On connaît maintenant la patrie primitive de presque toutes les plantes
cultivées. Les botanistes ont retrouvé, à l’état spontané, c’est-à-dire
sauvage, le plus grand nombre des espèces végétales utiles à l’homme.
Mais, depuis le point initial de leur mise en culture jusqu’au moment
présent, combien d’étapes parcourues dont le souvenir est à jamais
perdu! On aurait désiré pouvoir les suivre dans leurs migrations chez
les différents peuples, voir leurs transformations successives sous
l’influence du changement de milieu, assister à la naissance des
variétés de plus en plus améliorées par l’effet de la sélection
naturelle ou par la main intelligente de l’homme. Une telle histoire
complète des végétaux cultivés, si elle était possible, serait en même
temps une véritable histoire de la civilisation.
Malheureusement, notre curiosité sur ce point ne sera jamais entièrement
satisfaite. L’archéologie, qui permet à l’historien de reconstituer une
époque avec les restes matériels échappés à la destruction, ne peut
être, dans le cas présent, que d’un faible secours.
Ici, on le comprend, tout a disparu. Les documents archéologiques se
bornent aux fruits, graines et fragments de plantes trouvés dans les
tombeaux de l’Ancienne Egypte, débris végétaux des cités lacustres de la
Suisse, de la Savoie et de la Lombardie, peintures et autres
représentations figurées sur les monuments et certains manuscrits. Nous
devons nous contenter surtout des précieuses mais trop rares indications
éparses dans les œuvres littéraires des temps passés.
* * * * *
Nous nous sommes proposé de réunir et d’étudier ces renseignements en
limitant nos recherches aux plantes potagères cultivées sous les climats
tempérés européens. Des _Essais_ que nous avons publiés jadis sur
l’histoire de quelques légumes dans plusieurs publications horticoles
comme le _Moniteur d’Horticulture_, la _Revue horticole_, le _Petit
Jardin_, la _Revue d’Horticulture pratique_, ont été favorablement
accueillis. Ce sont ces études, plus développées, et étendues à toutes
les plantes potagères de nos jardins, que nous présentons aujourd’hui au
public. Les plantes sont rangées par catégories et classées selon
l’ordre alphabétique.
* * * * *
Le présent ouvrage a été honoré d’une médaille d’or par la Société
nationale d’Horticulture de France sur le rapport de M. PHILIPPE L. DE
VILMORIN, qui nous a très aimablement autorisé à le reproduire
ci-dessous:
Si la métaphore n’était pas si osée, je dirais qu’un rapport sur le
livre de M. Gibault peut s’écrire «les yeux fermés». Pour qui connaît
l’auteur, son érudition profonde, sa documentation précise et sa
méthode consciencieuse de travail, aucun doute ne peut exister sur la
valeur intrinsèque de l’ouvrage. Pour qui a lu les _Monographies_ de
divers légumes, publiées par le bibliothécaire de la Société nationale
d’Horticulture, dans les journaux horticoles, et qui forment pour
ainsi dire l’avant-garde de l’œuvre complète où sont enrégimentées
toutes les plantes potagères usuelles, il est certain que M. Gibault
sait donner à une étude, en apparence aride et technique, une tournure
littéraire et un charme captivant. Puisque je vais conclure en
demandant que le manuscrit soit renvoyé à la commission des
récompenses, il m’est sans doute permis de dire le bien que j’en
pense, et d’estimer que l’ouvrage de M. Gibault peut sur bien des
points être comparé à celui d’Alphonse de Candolle, sur l’«origine des
plantes cultivées».
Privilégié, puisque j’ai été chargé de ce rapport, j’ai pu avant
beaucoup d’autres lire cette suite de monographies qui sont autant de
«nouvelles» reliées entre elles par l’intérêt commun du potager.
L’auteur a trouvé le moyen d’éviter l’énumération sèche, les citations
fatigantes et le didactisme absolu, sans tomber dans le développement
littéraire et vague et la phraséologie superflue. Chacun de ses
chapitres est un petit roman étudié, précis, par moment presque
palpitant, comme si celui qui les a écrits avait vécu dans l’intimité
des plantes dont il parle, et que celles-ci lui aient spontanément
apporté leurs impressions et indiqué les sources historiques à
consulter. C’est un tout, c’est une suite, et avec M. Gibault nous
nous intéressons à l’histoire des légumes comme à celle d’êtres
pensant et agissant. Il est donc certain qu’elle sera appréciée de
ceux--et de celles--mêmes qui ne sont pas professionnellement ou
théoriquement initiés à l’étude des plantes et leur origine.
Et pour ceux qui observent journellement l’évolution des êtres
vivants, que ce soit au point de vue pratique ou au point de vue
purement scientifique, le livre de M. Gibault sera d’une lecture non
moins attrayante, et en même temps d’une utilité immédiate. Il leur
apportera des documents précis, indiscutables, pris aux meilleures
sources, sur les modifications qu’ont subies un grand nombre de
plantes au cours des temps historiques.
Nous verrons, par exemple, comment l’Asperge et le Céleri ont peu
varié depuis l’état sauvage, leurs qualités potagères provenant des
conditions auxquelles ils sont soumis, tandis que le Chou est d’un
polymorphisme déconcertant et héréditaire.
Il est inutile d’insister sur l’importance de telles constatations, ni
surtout sur celle des conclusions qu’on en peut déduire. Si le
problème de l’influence de la culture sur la variation est de nouveau
posé, nous aurons des documents sérieux pour le résoudre.
Au point de vue historique, M. Gibault, qui n’a négligé aucune source
de documentation, précise beaucoup de faits et réduit nombre de
légendes à leur juste valeur. Avec une grande impartialité, parfois,
comme pour la Pomme de terre, à l’encontre des opinions généralement
admises, il cherche à faire la lumière, et il la fait. Dans le champ
un peu épineux qu’il a moissonné, il restera peu à glaner pour ceux
qui, après lui, s’occuperont de l’histoire des légumes. Tout ce qui
peut intéresser cette histoire est englobé dans son livre: fossiles,
végétaux des cités lacustres ou des tombes antiques; preuves ou
probabilités tirées de l’étymologie sanscrite, grecque, arabe ou
gothique--herbiers anciens--allusions, citations, descriptions des
anciens auteurs, naturalistes, historiens, géographes, littérateurs et
même poètes--et des économistes en ce qui concerne la valeur vénale ou
le prix de revient des denrées alimentaires--dans tous les temps et
dans tous les pays; iconographie, renseignements tirés des journaux
horticoles, depuis qu’ils existent et des catalogues des
horticulteurs, depuis qu’il en paraît... tout est réuni, analysé,
classé, interprété et présenté au public sous une forme aussi
substantielle qu’agréable.