--Conversation avec J. L..., en réponse à l'assertion de Chenavard, qui
trouve que les talents valent moins dans un temps qui ne vaut guère.
Ce que j'aurais été du temps de Raphaël, je le suis aujourd'hui. Ce
qu'est Chenavard aujourd'hui, c'est-à-dire ébloui par le gigantesque
de Michel-Ange, il l'eût été, à coup sûr, de son temps. Rubens est
tout aussi Rubens pour être venu cent ans plus tard que les immortels
d'Italie; si quelqu'un est Rubens aujourd'hui ou tout autre, il ne
l'est que davantage. Il orne son siècle à lui tout seul, au lieu de
contribuer à son éclat en compagnie d'autres talents. Quant au succès
du moment, il peut être douteux; quant au nombre des approbateurs, il
peut être borné; mais tel admirateur perdu dans la foule est tout aussi
ému que ceux qui ont accueilli Raphaël et Michel-Ange. Ce qui est fait
pour des hommes trouvera toujours des hommes pour y mettre le prix.
Je sais bien que Chenavard, toujours entêté de son fameux _style_,
n'admet pas que la supériorité puisse se trouver dans tous les genres.
Le beau qui convient à tel siècle lui paraîtra un _beau_ de qualité
inférieure; mais en lui passant même cette idée, pense-t-il qu'un homme
vraiment supérieur ne portera dans quelque genre que ce soit assez de
force, assez de nouveauté pour faire de toute espèce de genre un genre
supérieur, comme il l'est lui-même à ce qui l'entoure?
*
15 _octobre._--Dîné chez Barbier avec Dagnan, les Marseillais Pastré,
Pascal, Genty de Bussy, etc.[405], Villot aussi.
Dagnan raconte l'histoire du duel du maréchal Maison, quand il n'était
que garçon tapissier, et qui a probablement décidé de sa vocation
militaire.
Tous les jours se passent à travailler le matin.
J'aurai presque entièrement fait les trois tableaux que j'avais
apportés en projet, les toiles encore fraîches. J'avais le _Christ
dormant pendant ta tempête, Combat de lion et de tigre, Marocain
montant à cheval_; en outre, avancé le _Polonius_ et l'_Hamlet_ (sur
carton), une _Odalisque_, d'après un daguerréotype et que j'ai apportée
ébauchée.
Je m'impose, et cela me réussit, de ne rien finir que l'effet et le
ton soient complètement trouvés, allant toujours, redessinant et
corrigeant, et le tout _au gré de mon sentiment du moment_; et au fait,
y a-t-il rien de plus sot que d'aller autrement?... Mon sentiment
d'hier peut-il me guider aujourd'hui? J'ignore la manière des autres.
Celle-là seule est faite pour moi. Quand tout a été conduit de la
sorte, le fini n'est rien, surtout quand on a des tons qui rentrent
tout de suite dans ceux déjà trouvés. Sans cela l'exécution perdrait sa
franchise, et l'on gâterait la vivacité des touches de sentiment qui ne
semblent alors presque pas modifiées.
Avant de repeindre, il faut enlever les épaisseurs.
*
17 _octobre._--Ton de la mer dans le _Christ dormant sur les eaux:
terre d'ombre_ naturelle, _bleu de Prusse_, un peu de _chrome_
clair.--_Bleu de Prusse_ et _terre de Sienne_ naturelle très
foncée à côté de _laque_ et _blanc_ donne par le mélange un violet
essentiel.--_Sienne naturelle_ et _chrome_ foncé.
*
19 _octobre._--Pour conserver le raisin: Le cueillir par un temps
sec, le placer dans des paniers sans le froisser, le transporter dans
une chambre au midi, et on le range avec précaution en isolant les
grappes sur une légère couche de paille; une fois placé, il ne faut pas
le toucher pour le servir. Les fenêtres garnies de persiennes et non
de volets; toujours tenir fermé pour demi-lumière; ne pas ouvrir les
fenêtres.
*
21 _octobre._--Les rôles de Racine sont presque tous parfaits. Il a
pensé à tout, n'a point fait de remplissages: _Burrhus_, premier rôle
s'il en fut; _Narcisse_ de même; _Britannicus_, le naïf, l'ardent,
l'imprudent _Britannicus; Junie_, si aimante, mais délicate, prudente
au milieu de toute sa tendresse, mais prudente seulement pour son
amant. Je passe sous silence _Néron_ et _Agrippine_, parce que, au
théâtre, avec deux rôles comme ceux-là, avec un seul quand il est
rempli par un acteur passable, on sort content; on croit qu'on a vu
une pièce de Racine, même quand on a laissé passer sans les remarquer,
à travers le débit des mauvais auteurs, toutes ces nuances, qui sont
cependant tout Racine.
Il y a des pièces où le personnage principal, celui qui est le pivot de
la pièce, est sacrifié et donné toujours à des subalternes. Est-il un
personnage comparable à celui l'_Agamemnon?_ L'ambition, la tendresse,
ses attitudes devant sa femme, enfin ses agitations perpétuelles, qu'on
ne peut imputer pourtant à une faiblesse de sentiment, qui lui ôterait
l'estime du spectateur, mais à la situation la mieux faite pour mettre
à l'épreuve un grand caractère. Je ne dis pas que le rôle d'_Achille_,
que prend ordinairement le coryphée du théâtre, soit inférieur à celui
d'_Agamemnon_; il est ce qu'il doit être, mais ce n'est pas celui-là
qui fait l'intérêt de la pièce. _Clytemnestre, Achille, Iphigénie_,
tous personnages frappants par la passion, par leur situation dans la
pièce, mais qui sont en quelque sorte des instruments pour agir sur
_Agamemnon_, qui le poussent, le pressent dans des sens divers.
Combien y a-t-il de gens qui réfléchissent à tout cela dans un
spectacle?... et à ceux qui sont capables de réfléchir, je demanderai
si c'est le jeu des acteurs qui les a portés à se rendre compte de ces
impressions diverses?
*
22 _octobre._--Travaillé un peu à l'_Odalisque_ d'après le
daguerréotype, sans beaucoup d'entrain.
Le soir chez Barbier; Villot y était. Nous ne nous sommes pas dit une
parole.
*
_Augerville_, 23 _octobre._--Parti à sept heures moins un quart.
Pluie.--Voyagé dans l'omnibus jusqu'à Villeneuve en face d'un
ecclésiastique de la plus belle figure, un peu dans le genre de
Cottereau.--Attendu pour le convoi.
Arrivé à Fontainebleau par la pluie et trouvé le cabriolet attelé.
Route à travers la forêt, qui eût été plus agréable sans le froid,
dont je ne pouvais nie garantir malgré mes précautions.
Arrivé vers une heure à Augerville. Personne n'était là; j'ai été
trouver Berryer et ces dames dans le parc.
Il y a peu de monde; cela met moins d'entrain. La princesse n'y est
pas, Mme de la Grange non plus, Mme de Suzanet non plus; cela fait
beaucoup de charme de moins. L'ami de Berryer, Richomme[406], est un
bonhomme très amusant.
Le soir, j'étais très fatigué et suis monté après la musique. Petits
morceaux de Batta, de sa composition, très gracieux.
Berryer nous conte à dîner sa visite au fameux Dugas, d'Amiens, pour
lui commander un pâté. Il le trouve dans son cabinet, dans une robe
de chambre à grands ramages et avec la gravité convenable, tirant
de son tiroir les assaisonnements de ses pâtés, qu'il distribuait à
ses garçons et à ses ses chargés aussi de la confection, et graduant
les doses à raison de la proportion du pâté ou du lieu où on devait
l'employer. Il s'informait aussi du moment où on devait manger le pâté.
C'était à dîner; on parlait beaucoup de cuisine, et je disais qu'elle
dégénérait. Berryer citait à ce propos la préface de Carême attestant,
de cette décadence qu'il déplore, les mânes de l'immortel Lavoypiere
son maître. Cet illustre artiste avait été choisi par Murat, pour le
suivre à Naples, quand il fut fait roi. Le grand Lavoypiere se récria
sur la barbarie du pays où il arrivait: «On me donne deux batteries,
grands dieux! deux batteries pour faire la cuisine d'un roi!»
J'ai oublié de mentionner que l'illustre Dugas, l'homme aux pâtés
d'Amiens, avait cru devoir emporter dans la tombe le secret de ses
doses. Il en avait déshérité ses fils: ceci est le trait de caractère
de l'artiste, de l'homme inspiré. Le grand Dugas eût tué ses disciples
ignorants, de peur de voir compromettre la réputation des produits
auxquels son nom avait donné la célébrité.
Il nous conte l'histoire de ce garçon menuisier, qui allait travailler
chez X..., lequel était très habile sur le violon. Cet homme
enthousiasmé ne se lassait pas de l'entendre et lui montrait le désir
d'en apprendre autant. L'artiste le fait venir à ses moments perdus,
le dimanche, quand il peut, et lui fait faire des exercices. Au bout
d'un certain temps le menuisier, trouvant l'apprentissage un peu long,
lui dit: «Monsieur, je ne suis qu'un pauvre homme, et ne puis mettre à
cela autant de temps qu'un monsieur tel que vous. Soyez assez bon pour
m'apprendre tout de suite le mot _fin._»
*
24 _octobre._--Couru dans le parc par un très beau temps et sorti
seul avec bonheur aussitôt ma toilette faite. Je vais par le canal et
les treilles jusqu'aux rochers; charmant souvenir de courts moments
que j'y ai passés. Je me trouve encore trop jeune et tout surpris et
presque attristé de mon émotion... Je dessine quelques-unes des figures
fantastiques de rochers[407].
Berryer, au déjeuner, nous parie de Beugnot[408]. Il lui disait un
jour, à propos de je ne sais quelle affaire, qu'il avait manqué de
caractère à cette occasion: «Du caractère! lui dit Beugnot, mais je
n'en ai jamais eu; je n'ai pas le moindre caractère; si j'en avais eu
autant qu'on m'accorde d'esprit, j'aurais soulevé des montagnes.»
Sorti avec ces dames, Batta et Richomme. À déjeuner, ce dernier très
amusant avec le docteur Aublé, de Malesherbes.
Berryer rappelle aussi ce mot de Pescatore, disant que ses serres
l'ennuient et qu'il a envie de _prendre le goût_ des tableaux.
*