Remis ce matin à M. Pothey, graveur sur bois, le dessin sur papier
végétal du _Christ au tombeau_, de Saint-Denis du Saint-Sacrement.
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4 _octobre._--J'ai compris de bonne heure combien une certaine
fortune[396] est indispensable à un homme qui est dans ma position.
Il serait aussi fâcheux pour moi d'en avoir une très considérable
qu'il le serait d'en manquer tout à fait. La dignité, le respect de
son caractère ne vont qu'avec un certain degré d'aisance. Voilà ce
que j'apprécie et qui est absolument nécessaire, bien plus que les
petites commodités que donne une petite richesse. Ce qui vient tout de
suite après cette nécessité de l'indépendance, c'est la tranquillité
d'esprit, c'est d'être affranchi de ces troubles et de ces démarches
ignobles, qu'entraînent les embarras d'argent. Il faut beaucoup de
prudence pour arriver à cet état nécessaire et pour s'y maintenir; il
faut avoir sans cesse devant les yeux la nécessité de ce calme, de
cette absence des soucis matériels, qui permet d'être tout entier à des
tentatives élevées, et qui empêche l'âme et l'esprit de se dégrader.
Ces réflexions résultent de ma conversation de ce soir avec
*** qui est venu me voir après mon dîner, et de ce qu'il m'a
rapporté de la situation des Pierret. La sienne ne me paraît pas, dans
l'avenir et peut-être maintenant, beaucoup meilleure. Il a été un fou
toute sa vie; il y a un fonds de bon sens clans son esprit, et il en a
toujours manqué dans sa conduite.
Ce bon sens si rare me sert de transition pour parler de ma visite de
ce matin à Chenavard. En voilà encore un qui est ou qui semble rempli
de sens, quand il parle, quand il démontre, quand il compare ou qu'il
déduit. Ses compositions d'une part, et ses prédilections de l'autre,
donnent un démenti à cette sagesse. Il aime Michel-Ange, il aime
Rousseau: ces talents et quelques autres très imposants sont de ceux
qui sont surtout très admirés des jeunes gens. Les hommes à la Racine,
à la Voltaire, sont admirés des esprits mûrs, et le sont toujours
davantage.
Je ne peux attribuer cette différence dans l'estime qu'on en fait à
différents âges, qu'au défaut de raison qu'on remarque chez ces auteurs
boursouflés, à côté de leurs grandes qualités. Il y a chez Rousseau
quelque chose qui n'est pas naturel, qui sent l'effort et qui accuse
un esprit dans lequel se combattent le faux et le vrai. Je soutiens
qu'un vrai grand homme ne contient pas une parcelle de faux: le faux,
le mauvais goût, l'absence de vraie logique, ce sont mêmes choses.
Chenavard m'a montré à l'appui de ses théories, et pour justifier les
intentions de sa composition du _Déluge_[397], un immense carton de
toutes les gravures qu'il a pu se procurer d'après Michel-Ange. Il m'a
confirmé dans mon sentiment au lieu de m'en détourner. Je lui ai dit
que le _Jugement dernier_, par exemple, ne me disait rien du tout. Je
n'y vois que des détails frappants, frappants comme un coup de poing
qu'on reçoit; mais l'intérêt, l'unité, l'enchaînement de tout cela est
absent. Son _Christ en croix_ ne me donne aucune des idées qu'un pareil
sujet doit exciter; ses sujets de la Bible de même.
Titien, voilà un homme qui est fait pour être goûté par les gens qui
vieillissent; j'avoue que je ne l'appréciais nullement dans le temps où
j'admirais beaucoup Michel-Ange et lord Byron[398]. Ce n'est, à ce que
je crois, ni par la profondeur de ses expressions, ni par une grande
intelligence du sujet qu'il vous touche, mais par sa simplicité et par
l'absence d'affectation. Les qualités du peintre sont portées chez
lui au plus haut point: ce qu'il fait est fait; les yeux regardent et
sont animés du feu de la vie. La vie et la raison sont partout. Rubens
est tout autre avec un tout autre tour d'imagination, mais il peint
véritablement des hommes. Ils ne sont tous deux hors de mesure que
quand ils imitent Michel-Ange et qu'ils veulent se donner un prétendu
grandiose qui n'est que de l'enflure et dans laquelle les vraies
qualités se noient ordinairement.
La prétention de Chenavard pour son cher Michel-Ange est qu'il a peint
l'homme avant tout, et je dis qu'il n'a peint que des muselés, des
poses dans lesquelles même la science, contre l'opinion commune, ne
domine nullement. Le dernier des antiques est infiniment plus savant
que tout l'œuvre de Michel-Ange. Il n'a connu aucun des sentiments,
aucune des passions de l'homme. Il semble qu'en faisant un bras et une
jambe, il ne pense qu'à ce bras et à cette jambe, pas le moins du monde
à son rapport, je ne dirai pas seulement avec l'action du tableau, mais
avec celle du personnage auquel il fait le membre...
Il faut convenir que certains morceaux traités ainsi et avec cette
prédilection exclusive sont faits pour passionner à eux seuls. C'est là
son grand mérite: il met du grand et du terrible même dans un membre
isolé. Puget[399], avec un caractère différent, a en cela une analogie
avec lui. Vous resterez une journée à contempler un bras de Puget,
et ce bras fait partie d'une statue médiocre en somme. Quelle est la
raison secrète de ce genre d'admiration? C'est ce que je ne me charge
pas d'expliquer.
Nous avons parlé des règles de la composition. Je lui ai dit qu'une
absolue vérité pouvait donner l'impression contraire à la vérité, au
moins à cette vérité relative que l'art doit se proposer; et en y
pensant bien, l'exagération qui fait ressortir à propos les parties
importantes et qui doivent frapper est toute logique; il faut, là,
conduire l'esprit. Dans le sujet de _Mirabeau_[400] à la protestation
de Versailles, je lui ai dit que Mirabeau et l'Assemblée devaient être
d'un côté et l'envoyé du Roi tout seul de l'autre. Son dessin, qui
montre des groupes agencés et balancés, des poses variées, des hommes
causant entre eux d une manière naturelle et comme il a pu arriver
dans cette circonstance, est bien disposé pour l'œil et suivant les
règles matérielles de la composition; mais l'esprit n'y voit nullement
l'Assemblée nationale protestant contre l'injonction de M. de Brézé.
Cette émotion qui anime toute une assemblée comme elle animerait un
seul homme, doit être exprimée absolument. La raison veut que Mirabeau
soit à leur tête et que les autres se pressent derrière lui, attentifs
à ce qui se passe: tous les esprits, comme celui du spectateur, sont
fixés sur l'événement. Sans doute, au moment où le fait a eu lieu,
Mirabeau ne s'est pas trouvé à point nommé placé comme au milieu du
tableau; la venue de M. de Brézé n'a peut-être pas été annoncée de
manière à trouver l'Assemblée réunie en un seul groupe pour le recevoir
et en quelque sorte pour lui faire tête; mais le peintre ne peut
exprimer autrement cette idée de résistance: l'isolement du personnage
de Brézé est indispensable. Il est venu, sans aucun doute, avec des
suivants et des estafiers, mais il doit s'avancer seul et les laisser à
distance. Chenavard commet l'incroyable faute de les faire arriver d'un
côté, tandis que Brézé arrive de l'autre et se trouve confondu avec ses
adversaires. Dans cette scène si caractéristique où le trône est d'une
part et le peuple de l'autre, il place au hasard Mirabeau du côté où
se voit le trône, sur lequel, autre inconvenance, montent des ouvriers
pour décrocher les draperies. Il fallait que le trône fût aussi isolé,
aussi abandonné qu'il l'était alors moralement par tout le monde et par
l'opinion, et surtout il fallait que l'Assemblée lui fit face.
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5 _octobre._--Redemander à Riesener une gravure de _Clélie_ que je
lui ai prêtée il y a plusieurs années. Passé la journée sans sortir
qu'après dîner et après avoir dormi.
Se sentir enseveli dans les papiers qui parlent, je veux dire les
dessins, les ébauches, les souvenirs; lire deux actes de _Britannicus_,
en s'étonnant chaque fois davantage de ce comble de perfection;
l'espoir, je n'ose dire la certitude, de n'être pas dérangé; un peu ou
beaucoup de travail, mais surtout la sécurité dans la solitude, voilà
un bonheur qui, dans beaucoup de moments, paraît supérieur à tous les
autres. On jouit alors complètement de soi; rien ne vous presse, rien
ne vous sollicite de tout ce qui est en dehors d'un cercle studieux
où, satisfait de peu, je veux dire _peu de ce qui plaît à la foule_,
mais aspirant, au contraire, à ce qu'il y a de plus grand par la
contemplation intérieure ou par la vue des chefs-d'œuvre de tous les
temps, je ne me sens ni accablé du poids des heures, ni effrayé de leur
rapidité. C'est une volupté de l'esprit, un mélange délicieux de calme
et d'ardeur que les passions ne peuvent donner.
(Rapporter ceci à ce que je dis à Ems sur la nécessité de jouir de soi
avant tout.)
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7 _octobre._--Je ne sais si j'ai parlé de ma séance aux Italiens avec
Mme de Forget, mardi, à _Sémiramis._ Les fioritures et le remplissage
font du tort à ce magnifique luxe d'imagination que Rossini prodigue
partout. Ce sont des décorations incomparables peintes sur du papier:
la trame laisse voir des parties remplies au hasard, ce qui affaiblit
l'impression.
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_Champrosay_, 8 _octobre._--Parti pour Champrosay à onze heures. Mme
Barbier m'invite à dîner. Je n'y vais que le soir; j'y trouve V... et
D..., que je vois avec plaisir. Ils repartent presque aussitôt. Arrivée
à Champrosay toujours délicieuse, par le plus beau temps du monde.
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9 _octobre._--Pluie; dîné chez Barbier avec Rodakowski. Au moment de
sortir de table, arrivent, a pied et crottés, Bixio et Villot. Séance
détestable à table. Tout ce monde, dont étaient Mme Bixio et sa fille,
repartant une heure après par un temps horrible.
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10 _octobre._--Le soir chez Mme Barbier, où on a été fort gai, en
compensation de l'algarade d'hier. Dans le jour, travaillé et fait des
peintures de souvenir de la grosse clématite de Soisy et de la vue de
Fromont.
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