13 _septembre._--Entré le soir dans Saint-Remy une seconde fois.

*

14 _septembre._--Je m'obstine sottement à sortir le matin, et je m'en

trouve toujours mal.

Vu Isabey à la jetée. Il me parle de la cherté des voyages par la

vapeur et m'explique l'hélice. Il vient avec moi jusqu'à la plage, où

j'espérais rencontrer Chenavard.

Pluie et rentré chez moi, où je suis resté à lire et à dormir jusqu'à

deux heures et demie.

À la jetée, où la mer était très belle; mais pluie affreuse.

Après dîner, entré à Saint-Jacques, où il y avait une cérémonie.

Le prêtre en chaire lisait les divers moments de la Passion avec

réflexions; il était interrompu à temps égaux par un cantique entonné

par les chantres et répété par tout le monde. Le curé, avec la croix et

ses chantres, s'agenouillait et priait à chaque station. Il a donné à

baiser à la fin à tout le monde la patène ou le crucifix.--On ferait un

joli tableau de ce dernier moment, pris de derrière l'autel.

Il y avait, dans ce que disait ce prêtre en chaire, avec sa voix

traînante, et avec aussi peu de chaleur que s'il eût répété une leçon,

bon nombre de choses dont on peut faire son profit. Il disait, entre

autres choses, qu'il était toujours temps d'abandonner la mauvaise voie

pour prendre la bonne, etc.

Effets magnifiques dans cette église peu éclairée, mais je préfère

Saint-Remy, où je suis retourné un instant, quand la pluie affreuse,

qui n'avait pas cessé pendant que j'étais à l'église, eut cessé.

--_De l'utilité qu'on peut retirer de ses amis_: tel est, je crois,

le titre de l'un des traités de Plutarque. Un courtisan ou seulement

un homme du monde occupé à se pousser et à faire sa carrière, ne

s'informerait sans doute pas de ce que le bon Plutarque a entendu

faire dans son traité. Pour ces hommes-là il n'y a qu'une manière

de tirer parti de ses amis: c'est d'abord de les avoir puissants et

ensuite de les faire intriguer pour soi ou de s'accrocher à leur

fortune. Qu'importe l'estime qu'ils peuvent mériter en dehors de cela?

Qu'importe celle qu'on peut concevoir de soi-même, d'être accueilli et

aimé par des hommes d'une grande vertu et d'un grand caractère? C'est

cependant à ce genre d'utilité qu'il faut de toute sa force s'attacher

dans toute espèce de liaison. La fréquentation des honnêtes gens non

seulement nous confirme dans les sentiments de droiture, mais nous

apprend à ne point estimer les biens qu'on m'acquiert qu'en s'écartant

de la stricte délicatesse. On apprend ainsi à ne négliger aucun des

devoirs essentiels.

*

15 _septembre._--David disait à cet homme qui le fatiguait d'une

conversation sur les _procédés_, les _manières_, etc., de toutes

sortes: «J'ai su tout cela quand je ne savais encore rien.»

Chenavard venu chez moi pendant que je dessine des bateaux[384], et

presque aussitôt Isabey... Singulier rapprochement que celui de ces

deux hommes. J'ai continué mon dessin pour être plus à mon aise.

En sortant avec le premier des deux, et pendant qu'il m'expliquait son

système de _Paris port de mer_, les soldats faisant l'exercice à feu

ont attiré mon attention, et je me sais gré d'avoir un moment déserté

la conversation de mon compagnon pour aller voir ces malheureux.

Je n'avais jamais conçu de la profession de soldat l'idée que j'en ai

prise dans ce moment. C'est celui d'un mépris mêlé d'indignation pour

les brutes qui ont appelé _un art_ celui d'égorger, et d'une profonde

pitié pour ces moutons habillés en loups, dont le métier, comme dit

si bien Voltaire, est de tuer et d'être tués pour gagner leur vie.

Cette opération machinale de charger une arme, de lancer cette foudre

terrible qui éclate entre leurs mains, sans qu'ils aient l'air de se

douter de ce qu'ils font, forme un triste spectacle pour un cœur qui

n'est pas tout à fait de pierre. Il eût révolté d'une autre façon des

hommes comme Alexandre et César, si on leur eût dit que ces automates,

abaissant méthodiquement leur fusil et les déchargeant au hasard,

sont des gens qui se battent... Où est la force, où est l'adresse

dans ce stupide jeu? la force, le courage, pour attaquer, presser,

défaire un farouche ennemi, l'adresse pour se préserver soi-même de

ses coups? Quoi! vous venez vous planter devant un autre animal tout

aussi intimidé que vous, et à distance raisonnable, vous vous envoyez

philosophiquement des balles de plomb et de fer, sans aucune défense

contre ces coups qui vous sont renvoyés, et vous persuadez à votre

troupeau à plumets et à épaulettes que c'est là se couvrir de gloire!

Cette malheureuse profession est faussée dans son principal objet.

L'héroïsme consiste à approcher l'ennemi, de manière que le courage

personnel serve à quelque chose. Recevoir passivement les coups de

l'artillerie est le fait du lâche aussi bien que du brave; celui-ci

s'indigne d'être traité comme un mur ou un bastion de terre; il n'a pas

plus de mérite que la foule des peureux qui, près de lui, attendent la

mort ou la fin d'une action qui doit les délivrer de la crainte. Cette

masse intimidée qui envoie et reçoit les coups de fusil devient ainsi,

par un renversement de rôles, la seule force des armées modernes;

c'est par sa masse qu'elle opère. Le courage des hommes d'action

devient presque inutile. Il se glace au contraire dans cette humiliante

situation; que faire de cette colère qui s'empare naturellement d'un

cœur impétueux, lorsqu'il voit tomber près de lui son compagnon,

lorsque le son des trompettes et le bruit de l'artillerie l'excitent à

la vengeance?

Je regrette de ne pouvoir me faire une idée nette de ce qu'on appelle

une charge de cavalerie. J'ai toujours entendu citer cette sorte

de mouvement comme une espèce de plaisanterie, dans laquelle les

rôles sont fixés pour ainsi dire à l'avance, c'est-à-dire que si

l'infanterie, ou le corps sur lequel on charge paraît trop résolu, on

ne fait en quelque sorte que le simulacre de l'attaque; on garde son

courage pour une meilleure occasion ou pour des ennemis moins disposés

à la résistance.

La vue de ces feux de peloton, de ces feux de deux rangs, dont les

coups précipités ne peuvent avoir de certitude, m'a semblé un mauvais

moyen de nuire à l'ennemi, sans parler, comme je le disais, de

l'inutilité où on laisse le courage et la vigueur. Il me semble que

des tirailleurs, réunis en petits pelotons seulement, exercés au tir,

mais en même temps à se réunir promptement pour attaquer de près avec

impétuosité, auraient plus d'effet que ces murailles de chair, qui

renvoient au hasard et de loin des coups précipités et sans justesse.

On leur substituera immanquablement, à ces derniers, des machines

dont l'action sera plus calculée et plus meurtrière; déjà une foule

d'inventions se pressent d'écraser en quelques minutes un corps entier,

d'asphyxier en un clin d'œil braves et poltrons. Tous ces moyens

ne feront qu'annihiler de plus en plus la bravoure personnelle et

métamorphoser tout à fait le métier de soldat en celui de mécanicien.

Pour utiliser, au contraire, le courage individuel, il faudrait de

véritables corps d'élite, non pas choisis sur des hommes de belle

apparence, comme on fait d'ordinaire, mais parmi les courages les

plus éprouvés. L'attaque brusque et à la baïonnette d'un tel corps au

milieu de cette mousqueterie à distance, serait, je crois, d'un effet

prodigieux.

--Étrange chose que la peinture, qui nous plaît par la ressemblance des

objets qui ne sauraient nous plaire[385]!

*

16 _septembre._--À midi, parti pour Arques par un charmant soleil,

rafraîchi par un vent agréable. Beauté de la campagne et des collines à

droite, couvertes d'arbres et d'habitations. Grande chaleur, une fois

arrivés.

J'ai fait un croquis de l'église, dont j'avais conservé un très joli

souvenir. Je n'étais pas très bien disposé, et les ruines du château

m'ont laissé froid.

Le retour a été le plus agréable moment: la route s'était embellie

encore au soleil couchant. Indescriptible sensation de plaisir de ce

soleil, de cette verdure, de ces prairies, de ces troupeaux. Il était

six heures et demie quand nous avons été de retour.

*

17 _septembre._--Chenavard venu vers onze heures. Il m'a parlé avec

confiance, du moins je le pense, de sa situation d'esprit, du contraste

de l'estime qu'il pense qu'on lui refuse et du mérite qu'il pense

avoir et que je lui reconnais véritablement. Il se sait peu aimé;

on lui reproche son excessive sévérité pour les autres, en le voyant

donner peu de preuves de talent et d'activité. Cette défiance, ce

découragement qu'il confesse, me paraissent, comme à lui, la cause de

son peu de succès: il est le premier à abandonner sa cause. Comment

intéresserait-il au même degré que des esprits doués aussi d'élévation,

mais en même temps de l'énergie qu'on puise dans le désir et

l'assurance d'arriver au premier rang? Il ne trouve pas que Géricault

soit un maître; il lui trouve quelque chose de noué. _C'est un jeune

homme très brillant_, et il ne croit pas qu'il eût été rien de plus. Il

donne de bonnes raisons tirées de l'insignifiance comme tableau, de la

prédominance de la pose, du détail, quoique traité avec force.

(Je relis ce qui concerne ici Géricault[386], six mois après,

c'est-à-dire le 24 mars 1855, pendant l'état de langueur où je me

trouve avant l'Exposition; hier, j'ai revu des lithographies de

Géricault, chevaux, lion même, etc., tout cela est froid, malgré la

supériorité avec laquelle les détails, sont traités; mais il n'y a

jamais d'ensemble en rien. Il n'y a pas un de ces chevaux qui n'ait des

parties qui grimacent, ou trop petites ou mal attachées; jamais un fond

qui ait le moindre rapport avec le sujet.)

Je rencontre avant dîner Mme Manceau, qui m'offre de me mener demain

voir la forêt d'Arques.

Dîné assez tristement. Dédommagé sur la plage par un soleil

couchant dans des bandes de nuages rouges et dorés sinistrement, se

réfléchissant dans la mer, sombre partout où ce reflet ne se portait

pas. Je suis resté plus d'une demi-heure immobile sur le sable et

touchant aux vagues, sans me lasser de leur fureur, de leur retour, de

cette écume, de ces cailloux roulants.

Ensuite sur la jetée, où il faisait un vent du diable. Rôdé dans les

rues après avoir pris du thé et couché à dix heures.

*

18 _septembre._--J'ai passé une partie de la nuit sans dormir, et

l'état où je me trouvais n'avait rien de désagréable. La puissance de

l'esprit est incroyable la nuit. J'ai pensé à la conversation d'hier

sur l'esprit et la matière.

Dieu a mis l'esprit dans le monde comme une des forces nécessaires. Il

n'est pas tout, comme le disent ces fameux idéalistes et platoniciens;

il y est comme l'électricité, comme toutes les forces impondérables qui

agissent sur la matière.

Je suis composé de matière et d'esprit: ces deux éléments ne peuvent

périr.

J'ai écrit toute la matinée des brouillons faisant suite à mes

réflexions qui sont ici sur l'état militaire. Sorti allègrement. Vu à

la jetée de fort belles vagues. J'ai trouvé là, je crois, Isabey.

À une heure, chez Mme Manceau. Elle m'a mené dans sa voiture par

Arques, la forêt et Saint-Martin l'Église. Très beau temps, mais assez

froid, et la nécessité de soutenir la conversation devenue fatigante.

J'ai moins joui de toutes les belles choses que j'ai vues. Magnifique

vallée dans le genre de celle de Valmont, et plus grande au sortir

de la forêt. Cette forêt très originale; ce sont des hêtres, pour la

plupart, qui forment des colonnades sur des fonds sombres. Il est

fâcheux que ce ne soit pas plus près.

Le soir, trouvé Chenavard à sept heures. Il m'a mené chez lui, pour

reprendre les photographies que je lui ai prêtées. Toujours sur la

prééminence de la littérature, pour laquelle il tient bon. Aussi sur la

métaphysique. Il me dit que je suis de la famille des Napoléon..., des

gens qui ne voient qu'idéologies dans ceux qui ne sont pas des hommes

d'action.

Conversation sur le style. Il croit que c'est quelque chose à

retrancher de la manière commune. Il me croit partial. Il m'avait

raconté sur la plage des anecdotes sur Voltaire, son évasion de Berlin,

etc. Il me quitte le soir, prévoyant qu'il partira le lendemain.

*

19 _septembre._--Chenavard devait être parti aujourd'hui, si je ne le

voyais dans la journée. Il n'est pas content de sa santé.

Assez bonne journée, en somme, dont je ne me rappelle pas les

détails[387].

*

20 _septembre._--Nous avons été à Eu. Rien n'égale mon ravissement

pendant une ou deux heures, en partant; je jouis des moindres détails

de la nature, comme dans la première jeunesse. J'écrivais à travers les

cahots ce qui me venait.

Eu ne m'a pas causé de sensations agréables, si ce n'est, avant d'aller

visiter l'église, un sentiment de liberté, de bien-être.

Tombeaux des comtes d'Eu. Pièces d'artillerie au-dessus du banc

d'œuvre.

Visité le château. Impossible d'exprimer mon aversion de cet affreux

goût: peinture, architecture, ornements, jusqu'aux bornes qui sont dans

la cour, tout cela est affreux; le pauvre jardin est comme le reste. La

vue du château sur cette église restaurée, si froide, si nue; l'entrée

étroite, entre l'église et les communs, révolte les convenances et

le sens commun. Que Dieu pardonne au pauvre roi, homme si admirable

d'ailleurs, ses prédilections en matière d'art! Tout respire ici

Fontaine, l'Institut, Picot, etc.

Tréport m'a paru bien triste; il est devenu plus coquet, et il y a

perdu. Une grande vilaine caserne régulière, des forts élevés sur

le rivage où il n'y a rien à défendre, la nudité de tout cela, la

misérable vie que doivent mener là ces baigneurs, des hommes graves

réduits à grimper à l'église et à en redescendre, des élégantes portant

la mode du Tréport, c'est-à-dire des vestes rouge écarlate, voilà ce

que présente le pauvre lieu pour attirer. On a construit sur la plage

des maisons dont la recherche outrée contraste avec la pauvreté de

l'endroit: galeries vitrées, petits boulingrins, etc.

Dîné sur le quai, chez un M. Letraistre, qui méritait bien son nom, par

le mauvais dîner qu'il m'a fait payer très cher.

Monté, après dîner, à l'église; on a, avant d'y entrer, une belle vue.

Querelle avec le cocher avant de partir; il ne se souvenait plus, à ce

qu'il disait, des conditions.

Retour dans l'obscurité, la pluie et quelques désagréments. J'ai revu

Dieppe comme on revoit sa patrie.

--Remarqué dans les caveaux que la coiffure d'une des comtesses d'Eu

est la même que celle des femmes du Tréport, sauf les perles et

l'étoffe: c'est une espèce de caillot, mais très gracieux. Le costume

des femmes, au Tréport, est charmant: simple corsage, jupe double; on

en voit une en dessous, au bas; manches de la chemise larges jusqu'au

coude.

*

21 _septembre._--Resté assez tard à la maison et dessiné de ma fenêtre

les bateaux qui entraient et sortaient.

À ma sortie, vers une heure, dessiné le bateau qu'on flambait de

l'autre côté du pont[388], et promené avec un vif sentiment de plaisir.

Il semble qu'on passerait sa vie dans cette douce oisiveté. Avant

dîner, dessiné à Saint-Jacques, de derrière l'autel.

Après dîner, pris par les bassins jusqu'au château, dont la vue prise

par derrière, qui m'avait paru superbe, ne m'a rien dit du tout. À la

vérité, le ciel n'était peut-être pas tout à fait le même. Promené sur

la plage en attendant le moment d'aller chez Mme Manceau qui venait de

partir pour aller au spectacle. De là, à Saint-Remy et à Saint-Jacques.

--Le monde n'a pas été fait pour l'homme.

L'homme domine la nature et en est dominé. Il est le seul qui non

seulement lui résiste, mais en surmonte les lois, et qui étende son

empire par sa volonté et son activité. Mais que la création ait été

faite pour lui, c'est une question qui est loin d'être évidente. Tout

ce qu'il édifie est éphémère comme lui; le temps renverse les édifices,

comble les canaux, anéantit les connaissances et jusqu'au nom des

nations. Où est Carthage? où est Ninive?

Les générations, dira-t-on, recueillent l'héritage des générations

précédentes. À ce compte-là, la perfection ou le perfectionnement

n'aurait pas de bornes. Il s'en faut beaucoup que l'homme reçoive

intact le dépôt des connaissances que les siècles voient s'accumuler;

s'il perfectionne certaines inventions, pour d'autres, il reste fort en

arrière des inventeurs; un grand nombre de ces inventions sont perdues.

Ce qu'il gagne d'un côté, il le perd de l'autre.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien certains

perfectionnements prétendus ont nui à la moralité ou même au bien-être.

Telle invention, en supprimant ou en diminuant le travail et l'effort,

a diminué la dose de patience à endurer les maux et l'énergie pour

les surmonter qu'il est donné à notre nature de déployer. Tel autre

perfectionnement, en augmentant le luxe et un bien-être apparent, a

exercé une influence funeste sur la santé des générations, sur leur

valeur physique, et a entraîné également une décadence morale. L'homme

emprunte à la nature des poisons, tels que le tabac et l'opium, pour

s'en faire des instruments de grossiers plaisirs. Il en est puni par la

perte de son énergie et par l'abrutissement. Des nations entières sont

devenues des espèces d'ilotes par l'usage immodéré de ces stimulants et

par celui des liqueurs fortes.

Arrivées à un certain degré de civilisation, les nations voient

s'affaiblir surtout les notions de vertu et de valeur. L'amollissement

général, qui est probablement le produit du progrès des jouissances,

entraîne une décadence rapide, l'oubli de ce qui était la tradition

conservatrice, le point d'honneur national. C'est dans une semblable

situation qu'il est difficile de résister à la conquête. Il se trouve

toujours quelque peuple affamé à son tour de jouissances, ou tout à

fait barbare, ou ayant encore conservé quelque valeur et quelque esprit

d'entreprise, pour profiter des dépouilles des peuples dégénérés.

Cette catastrophe, facilement prévue, devient quelquefois une sorte

de rajeunissement pour le peuple conquis. C'est un orage qui purifie

l'air, après l'avoir troublé; de nouveaux germes semblent apportés par

cet ouragan dans ce sol épuisé; une nouvelle civilisation va peut-être

en sortir, mais il faudra des siècles pour y voir refleurir les arts

paisibles destinés à adoucir les mœurs et à les corrompre de nouveau,

pour amener ces éternelles alternatives de grandeur et de misère dans

lesquelles n'apparaît pas moins la faiblesse de l'homme, aussi bien que

la singulière puissance de son génie.

*

22 _septembre._--Dessiné quelques bateaux qui rentraient et été à la

jetée, où la mer était très belle, et où j'ai vu entrer et sortir

nombre de barques, un joli yacht anglais, une goélette, etc.

Revenu tard et dormi après déjeuner. Petite aquarelle avant dîner d'un

brick anglais et de barques envasées devant le Pollet, en face de mes

fenêtres. Après dîner, promené sur la jetée par la mer basse. J'y étais

presque toujours seul.

Chez Manceau ensuite. Commérages insipides; envie furieuse de m'en

aller. Air charmant de Solié, du _Secret_[389], chanté par la maîtresse

de la maison. Cet air était chanté dans l'opéra par Martin[390].

Cette nuit, je retourne dans ma tête le _Cogito, ergo sum_, de

Descartes.

*

23 _septembre.--Sur le silence et les arts silencieux._--Le silence

impose toujours: les sots eux-mêmes lui emprunteraient souvent un air

respectable. Dans les affaires, dans les relations de toute espèce,

les hommes assez sages pour l'observer à propos lui doivent beaucoup.

Rien n'est plus difficile que cette retenue pour ceux que l'imagination

domine, pour les esprits subtils, qui voient facilement toutes les

faces des choses et qui résistent avec plus de peine à exprimer ce

qui se passe en eux: propositions jetées témérairement, promesses

imprudentes faites sans réflexion, mots piquants hasardés sur des

personnages plus ou moins dangereux et redoutables, confidences faites

par entraînement et souvent au premier venu; l'énumération serait

longue des inconvénients et des dangers qui résultent des indiscrétions

de toutes sortes.

On n'a qu'à gagner au contraire en écoutant. Ce que vous vouliez dire

à votre interlocuteur, vous le savez, vous en êtes plein; ce qu'il a

à vous dire, vous l'ignorez sans doute: ou il vous apprendra quelque

chose de nouveau pour vous, ou il vous rappellera quelque chose que

vous avez oublié.

Mais comment résister à donner de son esprit une idée avantageuse à un

homme surpris et charmé, en apparence, de vous entendre? Les sots sont

bien plus facilement entraînés à ce vain plaisir de s'écouter eux-mêmes

en parlant aux autres; incapables de profiter d'une conversation

instructive et substantielle, ils pensent moins à instruire leur

interlocuteur qu'à l'éblouir; ils sortent satisfaits d'un entretien

dans lequel ils n'ont recueilli, pour prix de l'ennui qu'ils ont causé,

que le mépris des hommes de bon sens. La taciturnité chez un sot serait

déjà un signe d'esprit.

J'avoue ma prédilection pour les arts silencieux[391], pour ces choses

muettes dont Poussin disait qu'il faisait profession. La parole est

indiscrète; elle vient vous chercher, sollicite l'attention et éveille

en même temps la discussion. La peinture et la sculpture semblent

plus sérieuses: il faut aller à elles. Le livre, au contraire, est

importun; il vous suit, vous le trouvez partout. Il faut tourner les

feuillets, suivre les raisonnements de l'auteur et aller jusqu'au bout

de l'ouvrage pour le juger. Combien n'a-t-on pas regretté souvent

l'attention qu'il a fallu prêter à un livre médiocre pour un petit

nombre d'idées répandues çà et là et qu'il faut démêler! La lecture

d'un livre qui n'est pas tout à fait frivole est un travail: il cause

au moins une certaine fatigue; l'homme qui écrit semble prêter le

collet à la critique. Il discute et on peut discuter avec lui.

L'ouvrage du peintre et du sculpteur est tout d'une pièce comme les

ouvrages de la nature. L'auteur n'y est point présent, et n'est point

en commerce avec vous, comme l'écrivain ou l'orateur. Il offre une

réalité tangible en quelque sorte, qui est pourtant pleine de mystère.

Votre attention n'est pas prise pour dupe; les bonnes parties sautent

aux yeux en un moment; si la médiocrité de l'ouvrage est insupportable,

vous en avez bien vite détourné la vue, tandis que celle d'un

chef-d'œuvre vous arrête malgré vous, fixe dans une contemplation à

laquelle rien ne vous convie qu'un charme invincible. Ce charme muet

opère avec la même force, et semble s'accroître toutes les fois que

vous y jetez les yeux.

Il n'en est pas tout à fait ainsi d'un livre. Les beautés n'en sont

pas assez détachées pour exciter constamment le même plaisir. Elles

se lient trop à toutes les parties qui, à cause de l'enchaînement et

des transitions, ne peuvent offrir le même intérêt. Si la lecture d'un

bon livre éveille nos idées, et c'est une des premières conditions

d'une semblable lecture, nous les mêlons involontairement à celles

de l'auteur; ses images ne peuvent être si frappantes que nous ne

fassions nous-mêmes un tableau à notre manière à côté de celui qu'il

nous présente. Rien ne le prouve mieux que le peu de penchant qui

nous entraîne vers les ouvrages de longue haleine. Une ode, une fable

présentera les mérites d'un tableau qu'on embrasse tout d'un coup.

Quelle est la tragédie qui ne lasse? À bien plus forte raison un

ouvrage comme l'_Émile_ ou l'_Esprit des lois._

--Resté toute la matinée dans une mauvaise disposition. Acheté les

tableaux et des ivoireries. Rentré à la maison, où je me suis mis sur

mon lit.

Retourné à Saint-Remy, que j'ai dessiné, quoique j'eusse oublié mes

lunettes.

Dîné à six heures; la nuit vient à cette heure. Le soir, erré et

promené.

*

26 _septembre._--Parti de Dieppe.--Le matin j'ai été faire mes adieux à

la jetée; j'ai fait un croquis de la vue de la plage et du château. Le

temps était magnifique et la mer calme et azurée.

Je retrouve au chemin de fer Chenavard, qui était resté à Dieppe tout

ce temps-là, malade ou occupé, me croyant, disait-il, parti.

Arrivé à cinq heures.--Paris me cause toujours la même antipathie.

*

27 _septembre._--Passé la journée à commencer un rangement dans les

dessins et gravures.

28 _septembre._--En regardant ce matin le petit _Saint Sébastien_[392]

sur papier au pastel, comparé à des pastels empâtés et sur papier

sombre, j'ai été frappé de l'énorme différence pour la lumière et la

légèreté. En comparant également la peinture flamande à la peinture

vénitienne, il est facile d'apprécier sa légèreté.

Demander en temps et lieu à M. Ledoux une recommandation pour aller à

Alfort étudier les chevaux.

*

30 _septembre._--Article dans le _Moniteur_ du 12 octobre sur des

_Chasses au lion_; c'est le second. Rechercher le premier.

[377] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1270-1271.

[378] Delacroix publia une étude sur _Charlet_ qui parut à la _Revue

des Deux Mondes_ (1er juillet 1862). Elle débute ainsi: «Je voudrais à

ma faible voix plus de force et d'autorité pour entretenir dignement

le public français de quelques admirables contemporains qui font sa

gloire, sans qu'il en soit suffisamment informé. Charlet est à la tête

de ces hommes rares qui ne me paraissent pas avoir été mis à la place

que la postérité leur réserve sans doute.»

[379] La partialité et l'injustice de Delacroix à l'égard des savants

se sont déjà manifestées à maintes reprises dans le Journal: la

chose est d'autant plus surprenante que nous nous étions habitués à

envisager les idées générales du maître comme supérieures à celles

que nous trouvons exprimées ici. (Voir sur ce point la _Vie de M.

Frédéric-Thomas Graindorge_, de H. Taine.)

[380] Delacroix, dans ses promenades quotidiennes à la jetée de

Dieppe, étudiait sans relâche la mâture, les poulies, les cordages des

navires. L'idée lui vint de mettre à profit ces observations dans un

tableau où la mer jouerait un rôle. Il s'en ouvrit à Chenavard: «Tout

cela, disait-il, n'a pas dû changer depuis les âges les plus reculés;

Jésus-Christ, après tant d'autres, a vu tout cela; aussi vais-je le

peindre endormi dans sa barque pendant la tempête.» Ce propos, que

nous tenons de M. Chenavard lui-même, montre l'idée qui a inspiré à

Delacroix ce sujet qu'il a repris maintes fois avec de nombreuses

variantes.

[381] Dans un autre passage du Journal, Delacroix compare la peinture

de Delaroche à celle d'un «amateur qui n'a aucune exécution comme

peintre».

[382] Ces dessins sont indiqués dans le _Catalogue Robaut_ à l'année

1854. M. Robaut relève à côté des croquis les mots suivants: «Mer

tranquille, vue de face, semblable aux sillons des champs, lorsqu'on a

coupé l'herbe et qu'on l'a posée sur le dos des sillons. Le ton de la

demi-teinte de la mer, jaune transparent verdâtre, comme de l'huile;

taches bleuâtres comme de l'étain avec l'aspect métallique et luisant.

C'est la réflexion du ciel dans les flaques d'eau; les bords sont

très brillants et argentés, et le milieu est bleuâtre; ou bien les

bords sont bleu étain et le milieu couleur de sable. Ces tons couleur

de sable se voient souvent dans la mer. Le sable du bord de la mer

toujours plus foncé que celui qui est un peu plus éloigné, parce qu'il

est plus mouillé.»

[383] _Papety_ (1815-1849), peintre, élève de Cogniet. En 1836, il

obtint le grand prix de peinture et partit pour Rome. Ses premières

œuvres, très remarquées, faisaient présager pour l'artiste un brillant

avenir. La mort le frappa à trente-quatre ans, en plein talent et au

moment où il allait écrire l'histoire de l'art byzantin, d'après des

notes et des documents archéologiques rapportés d'Orient.

[384] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1271.

[385] C'est la phrase de Pascal: «Quelle vanité que la peinture, qui

attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas

les originaux!» Chenavard l'avait sans doute citée dans une de leurs

discussions littéraires et artistiques, et Delacroix la copie ici de

mémoire.

[386] Il est particulièrement intéressant de rapprocher ce passage sur

Géricault des précédentes appréciations de Delacroix.

[387] Delacroix est loin de citer dans son Journal tous les croquis

qu'il faisait journellement. Ce même jour, 19 septembre, il a dessiné

des bateaux avec un soin minutieux. Ces dessins sont datés et

appartiennent à M. Robaut.

[388] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1269.

[389] _Solié_ (1755-1812), compositeur et chanteur, auteur d'un grand

nombre d'opéras et d'ariettes fort estimés à cette époque. Le _Secret_

fut représenté à l'Opéra-Comique en 1796.

[390] _Jean-Biaise Martin_ (1768-1837), chanteur, qui pendant quarante

ans fit la gloire de l'Opéra-Comique et prêta le concours de son talent

aux ouvrages qui y furent représentés.

[391] Se reporter à ses fréquentes comparaisons entre les différents

arts.

[392] Delacroix devait, en 1858, faire un tableau sur ce même sujet.

* * * * *

1er _octobre._--Ce jour, dimanche 1er octobre,

j'ai été voir Durieu pour parler de la pétition des Pierret.

J'y trouve M. Charton le père[393], qui me conseille, quand j'irai de

Milan à Venise[394], de m'arrêter un jour à Vérone, un jour à Vicence,

un jour à Padoue, et de ne voir Venise qu'ensuite. C'est de Gênes

qu'il me conseille de prendre, par Lucques, une espèce de voiture de

poste pour aller à Pise, Sienne, etc.; il parle avec grands éloges des

paysages.

--Barbotte me conte qu'on peut féconder la vigne au moyen d'abeilles,

qu'on porte auprès, quand la pluie a détrempé le pollen. Il me dit qu'à

Lima il ne pleut jamais; aussi tout y est aride.

--Chenavard me dit, à propos de mes idées sur la peinture, que je donne

l'exemple et le précepte, et admirablement, dit-il. Il admire beaucoup,

au Luxembourg, certaines peintures qui lui paraissent faire ressortir

la platitude des autres... «Je me demande quelquefois, dit-il encore,

_s'il sait bien lui-même_ tout ce qu'il met dans ces ouvrages-là[395].»

*

2 _octobre._--À Saint-Sulpice de bonne heure. Travaillé à redessiner

l'_Héliodore renversé._

Été à pied porter la lettre de remerciements au préfet de police,

ensuite aux canaux, et rentré.

À cinq heures et demie, trouvé à la Rotonde Varcollier et dîné ensemble

chez Véry. Le vin y était plus mauvais qu'à Dieppe. Restés ensemble

au café de la Rotonde, nous promenant dans le jardin, etc. Il m'avait

conduit chez l'opticien.

--V... est aimable pour moi, et je suis touché de son empressement.

Malheureusement, ce que j'appelais l'amitié est une passion que je ne

ressens plus au même degré, et il est surtout bien tard pour la faire

renaître. Excepté _un seul être_ au monde qui fait véritablement battre

mon cœur, le reste me fatigue vite et ne laisse pas de traces.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 50 / 56 题