais c’est là,
sans doute, une pure coïncidence. Parkinson (1629) a nommé la Pomme de
terre _Battata Virginianorum_ (Batate de Virginie), pour la distinguer
de la vraie Patate des Espagnols connue depuis longtemps. La Patate,
tubercule d’une plante de la famille des Convolvulacées ou des Liserons,
se dit en anglais _Batata_ qui est le nom espagnol et portugais de cette
plante emprunté à la langue des indigènes de l’île d’Haïti
(Saint-Domingue), sur le témoignage de Peter Martyr (1511-16) et de
Navagerio (1526).
L’analogie qui existe entre les deux tubercules a produit une confusion
de noms dont on retrouve les traces aujourd’hui, puisque la Pomme de
terre s’appelle encore Patate dans le midi de la France, principalement
dans le Bordelais, quelques parties de la Normandie et de la Bretagne.
Dans la Vendée et le Bocage on prononce _pataque_ et _patache_ dans
l’Anjou. _Patraque jaune_ est le nom d’une très ancienne variété de
Pomme de terre. _Potato_ des Anglais n’est qu’une corruption du terme
caraïbe _Batata_ ou _Patata_. Bauhin, au XVIIe siècle, reconnaissant une
Solanée dans la plante nouvelle, lui donna le nom scientifique de
_Solanum tuberosum esculentum_.
C’est Duhamel, dans son _Traité de la culture des terres_ (1755) qui a
consacré le nom de Pomme de terre et cette dénomination a prévalu en
France sur les anciens synonymes: Truffe, Cartoufle, Patate, mais
Furetière, dans son dictionnaire, imprimé à la fin du XVIIe siècle,
donnait déjà ce nom comme synonyme de Truffe rouge.
Truffe est le nom primitif de la Pomme de terre en Italie et en France.
En italien moderne _Tartufo bianco_ ou _Patata_. Truffe se dit encore
pour Pomme de terre dans le Lyonnais et le Forez. Dans les patois
savoyard et genevois, Pomme de terre se dit _tufelle_. En Languedoc
_tufère_ ou _tufène_. Dans tout le Comtat, province qui appartenait au
Pape avant la Révolution, la Pomme de terre porte en langage vulgaire le
nom de _tartifle_, de l’italien _tartufo_, Truffe, dont le radical se
trouve dans _trufa_, tromperie[403] parce que la Truffe, Champignon, se
cache sous terre. Ainsi fait la Pomme de terre, que l’on prenait pour un
fruit souterrain, d’où le nom Truffe rouge, parce que la variété rouge
était la plus commune autrefois. Ainsi fait, au figuré, Tartufe
l’hypocrite, qui dissimule ses sentiments pour mieux tromper[404]. Le
_Kartoffel_ des Allemands--c’est chez eux le nom de la Pomme de
terre--est une corruption de l’italien _taratouffli_, Truffe de terre.
_Cartoufle_, qui s’emploie dans quelques pays français, dérive du mot
allemand. Nous avons vu qu’Olivier de Serres, au XVIe siècle,
connaissait sous ce nom la Pomme de terre que l’Est de la France a
vraisemblablement reçue de la Suisse allemande. Cependant, pour quelques
lieux français (Anjou et Maine), il est possible que ce terme ne remonte
qu’à l’invasion de 1815. Les soldats allemands demandaient souvent des
_Kartoffen_; les paysans adoptèrent ce nom d’abord en plaisantant, puis
par habitude. _Crompire_, employé pour Pomme de terre, dans la Lorraine
allemande, en Alsace, dans quelques parties de la Belgique, est un mot
flamand dénaturé de _grund birn_ ou _grond peer_, poire de terre[405].
[403] Le vieux français possédait le verbe _trufer_, tromper.
[404] De l’origine du mot Tartufe (_Revue des Provinces_, 1865, p.
322).
[405] Voir _Intermédiaire des Curieux_, I, p. 154; XXI, p. 91, 172,
251, 410; XXV, p. 409; XXVI, p. 70.
Les variétés de Pommes de terre sont aujourd’hui fort nombreuses.
Limitées aux deux races primitives pendant plus de 200 ans, l’agronome
Engel en comptait déjà 40 sortes en 1777 que Parmentier réduit à 12 en
1789. Lorsque la Société d’Agriculture de la Seine réunit en 1815 les
variétés en usage, il s’en trouva 120 environ qui furent confiées à M.
de Vilmorin. C’est l’origine de la collection actuelle de Verrières qui
en comprend plus de 800[406]. La plupart des variétés anciennes sont
disparues par caducité. Une douzaine vivotent péniblement, mais la
_Chave_, la _Marjolin_ et la _Vitelotte_ sont toujours largement
cultivées. La _Schaw_ ou _Chave_, ou _Patraque jaune_, avait été
rapportée d’Angleterre en 1810. _Segonzac_ ou _Saint Jean_, lancée en
1839 par Morel de Vindé, ne paraît guère différente.
[406] Vilmorin (Henri de), _Catalogue méthodique et synonymique des
principales variétés de Pommes de terre_. 3e éd., 1902.
La _Marjolin_ est d’origine anglaise. C’était l’_Early Kidney_ ou
_rognon hâtif_. Dès 1815 on avait en France la variété _Cornichon
jaune_, sorte analogue. M. Hardy la cultive au Potager de Versailles, en
1824, sous le nom de Pomme de terre hâtive. On doit le nom de
_Marjolin_, féminisé quelquefois en _Marjolaine_, au comte Lelieur[407].
Poiteau paraît l’avoir appelée Pomme de terre _hétéroclite_[408].
[407] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 396.
[408] _Ann. Soc. d’Hortic._ 1831 (t. IX, p. 204).
Rentrent dans la catégorie des Pommes de terre oblongues, lisses, à
chair jaune, aux yeux peu marqués: _Marjolin Tétard_ (H. Rigaud avant
1870) obtenue par Tétart, cultivateur à Groslay[409]; _Royale_ ou _Royal
ash-leaved Kidney_, obtenue en 1864 par Thomas Rivers dont
l’établissement était à Sawbridgeworth (Angleterre); _Belle-de-Fontenay_
(H. Rigaud, 1893); _Belle de Juillet_, semis de Paulsen qui l’a nommée
en allemand _Juli_, d’où l’on a fait en France _Belle de Juillet_
(Vilmorin, 1898); _Joseph Rigault_ obtenue en 1879 par J. Rigault,
cultivateur de Pommes de terre à Groslay, mise au commerce en 1884; _à
feuilles d’ortie_ (Courtois-Gérard, 1864). La variété _Jaune de
Hollande_ ou _Parmentière_ a une histoire obscure que M. Mottet a essayé
d’éclaircir[410]. Elle a été pendant plus d’un siècle la première pour
la table. Elle paraît connue maintenant sous les noms de _Quarantaine de
la Halle_, ou _de Noisy, Marjolin tardive_ _Hollande_ est un nom
commercial qui s’applique à beaucoup de variétés à chair jaune et à peau
lisse. _Pousse debout_ (Thierry-Tollard vers 1847) a remplacé l’ancienne
_Rouge longue de Hollande_. _Victor_, encore plus hâtive que la
_Marjolin_, est une variété peu ancienne. Obtenue en Angleterre, elle
était encore rare en 1887. _Reine des Polders_ (Vilmorin, 1893) paraît
avoir été cultivée d’abord dans les polders de la baie du Mont
Saint-Michel vers 1890; mise au commerce par Vilmorin en 1892-93, mais
il y a une autre race _Des polders_ (Van Geert 1852). _Magnum Bonum_
variété obtenue par James Clark, de Christchurch (Hampshire) vers 1878,
mise au commerce par Sutton; _Institut de Beauvais_, nouvelle en 1886, a
été obtenue dans l’établissement de ce nom; _Saucisse_ ou _Généreuse_,
commençait à se répandre vers 1867. _Early rose_, ou _Rose hâtive_,
aurait été obtenue aux Etats-Unis en 1867 par M. Bressee, de Brandon. On
la vendait alors 60 dollars le boisseau. Gloède, horticulteur à
Beauvais, l’a figurée dans son catalogue dès 1869, mais elle n’a guère
été connue en France qu’en 1871.
[409] Rapport _Jal Soc. nat. d’Hortic. Fr._ 1876, p. 124.
[410] _Revue Horticole_, 1899, p. 389.
Il se fait un grand commerce de Pommes de terre hâtées à Roscoff, et
dans le Finistère, à Saint-Pol-de-Léon, à Jersey. La plus grande partie
est destinée à l’Angleterre. Les premières Pommes de terre hâtives
arrivent d’Algérie, puis du Vaucluse, surtout de Barbentane.
Serait-il possible de remplacer la Pomme de terre par d’autres
tubercules féculents qui rendraient les mêmes services? L’expérience en
a été faite. A partir de 1845, pendant plusieurs années, à la suite de
l’invasion de la maladie de la Pomme de terre causée par le _Phytophtora
infestans_, on craignit la disparition complète du précieux tubercule.
On expérimenta diverses plantes américaines à racines féculentes
alimentaires consommées par les aborigènes, entre autres l’_Apios
tuberosa_, l’_Arracacha_, l’_Ulluco_ et d’autres encore. Tous ces essais
de culture sont restés infructueux: la Pomme de terre n’a pas de
succédanés.