Promenade hors du parc avec le docteur Aublé, Richomme et Mme de
C***. Moulin, chemin couvert en montant, et retour dans un
endroit charmant mêlé de bois et de roches.
--Mme Berryer, la belle-fille, veut faire maigre, malgré la dispense
de l'évêque d'Orléans pour tout son diocèse. Elle ressemble au paysan
qui, au milieu d'un prône qui avait arraché des larmes à tout le
monde, était resté indifférent et dit aux gens qui lui reprochaient sa
froideur, qu'il n'était pas de la paroisse.
Je dis à ce propos qu'abstraction faite de tout sentiment particulier,
je trouvais le protestantisme une absurdité. Berryer me dit que Thiers
avait dit précisément la même chose au prince de Wurtemberg... «Vous
êtes contre la tradition du genre humain, contre le résumé de toutes
les philosophies, et qui contient tout, etc.»
Berryer nous lit le soir des proverbes.
*
29 _octobre._--À Malesherbes avec ces dames: petit château de Rouville,
à un monsieur d'Aboville. Très beau pin maritime dans les rochers.
Berryer nous conte l'histoire de Henri IV égaré dans les environs, en
revenant de chez sa maîtresse, Henriette d'Entragues, qu'il était venu
voir de Fontainebleau. Il était seul, et, entrant dans une espèce de
cabaret, il s'attable et demande qu'on lui fasse venir le bon drille de
l'endroit pour causer avec lui. On lui amène un homme nommé _Gaillard_,
que le Roi fait asseoir en face de lui. «Quelle est la différence d'un
gaillard à un paillard?» lui dit-il. «M'est avis, dit l'autre, qu'il
y a entre eux la largeur de cette table.»
Il écrit à M. de X***, qui avait perdu un œil dans une
bataille à côté de lui: «Borgne, nous nous battons après-demain;
trouve-toi à tel endroit avec ta compagnie, et gare les Quinze-Vingts!»
L'anecdote de Napoléon allant au mariage de Maret[410] à Saint-Cloud ou
à Versailles. Il avait Talleyrand dans sa voiture; il lui dit que sa
jeunesse avait fini à Saint-Jean d'Acre; il voulait dire, sans doute,
sa confiance en son étoile. Les Anglais, disait-il, l'avaient arrêté
là, comme il était en train d'aller à Constantinople. «_Au reste_,
dit-il, _ce qu'on m'a empêché de faire par le Midi, peut-être un jour
le ferai-je par le Nord._» Talleyrand, surpris, écrivait quelques
jours après à une vieille femme de l'ancien régime très connue: «Je ne
sais si cet homme est fou (c'était encore au commencement du consulat);
voilà ce qu'il m'a dit l'autre jour.»
Cette lettre tomba plus tard dans les mains de Pozzo; c'était au moment
de la campagne de 1812. Pozzo, qui allait partout cherchant des ennemis
à Napoléon, va jusqu'au Divan. Comme la Turquie était en guerre avec
la Russie, et au moment où une armée russe s'avançait, il montre la
lettre, et vient à bout de faire conclure entre les deux empires le
traité qui permit à la Russie de porter toutes ses forces contre la
France.
--Revenu ce jour par de très beaux sites, entre autres le puits
singulier qu'on voit extérieurement. Je regrette bien de n'avoir pas
fait un croquis.
Rochers sur le devant, etc., comme aussi un couvert d'arbres où je me
suis rappelé _Norma._
*
30 _octobre._--Temps magnifique depuis trois jours.--Dans la journée,
promenade avec ces dames, Berryer et le jeune M. de Quéru, par cet
admirable temps et avec un grand sentiment de plaisir. Le clair de lune
est magnifique après dîner; je n'en jouis qu'à moitié, à cause du cher
Richomme qui n'a rien de romantique, mais qui est un bonhomme qui me
plaît comme cela. Nous avons le soir avec nous M. de Laurenceau, qui
était arrivé avec sa femme pour dîner.
Mme de C..., fort à son avantage au dîner: je tiens mon cœur à deux
mains en sa présence, mais seulement quand elle a sa grande toilette et
qu'elle montre ses bras et ses épaules; je redeviens très raisonnable
dans la journée, quand elle a sa robe du matin. Elle est venue ce matin
voir les peintures de ma chambre et m'a sans façon mené voir celles de
la sienne, en me faisant passer par le cabinet de toilette. Ce qui me
rassure sur ma sagesse, c'est que j'ai pensé que ce cabinet de toilette
et cette chambre avaient vu dans d'autres moments la piquante M..., qui
n'a ni ces bras ni cette gorge que je soupçonne, mais qui me plaît par
le je ne sais quoi, par l'esprit, par la malice des yeux, par tout ce
qui fait qu'on se souvient.
--La grand'mère de M. de Kerdrel lui disant au moment où, après avoir
été élu en 1848, il allait siéger à Paris: «Mon fils, vous allez aux
États, défendez bien les intérêts de la Bretagne.»
La grand'mère ou la mère de M. de Corbière, à qui on faisait compliment
de ce que son fils était ministre: «Mon Dieu! la révolution n'est donc
pas finie, puisque Pierrot est ministre?»
--Les cygnes qui vont visiter leurs petits.
--Partition d'_Olette._ Partition des _Nozze..._ tout cela charmant.
*
31 _octobre._--Après dîner, Berryer nous conte l'histoire de son
grand-oncle Varroquier.
Envoyé par son père avec son frère cadet pour étudier chez le
procureur, ou quelque chose d'approchant, comme ils étaient un jour
sur le Cours-la-Reine, la duchesse de Berry vint à passer. Sur sa
bonne mine, qui était remarquable, la princesse leur envoie un valet
de pied pour leur dire qu'elle désirait lui parler. On le fait monter
en voiture, et il disparaît pendant quarante-huit heures, au bout
desquelles il reparaît pourvu d'un bon emploi dans la finance dans
quelque province. Les deux frères mènent joyeuse vie et se carrent dans
leur poste jusqu'à la mort de la duchesse, qui fut assez prompte.
Voilà mes hommes renvoyés; mais au lieu de retourner au pays,
accoutumés à un certain genre de vie, et dans l'âge des entreprises,
ils font argent de leurs meubles, de tout ce qu'ils peuvent, et s'en
vont mener à peu près la même vie en Italie, à Rome ou à Naples. Quand
vient le moment où il n'y avait plus d'argent, ils s'imaginent de se
donner à eux-mêmes un brevet de médecin et de faire des pilules qu'ils
s'en vont vendant le long de leur voyage par retour.
Revenus, de guerre lasse, au giron paternel, ils furent traités de
bonne sorte, de libertins, de débauchés. Cependant le père s'apaisa, et
ils reprirent l'un et l'autre je ne sais quelle manière de vivre dans
leur petit endroit. Le père, un jour, leur demanda des détails sur le
fameux carnaval de Venise, pensant qu'on ne pouvait avoir été en Italie
sans pouvoir en donner des nouvelles. Nos deux voyageurs avouent qu'ils
n'en avaient rien vu, attendu qu'ils n'avaient point été à Venise, à la
grande surprise du père Varroquier.
Sur cette idée, leur tête s'enflamme de nouveau, et, lassés de la
vie bourgeoise, après avoir obtenu d'une tante quelque argent, ils
s'embarquent de nouveau et retournent en Italie, où le cadet mourut je
ne sais comment.
C'est le grand-oncle lui-même qui raconta depuis à Berryer, âgé de
seize ans, au moment où il allait à Paris, toute cette bonne histoire.
--Le temps est magnifique; je suis dehors presque toute la journée.
Je me suis presque endormi sur un banc, pendant que M. de Laurençot
contait à Richomme et à moi ses idées sur la révolution de 1848 et ses
portraits des hommes de ce temps-là.
Promenade avec Mlle Vaufreland et Mme de L..., dans le parc et le
potager.