27 _octobre._--J'écris à Mme de F...[409].

Promenade hors du parc avec le docteur Aublé, Richomme et Mme de

C***. Moulin, chemin couvert en montant, et retour dans un

endroit charmant mêlé de bois et de roches.

--Mme Berryer, la belle-fille, veut faire maigre, malgré la dispense

de l'évêque d'Orléans pour tout son diocèse. Elle ressemble au paysan

qui, au milieu d'un prône qui avait arraché des larmes à tout le

monde, était resté indifférent et dit aux gens qui lui reprochaient sa

froideur, qu'il n'était pas de la paroisse.

Je dis à ce propos qu'abstraction faite de tout sentiment particulier,

je trouvais le protestantisme une absurdité. Berryer me dit que Thiers

avait dit précisément la même chose au prince de Wurtemberg... «Vous

êtes contre la tradition du genre humain, contre le résumé de toutes

les philosophies, et qui contient tout, etc.»

Berryer nous lit le soir des proverbes.

*

29 _octobre._--À Malesherbes avec ces dames: petit château de Rouville,

à un monsieur d'Aboville. Très beau pin maritime dans les rochers.

Berryer nous conte l'histoire de Henri IV égaré dans les environs, en

revenant de chez sa maîtresse, Henriette d'Entragues, qu'il était venu

voir de Fontainebleau. Il était seul, et, entrant dans une espèce de

cabaret, il s'attable et demande qu'on lui fasse venir le bon drille de

l'endroit pour causer avec lui. On lui amène un homme nommé _Gaillard_,

que le Roi fait asseoir en face de lui. «Quelle est la différence d'un

gaillard à un paillard?» lui dit-il. «M'est avis, dit l'autre, qu'il

y a entre eux la largeur de cette table.»

Il écrit à M. de X***, qui avait perdu un œil dans une

bataille à côté de lui: «Borgne, nous nous battons après-demain;

trouve-toi à tel endroit avec ta compagnie, et gare les Quinze-Vingts!»

L'anecdote de Napoléon allant au mariage de Maret[410] à Saint-Cloud ou

à Versailles. Il avait Talleyrand dans sa voiture; il lui dit que sa

jeunesse avait fini à Saint-Jean d'Acre; il voulait dire, sans doute,

sa confiance en son étoile. Les Anglais, disait-il, l'avaient arrêté

là, comme il était en train d'aller à Constantinople. «_Au reste_,

dit-il, _ce qu'on m'a empêché de faire par le Midi, peut-être un jour

le ferai-je par le Nord._» Talleyrand, surpris, écrivait quelques

jours après à une vieille femme de l'ancien régime très connue: «Je ne

sais si cet homme est fou (c'était encore au commencement du consulat);

voilà ce qu'il m'a dit l'autre jour.»

Cette lettre tomba plus tard dans les mains de Pozzo; c'était au moment

de la campagne de 1812. Pozzo, qui allait partout cherchant des ennemis

à Napoléon, va jusqu'au Divan. Comme la Turquie était en guerre avec

la Russie, et au moment où une armée russe s'avançait, il montre la

lettre, et vient à bout de faire conclure entre les deux empires le

traité qui permit à la Russie de porter toutes ses forces contre la

France.

--Revenu ce jour par de très beaux sites, entre autres le puits

singulier qu'on voit extérieurement. Je regrette bien de n'avoir pas

fait un croquis.

Rochers sur le devant, etc., comme aussi un couvert d'arbres où je me

suis rappelé _Norma._

*

30 _octobre._--Temps magnifique depuis trois jours.--Dans la journée,

promenade avec ces dames, Berryer et le jeune M. de Quéru, par cet

admirable temps et avec un grand sentiment de plaisir. Le clair de lune

est magnifique après dîner; je n'en jouis qu'à moitié, à cause du cher

Richomme qui n'a rien de romantique, mais qui est un bonhomme qui me

plaît comme cela. Nous avons le soir avec nous M. de Laurenceau, qui

était arrivé avec sa femme pour dîner.

Mme de C..., fort à son avantage au dîner: je tiens mon cœur à deux

mains en sa présence, mais seulement quand elle a sa grande toilette et

qu'elle montre ses bras et ses épaules; je redeviens très raisonnable

dans la journée, quand elle a sa robe du matin. Elle est venue ce matin

voir les peintures de ma chambre et m'a sans façon mené voir celles de

la sienne, en me faisant passer par le cabinet de toilette. Ce qui me

rassure sur ma sagesse, c'est que j'ai pensé que ce cabinet de toilette

et cette chambre avaient vu dans d'autres moments la piquante M..., qui

n'a ni ces bras ni cette gorge que je soupçonne, mais qui me plaît par

le je ne sais quoi, par l'esprit, par la malice des yeux, par tout ce

qui fait qu'on se souvient.

--La grand'mère de M. de Kerdrel lui disant au moment où, après avoir

été élu en 1848, il allait siéger à Paris: «Mon fils, vous allez aux

États, défendez bien les intérêts de la Bretagne.»

La grand'mère ou la mère de M. de Corbière, à qui on faisait compliment

de ce que son fils était ministre: «Mon Dieu! la révolution n'est donc

pas finie, puisque Pierrot est ministre?»

--Les cygnes qui vont visiter leurs petits.

--Partition d'_Olette._ Partition des _Nozze..._ tout cela charmant.

*

31 _octobre._--Après dîner, Berryer nous conte l'histoire de son

grand-oncle Varroquier.

Envoyé par son père avec son frère cadet pour étudier chez le

procureur, ou quelque chose d'approchant, comme ils étaient un jour

sur le Cours-la-Reine, la duchesse de Berry vint à passer. Sur sa

bonne mine, qui était remarquable, la princesse leur envoie un valet

de pied pour leur dire qu'elle désirait lui parler. On le fait monter

en voiture, et il disparaît pendant quarante-huit heures, au bout

desquelles il reparaît pourvu d'un bon emploi dans la finance dans

quelque province. Les deux frères mènent joyeuse vie et se carrent dans

leur poste jusqu'à la mort de la duchesse, qui fut assez prompte.

Voilà mes hommes renvoyés; mais au lieu de retourner au pays,

accoutumés à un certain genre de vie, et dans l'âge des entreprises,

ils font argent de leurs meubles, de tout ce qu'ils peuvent, et s'en

vont mener à peu près la même vie en Italie, à Rome ou à Naples. Quand

vient le moment où il n'y avait plus d'argent, ils s'imaginent de se

donner à eux-mêmes un brevet de médecin et de faire des pilules qu'ils

s'en vont vendant le long de leur voyage par retour.

Revenus, de guerre lasse, au giron paternel, ils furent traités de

bonne sorte, de libertins, de débauchés. Cependant le père s'apaisa, et

ils reprirent l'un et l'autre je ne sais quelle manière de vivre dans

leur petit endroit. Le père, un jour, leur demanda des détails sur le

fameux carnaval de Venise, pensant qu'on ne pouvait avoir été en Italie

sans pouvoir en donner des nouvelles. Nos deux voyageurs avouent qu'ils

n'en avaient rien vu, attendu qu'ils n'avaient point été à Venise, à la

grande surprise du père Varroquier.

Sur cette idée, leur tête s'enflamme de nouveau, et, lassés de la

vie bourgeoise, après avoir obtenu d'une tante quelque argent, ils

s'embarquent de nouveau et retournent en Italie, où le cadet mourut je

ne sais comment.

C'est le grand-oncle lui-même qui raconta depuis à Berryer, âgé de

seize ans, au moment où il allait à Paris, toute cette bonne histoire.

--Le temps est magnifique; je suis dehors presque toute la journée.

Je me suis presque endormi sur un banc, pendant que M. de Laurençot

contait à Richomme et à moi ses idées sur la révolution de 1848 et ses

portraits des hommes de ce temps-là.

Promenade avec Mlle Vaufreland et Mme de L..., dans le parc et le

potager.

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 54 / 56 题