24 _juillet._--Ce qu'auraient été Raphaël et Michel-Ange à notre époque.

*

28 _juillet._--Je pense aux romans de Voltaire, aux tragédies de

Racine, à mille et mille chefs-d'œuvre. Comment! tout cela aura

été fait pour que les hommes soient éternellement, à chaque quart

de siècle, à demander s'il n'y a pas quelque chose pour les amuser

dans les œuvres de l'esprit! Cette incroyable consommation de

chefs-d'œuvre, produits pour cette tourbe humaine, par les plus

brillants esprits et les génies les plus sublimes, n'effraye-t-elle

pas la partie délicate de cette triste humanité? Cette soif insatiable

de nouveauté ne donnera-t-elle à personne le désir de revoir si, par

hasard, ces chefs-d'œuvre vieillis ne seraient pas plus neufs, plus

jeunes, que les rapsodies dont se contente notre oisiveté, et qu'elle

préfère aux chefs-d'œuvre? Quoi! ces miracles d'invention, d'esprit,

de bon sens, de gaieté ou de pathétique auront été produits, auront

coûté à ces grands esprits des sueurs, des veilles si rarement, hélas!

récompensées par la louange banale du moment qui les a vus naître, pour

retomber, après une courte apparition suivie de rares éloges, dans

la poussière des bibliothèques et dans l'estime infertile et presque

déshonorante de ce qu'on appelle les savants et les antiquaires!

Quoi! ce seront des pédants de collège qui viendront nous tirer par

la manche, pour nous avertir que Racine est simple du moins, que

La Fontaine a vu dans la nature autant que Lamartine, que Lesage a

peint les hommes comme ils sont, pendant que les coryphées de la

civilisation, les hommes qu'on fait ministres ou pasteurs de peuples,

de simples pédants qu'ils étaient, parce qu'ils ont eu un quart d'heure

d'_inspiration à la hauteur des lumières du jour_, ce seront les hommes

qui feront une littérature, du nouveau, enfin! Quelle nouveauté!...

*

29 _juillet.--Sur le portrait.--Sur le paysage_, comme accompagnement

des sujets. _Du mépris des modernes_ pour cet élément d'intérêt.--De

l'ignorance où ont été presque tous les grands maîtres de l'effet

qu'on pouvait en tirer: Rubens, par exemple, qui faisait très bien le

paysage, ne s'inquiétait pas de le mettre en rapport avec ses figures,

de manière à les rendre plus frappantes; je dis frappantes pour

l'esprit, car pour l'œil, ses fonds sont calculés en général pour

outrer plutôt par le contraste la couleur des figures. Les paysages

du Titien, de Rembrandt, du Poussin, sont en général en harmonie avec

leurs figures. Chez Rembrandt même--et ceci est la perfection--le

fond et les figures ne font qu'un. L'intérêt est partout: vous ne

divisez rien, comme dans une belle vue que vous offre la nature et

où tout concourt à vous enchanter. Chez Watteau, les arbres sont _de

pratique_: ce sont toujours les mêmes, et des arbres qui rappellent les

décorations de théâtre plus que ceux des forêts. Un tableau de Watteau

mis à côté d'un Ruysdaël ou d'un Ostade perd beaucoup. Le factice saute

aux yeux. Vous vous lassez vite de la convention qu'ils présentent et

vous ne pouvez vous détacher des Flamands.

La plupart des maîtres ont pris l'habitude, imitée servilement par

les écoles qui les ont suivis, d'exagérer l'obscurité des fonds

qu'ils mettent aux portraits; ils ont pensé ainsi rendre les têtes

plus intéressantes, mais cette obscurité des fonds, à côté de figures

éclairées comme nous les voyons, ôte à ces portraits le caractère de

simplicité qui devrait être le principal. Elle met les objets qu'on

veut mettre en relief dans des conditions tout à fait extraordinaires.

Est-il naturel, en effet, qu'une figure éclairée se détache sur un

fond très obscur, c'est-à-dire non éclairé? La lumière qui arrive sur

la personne ne doit-elle pas logiquement arriver sur le mur ou su

la tapisserie sur laquelle elle se détache?... À moins de supposer

que la figure se détache fortuitement sur une draperie extrêmement

foncée,--mais cette condition est fort rare,--on sur l'entrée d'une

caverne ou d'une cave entièrement privée de jour, circonstance encore

plus rare, le moyen ne peut paraître que factice.

Ce qui fait le charme principal des portraits, c'est la simplicité.

Je ne mets pas au nombre des portraits ceux où on cherche à idéaliser

les traits d'un homme célèbre qu'on n'aura pas vu et d'après des

images transmises; l'invention a droit de se mêler à de semblables

représentations. Les vrais portraits sont ceux qu'on fait d'après

des contemporains: on aime à les voir sur la toile, comme nous les

rencontrons autour de nous, quand même ce seraient des personnes

illustres. C'est même à l'égard de ces dernières que la vérité complète

d'un portrait vous offre plus d'attrait. Notre esprit, quand ils sont

loin de notre vue, se plaît à agrandir leur image comme les qualités

qui les distinguent; quand cette image est fixée et qu'elle est sous

nos yeux, nous trouvons un charme infini à comparer la réalité à ce que

nous nous sommes figuré.

Nous aimons à trouver l'homme à côté ou à la place du héros.

L'exagération du fond dans le sens de l'obscurité fait bien

ressortir, si l'on veut, un visage très éclairé; mais cette grande

lumière devient presque de la crudité: en un mot, c'est un effet

extraordinaire qui est sous nos yeux plutôt qu'un objet naturel. Ces

figures détachées si singulièrement ressemblent à des fantômes et à

des apparitions plus qu'à des hommes. Cet effet ne se produit que trop

de lui-même, par l'effet du rembrunissement des couleurs par le temps.

Les couleurs obscures deviennent plus obscures encore en proportion

des couleurs claires qui conservent plus d'empire, surtout si les

tableaux ont été fréquemment dévernis et revernis. Le vernis s'attache

aux parties sombres et ne s'en détache pas facilement; l'intensité

dans les parties noires va donc toujours en s'augmentant; de sorte

qu'un fond qui n'aura présenté, dans la nouveauté de l'ouvrage, qu'une

médiocre obscurité, deviendra avec le temps d'une obscurité complète.

Nous croyons, en copiant ces Titien, ces Rembrandt, faire les ombres

et les clairs dans le rapport où le maître les avait tenus; nous

reproduisons pieusement l'ouvrage ou plutôt l'injure du temps. Ces

grands hommes seraient bien douloureusement surpris en retrouvant des

croûtes enfumées, au lieu de leurs ouvrages, comme ils les ont faits.

Le fond de la _Descente de croix_ de Rubens, qui devait être un ciel

très obscur à la vérité, mais tel que le peintre a pu se le figurer

dans la représentation de la scène, est devenu tellement noir qu'il est

impossible d'y distinguer un seul détail...

On s'étonne quelquefois qu'il ne reste rien de la peinture antique;

il faudrait s'étonner d'en retrouver encore quelques vestiges dans les

barbouillages de troisième ordre qui décorent encore les murailles

d'Herculanum, lesquels étaient dans des conditions de conservation un

peu meilleures, étant exécutés sur les murs et n'étant pas exposés

à autant d'accidents que les tableaux des grands maîtres, peints

sur des toiles ou sur des panneaux, et que leur mobilité exposait

à plus d'accidents. On s'étonnerait moins de leur destruction si

l'on réfléchissait que la plupart des tableaux produits depuis

la renaissance des arts, c'est-à-dire très récents, sont déjà

méconnaissables, et qu'un grand nombre déjà a péri par mille causes.

Ces causes vont se multipliant, grâce au progrès de la friponnerie

en tous genres, qui falsifie les matières qui entrent dans la

composition des couleurs, des huiles, des vernis, grâce à l'industrie,

qui substitue, dans les toiles, le coton au chanvre, et des bois de

mauvaise qualité aux bois éprouvés que l'on employait autrefois pour

les panneaux. Les restaurations maladroites achèvent cette œuvre de

destruction. Beaucoup de gens s'imaginent avoir beaucoup fait pour les

tableaux quand ils les ont fait restaurer; ils croient qu'il en est de

la peinture comme d'une maison qu'on répare, et qui est toujours une

maison, comme tout ce qui est à notre usage que le temps détruit, mais

que notre industrie fait encore durer et servir, en le replâtrant, en

le réparant de mille manières. Une femme, à la rigueur, peut, grâce à

la toilette, cacher quelques rides pour produire une certaine illusion

et paraître un peu plus jeune qu'elle n'est; mais pour les tableaux,

c'est autre chose: chaque restauration prétendue est un outrage mille

fois plus regrettable que celui du temps; ce n'est pas un tableau

restauré qu'on vous donne, mais un autre tableau, celui du misérable

barbouilleur qui s'est substitué à l'auteur du tableau véritable qui

disparaît sous les retouches.

Les restaurations dans la sculpture n'ont pas le même inconvénient.

--Sur le gothique neuf.

*

30 _juillet._--Avoir les photographies Durieu pour emporter à Dieppe,

ainsi que les croquis d'après Landon[365] et Thevelin.--Têtes

photographiées.--Animaux et anatomie.

Il me semble qu'on pourrait se passer d'impression en peignant son

sujet à la détrempe, après l'avoir mis aux carreaux. Pour redessiner

sur une ébauche aussi grossière, on passerait une colle très légère,

mais qui ne serait pas une colle animale. On pourrait essayer le jus

d'ail qui donne un vernis et qui doit contenir un gluten, puisqu'il

sert à coller très fortement certains objets. On pourrait ainsi

retoucher indéfiniment à la détrempe. On pourrait même ébaucher sur

une toile serrée avec de la couleur à l'huile comme on fait sur les

panneaux, mais ce serait plus long et plus pénible.

[355] À la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice.

[356] Ce tableau est une variante de la célèbre toile de 1835, _Combat

du Giaour et du Pacha._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1293.) À la vente

Secrétant, à Londres, en 1889, il a été adjugé 33,000 francs.

[357] Delacroix se proposait d'envoyer à l'Exposition de 1855 le

_Justinien_ qu'il avait peint en 1826. Ce tableau, qui décora un des

grands panneaux de la salle des séances de l'ancien conseil d'État, fut

brûlé dans l'incendie de ce palais en 1871. (Voir _Catalogue Robaut_,

n° 153.)

[358] L'article sur le Beau parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15

juillet 1854.

[359] _Auguste-Barthélemy Glaize_, né en 1812, peintre, élève des

frères Devéria.

[360] Le _docteur Ulysse Trélat_ (1795-1879), médecin des plus

distingués, qui prit une part active aux événements de 1830, puis de

1848; il devint, sous la République, ministre des travaux publics.

Sous l'Empire il renonça à la vie politique et reprit ses fonctions de

médecin à la Salpêtrière.

[361] Delacroix écrivait en 1824: «Quelles grâces ne dois-je pas au

ciel de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au

genre humain! Au moins je puis en rire!»

[362] Nous nous sommes expliqué dans le premier volume sur les rapports

de Corot avec Delacroix.

[363] Plafond _d'Apollon._

[364] Sur les compositions de _Roméo et Juliette_, le _Catalogue

Robaut_ nous donne les indications suivantes: «À l'Exposition

universelle de 1855, Delacroix avait exposé les deux seuls tableaux

que lui ait inspirés le _Drame d'amour_ de Shakespeare: _les Adieux_

du Salon de 1846 et la _Scène des tombeaux des Capulets._» (Voir aussi

_Catalogue Robaut_, nos 939 et 940.)

[365] _Paul Landon_ (1760-1826), peintre et littérateur, doit surtout

sa réputation aux nombreux ouvrages qu'il a publiés sur les Beaux-Arts

et qui sont encore aujourd'hui consultés avec fruit.

* * * * *

1er _août._--Commission le matin à la Préfecture de police

pour le mobilier du préfet. J'ai revu les appartements du haut,

qu'habitait Mme Delessert.

--À Saint-Sulpice.--Trouvé Chenavard en cabriolet, comme je sortais de

chez Halévy; je l'ai ramené chez moi. Il avait l'exaltation d'un homme

qui vient de faire un bon déjeuner, ce qu'il a eu la bonté de me dire

et qui se voyait ou se sentait de reste; sa sensibilité était aussi

excitée que son imagination, et il m'a fait beaucoup de tendresses qui

m'ont plu pour le moins autant que ses systèmes sur l'origine et la fin

du monde. Il m'a exposé des idées très ingénieuses là-dessus, et il me

promet une carte explicative mise au net. Je lui ai donné un croquis

qui est la première idée du _Tigre attaquant le cheval_, que j'ai fait

pour Weill. Je lui en ai promis encore: ils seront en bonnes mains.

Il me dit en avoir vu des quantités énormes chez Riesener, à qui j'en

savais bien quelques-uns, mais non pas dans les proportions qu'il ma

dites.

--Hier et avant-hier, fait les deux premières séances sur la _Chasse

aux lions._ Je crois que cela marchera vite.

*

2 _août._--Mauvaise journée: c'est la troisième sur le grand tableau.

Cependant, au demeurant, avancé encore. Travaillé au coin de droite,

le cheval, l'homme et la lionne sautant sur la croupe.

*

3 _août._--Le matin, rendez-vous chez l'abbé Coquant pour lui demander

de me laisser travailler le dimanche (à Saint-Sulpice). Impossibilité

sur impossibilité. L'Empereur, l'Impératrice, Monseigneur conspirent

pour qu'un pauvre peintre comme moi ne commette pas le sacrilège de

donner cours, le dimanche comme les autres jours, à des idées qu'il

tire du cerveau pour glorifier le Seigneur. J'aimais beaucoup au

contraire à travailler de préférence le dimanche dans les églises: la

musique des offices m'exaltait beaucoup[366]. J'ai beaucoup fait ainsi

à Saint-Denis du Saint-Sacrement.

*

4 _août._--En sortant du conseil, à l'Instruction publique pour

M. Ferret; déjeuné sur la place de l'Hôtel de ville; lu dans

l'_Indépendance belge_ un article sur une traduction de l'_Enfer_, d'un

M. Ratisbonne[367]. C'est la première fois qu'un moderne ose dire son

avis sur cet illustre barbare. Il dit que ce poème n'est pas un poème,

qu'il n'est point ce qu'Aristote appelle une _unité_ c'est-à-dire

ayant commencement, milieu et fin; qu'il pourrait y avoir aussi bien

dix que vingt, que trente-trois chants; que l'intérêt n'est nulle part:

que ce ne sont qu'épisodes cousus les uns aux autres, étincelants par

moments par les sauvages peintures de tourments, souvent plus bizarres

que frappantes, sans qu'il y ait gradation dans l'horreur que ces

épisodes inspirent, sans que l'invention de ces divers supplices ou

de ces punitions soit en rapport avec les crimes des damnés. Ce que

l'article ne dit pas, c'est que le traducteur gâte encore, par la

bizarrerie du langage, ce que ces imaginations ont de singulier; il

critique toutefois certaines expressions outrées, tout en approuvant le

système de traduire pour ainsi dire mot à mot et de se coller sur son

auteur qu'il traduit tercet par tercet et vers par vers.

Comment l'auteur ne serait-il pas tout ce qu'il y a de plus baroque

avec cette sotte prétention? Comment joindre à la difficulté de

rendre dans une langue si différente par son tour et par son génie,

tout imprégnée de notre allure moderne, un vieil auteur à moitié

inintelligible, même pour ses compatriotes, concis, elliptique,

obscur et s'entendant à peine lui-même? J'estime déjà que traduire

en ne l'entendant que comme le plus grand nombre des traducteurs,

c'est-à-dire dans un langage humain et acceptable par les hommes à

qui on s'adresse, est une œuvre assez difficile: faire passer dans

le génie d'une langue, surtout en exposant les idées d'une époque

entièrement différente, est un tour de force que je regarde comme

presque inutile à tenter. M. Ratisbonne écorche le français et les

oreilles, et il ne rend ni l'esprit, ni l'harmonie, ni par conséquent

le vrai sens de son poète. Il faut mettre cela avec les traductions

de Viardot et autres qui font du français espagnol en traduisant

Cervantes, comme on fait ailleurs du français anglais en traduisant

Shakespeare.

*

5 _août._--Que chaque talent original présente dans son cours les mêmes

phases que l'art parcourt dans ses évolutions différentes, savoir:

timidité et sécheresse au commencement, et largeur ou négligence des

détails à la fin.--Le _comte Palatiano_[368] comparé à mes récentes

peintures.

Loi singulière! Ce qui se produit ici se produit en tout. Je serais

conduit à inférer que chaque objet est en lui-même un monde complet.

L'homme, a-t-on dit, est un _petit monde._ Non seulement il est dans

son unité un tout complet, avec un ensemble de lois conformes à celles

du grand tout, mais une partie même d'un objet est une espèce d'unité

complète; ainsi une branche détachée d'un arbre présente les conditions

de l'arbre tout entier. C'est ainsi que le talent d'un homme isolé

présente dans la suite de son développement les phases différentes que

présente l'histoire de l'art dans lequel il s'exerce (ceci peut encore

se rapporter au système de Chenavard sur l'enfance et la vieillesse du

monde).

On plante une branche de peuplier, qui devient bientôt un peuplier. Où

ai-je vu qu'il y a des animaux,--et cela est probable,--qui, coupés

en morceaux, font autant d'être distincts, ayant autant d'existences

propres qu'il y a de fragments? J'ai remarqué souvent, en dessinant

des arbres, que telle branche séparée est elle-même un petit arbre: il

suffirait, pour le voir ainsi, que les feuilles fussent proportionnées.

La nature est singulièrement conséquente avec elle-même: j'ai dessiné

à Trouville des fragments de rochers au bord de la mer, dont tous les

accidents étaient proportionnés, de manière à donner sur le papier

l'idée d'une falaise immense; il ne manquait qu'un objet propre à

établir l'échelle de grandeur. Dans cet instant, j'écris à côté d'une

grande fourmilière, formée au pied d'un arbre, moitié par de petits

accidents de terrain, moitié par les travaux patients des fourmis;

ce sont des talus, des parties qui surplombent et forment de petits

défilés, dans lesquels passent et repassent les habitants d'un air

affairé et comme le petit peuple d'un petit pays, que l'imagination

peut grandir dans un instant. Ce qui n'est qu'une taupinière, je le

vois à volonté comme une vaste étendue entrecoupée de rocs escarpés,

de pentes rapides, grâce à la taille diminuée de ses habitants. Un

fragment de charbon de terre ou de silex, ou d'une pierre quelconque,

pourra présenter dans une proportion réduite les formes d'immenses

rochers.

Je remarque à Dieppe la même chose dans les rochers à fleur d'eau,

que la mer recouvre à chaque marée; j'y voyais des golfes, des bras

de mer, des pics sourcilleux suspendus au-dessus des abîmes, des

vallées divisant, parleurs sinuosités, toute une contrée présentant,

les accidents que nous remarquons autour de nous. Il en est de même

pour les vagues de la mer, qui sont divisées elles-mêmes en petites

vagues, se subdivisant encore et présentant individuellement les mêmes

accidents de lumière et le même dessin. Les grandes vagues de certaines

mers du Cap, par exemple, dont on dit qu'elles ont quelquefois une

demi-lieue de large, sont composées de cette multitude de vagues, dont

le plus grand nombre est aussi petit que celles que nous voyons dans le

bassin de notre jardin.

--Fuir les méchants, même quand ils sont agréables, instructifs,

séduisants. Chose étrange! un penchant, autant que le hasard aveugle,

vous rapproche souvent d'une perverse nature. Il faut combattre ce

penchant, puisque l'on ne peut fuir le hasard des rencontres.

Lu dans la _Revue_ un article de Saint-Marc Girardin[369], au sujet

de la _Lettre sur les spectacles_, de Rousseau. Il discute longuement

si les spectacles sont dangereux; je suis de cet avis, mais ils ne

le sont pas plus que toutes nos autres distractions. Tout ce que nous

imaginons, pour nous tirer du spectacle constant de notre misère et

des ennuis qu'engendre notre vie telle qu'elle est, tourne les esprits

vers ce qui est plus ou moins défendu par la stricte morale. Vous

n'intéressez que par le spectacle des passions et de leurs agitations:

ce n'est guère le moyen d'inspirer la résignation et la vertu. Nos

arts ne sont qu'allèchements pour la passion. Toutes ces femmes nues

dans les tableaux, toutes ces amoureuses dans les romans et dans les

pièces, tous ces maris ou ces tuteurs trompés ne sont rien moins que

des excitations à la chasteté et à la vie de famille. Rousseau eût été

révolté cent fois davantage par le théâtre et le roman modernes. A

très peu d'exceptions près, on ne trouvait dans l'un et dans l'autre,

autrefois, que des exemples de passions dont le triomphe ou la défaite

tournait jusqu'à un certain point au profit de la morale. Le théâtre ne

montrait guère le tableau de l'adultère (_Phèdre_, la _Mère coupable_).

L'amour était une passion contrariée, mais dont la fin était légitime

dans nos mœurs. On était à cent lieues de ces excentricités

romanesques qui font le thème ordinaire des drames modernes et la

pâture des esprits désœuvrés... Quels germes de vertu ou seulement

de convenance apparente peuvent laisser dans les cœurs des Antony,

des Lélia et tant d'autres parmi lesquels le choix est difficile pour

l'exagération d'une part, et pour le cynisme de l'autre?

*

11 _août._--Rapporté de chez Beugniet _huit_ pastels: il en avait

rapporté _deux_ auparavant: les _Roses trémières_, etc.; il en a encore

_huit._

*

12 _août._--Balancer les avantages de la vie chez l'homme qui réfléchit

et chez l'homme qui ne réfléchit pas: le gentilhomme campagnard, né au

milieu de l'abondance champêtre de ses champs et de son manoir, passant

sa vie à chasser et à voir ses voisins, avec celle de l'homme adonné

aux distractions modernes, lisant, produisant, vivant d'amour-propre;

ses rares jouissances, celles des belles choses peuvent-elles se

comparer? Malheureusement, il sent à merveille ce qui lui manque: au

sein de l'aridité qu'il trouve quelquefois dans son bonheur abstrait,

il sent vivement la jouissance que ce serait pour lui de vivre en plein

air, dans une famille, dans une vieille maison et un domaine antique,

où il a vu ses pères. Par contre, le campagnard qui n'est que cela,

jouit grossièrement, s'enivre, vit de commérages, et n'apprécie pas le

côté noble et vraiment heureux de son existence.

Contradiction de l'opinion des hommes sur ce qui fait le malheur:

chapitre des malheurs nécessaires.

Le vrai malheur pour le campagnard, qui n'évite l'ennui après la chasse

qu'en allant dormir comme ses chiens, comme pour le philosophe qui

soupire après le bonheur des champs, c'est la souffrance, la maladie:

ni l'un ni l'autre, alors qu'il est malade, ne se trouve malheureux de

la vie qu'il est forcé de mener; et, qu'il souffre de l'ennui ou de

maux véritables; l'un comme l'autre n'a pas moins une horreur égale de

la mort, c'est-à-dire de la fin de cet ennui ou de cette souffrance.

Heureux qui se contente de la surface des choses! J'admire et j'envie

les hommes comme Berryer, qui a l'air de ne rien approfondir. Vous me

le donnez, je le prends: ne pesons sur rien. Que de fois j'ai désiré

lire dans les cœurs, uniquement pour savoir ce que contenaient de

bonheur ces visages satisfaits... comme tous ces fils d'Adam, héritiers

des mêmes ennuis que je supporte!

Comment ces Halévy, ces Gautier, ces gens couverts de dettes et

d'exigences de famille ou de vanité, ont-ils un air souriant et

calme, à travers tous les ennuis? Ils ne peuvent être heureux qu'en

s'étourdissant et en se cachant les écueils au milieu desquels ils

conduisent leur barque, souvent en désespérés, et où ils font naufrage

quelquefois.

*

12 _août._--L'habitude émousse tous les sentiments: les picotements

journaliers de la famille, etc. Mme Sand devrait être heureuse, et je

crois qu'elle ne l'est pas.

--Dans le _Moniteur_ d'aujourd'hui, article de Gautier sur les

peintures de Cornélius[370]. Descriptions de sujets mythologiques,

dans lesquels il y a à rendre.

--J'ai été l'après-midi porter mon tableau des _Baigneuses_ chez

Berger. J'ai vu là un tableau de Kayser, qui est très estimé des

amateurs. Le mien, que je méprise assez,--l'ayant fait dans des

conditions qui ne me plaisent pas,--m'a paru un chef-d'œuvre.

J'ai été à l'Hôtel de ville, pour l'affaire de Vimont. M. Perrier m'a

demandé, avec toute la discrétion qu'on peut mettre à commettre une

indiscrétion, de lui donner un dessin, _une bagatelle_, a-t-il dit,

_pour avoir un souvenir de vous, de ces choses que vous faites en vous

jouant et en pensant à autre chose._

Je me porte mieux, je suis plus allègre tous ces jours derniers, un

peu borborygmé et travaillé par l'influence. Ce soir, joui, en me

promenant, de ce sentiment du retour de la force. Je suis heureux de

quitter Paris; j'ai hâte de le faire pour tirer le plus tôt possible de

cet air empesté ma pauvre Jenny.

*

13 _août._--Mannequin chez Lefranc à 350 fr. Savoir s'il en loue et à

meilleur compte. Je dirai à Andrieu de s'en informer.

*

14 _août._--Aller, à mon retour, demander à Ferdinand Denis, rue de

l'Ouest, 56, l'ouvrage de Bazin, sur Molière.

L'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours,

en 1847, la question suivante: _Rechercher quelle influence le progrès

et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple._

Je trouve ceci dans mon petit agenda de 1847. Je serais curieux de

savoir les conclusions qui ont été couronnées par la docte Académie,

composée presque exclusivement de ces moralistes que nous connaissons,

qui ont fait la révolution de 1830 e celle de 1848; ce prix, proposé

avant cette dernière, avait sans doute en vue de glorifier ce progrès

et ce goût du bien-être qui n'est que trop naturel, à mon avis, et n'a

nul besoin d'être encouragé dans les cœurs, d'où il serait plutôt

difficile de le déloger. Le beau chef-d'œuvre de découvrir que

l'homme, à tous les degrés de l'échelle, désire être mieux qu'il n'est!

Passe encore si on découvrait en même temps un moyen de le rendre

satisfait quand il est monté d'un degré ou de plusieurs degrés vers les

objets d son ambition.

Cette ambition, malheureusement, est insatiable et il arrive que celui

qui, au milieu d'une vie pauvre, entretenait le ressort de son âme en

résistant aux malheurs ou à l'embarras, perd le sentiment du devoir au

sein d'une situation qu'il améliore facilement et qu'il veut améliorer

sans fin. (Au chapitre du labourage à la mécanique, etc., Girardin,

etc.)

*

17 _août._--Parti pour Dieppe à neuf heures du matin. Mille embarras

pour s'embarquer, et bonheur délicieux une fois parti.

Je suis à côté d'un grand gaillard qui a l'air d'un Flamand, mais

dans une tenue de voyage irréprochable: chapeau de feutre anglais,

gants serrés et boutonnés, canne délicieuse. Il lit dédaigneusement

un journal et adresse de temps en temps la parole à un homme, en face

de lui, proprement vêtu, mais sans recherche, figure assez sérieuse,

qui médite de son côté sur le journal et que je prends pour un homme

de mérite. Mon gros élégant demande à l'homme de mérite en noir des

nouvelles de l'endroit qu'il va habiter. «C'est un trou, dit-il, vous

allez périr d'ennui.» Je me dis que c'était un homme difficile à

amuser, nouvelle confirmation de sa supériorité.

Après avoir épuisé l'un et l'autre cette lecture qui les empêchait sans

doute de jeter les yeux sur toute cette nature au milieu de laquelle

nous nous sentions emportés, et dont la vue me remplissait de bonheur,

mes deux hommes se mettent à causer. L'homme en noir demande à l'homme

en manchettes et à canne ce que devient _Un tel_, s'il y a longtemps

qu'il ne l'a vu. Cet _Un tel_, c'est un boucher: on raconte en style

d'arrière-boutique des anecdotes sur ce boucher. J'apprends alors

que le prétendu homme de mérite, savant ou professeur, tient dans un

faubourg une boutique de nouveautés, confections, etc. Madame son

épouse en tient une petite dans la rue Saint-Honoré; la conversation

s'anime sur le calicot, sur des parties de châles et de cretonne... Mes

idées s'éclaircissent tout à coup à leur tour. Je retrouve parfaitement

dans les traits et dans la carrure de mon bouclier enrichi et mis à la

dernière mode un gaillard qui a dû posséder le sang-froid nécessaire

pour saigner un veau et détailler de la viande; les plaisanteries

de son interlocuteur et l'expression ignoble de ses petits yeux qui

disparaissent dans son rire niais sont en harmonie avec les gestes

d'un commis habitué à auner de l'étoffe. Je suis moins surpris du

peu d'attention qu'ils ont donné au spectacle des champs... Ils nous

quittent l'un et l'autre avant Rouen.

La seconde partie du voyage s'accomplit avec une lenteur extrême;

petite tromperie de MM. les administrateurs, qui nous promettent un

trajet direct, et qui, de Rouen à Dieppe, nous arrêtent à chaque pas.

La pluie achève le mécontentement. Quand nous arrivons, elle est

diluviale. Un de nos compagnons de voiture que j'avais pris en goût me

dit qu'il n'y a pas un logement à louer, qu'il arrive tous les jours

huit cents personnes.

Longue station au débarcadère, et enfin emmenés par le père Mercier

à l'Hôtel du Géant, où nous nous installons; très bon dîner, petite

course à la jetée auparavant.

Je revois avec plaisir tous ces endroits que je connais. Pris par la

pluie, je me réfugie dans la cabane du gardien de la jetée, qui est un

vieux matelot.

*

18 _août._--Un peu de fainéantise, sommeil sur un canapé, malgré

le beau soleil; pourtant j'avais été faire un tour; entré même à

Saint-Jacques.

Si la vue d'objets nouveaux a pour notre pauvre esprit, si avide de

changements, un charme qu'on ne peut nier, il faut avouer aussi que

la douceur de retrouver des objets déjà connus est très grande. On se

rappelle les plaisirs qu'on y a éprouvés déjà et dont l'imagination

augmente le charme à distance.

J'ai de la peine à surmonter cette langueur et ce vide qui me pèsent,

quand je n'ai pas encore pris mes habitudes dans un lieu où j'arrive.

Les seuls plaisirs que je trouve ici dans ces premiers jours sont

uniquement de revoir un lieu que j'aime et où je me suis trouvé

heureux. Mon bonheur d'autrefois me semble plus grand que celui

d'aujourd'hui. Le défaut d'occupations capables de m'intéresser en

dehors de la vue des objets qui m'environnent et malgré leur intérêt

pour moi, en est la cause.

J'ai remarqué, comme je ne l'avais point fait jusqu'ici, la vérité des

expressions dans le _Saint Sépulcre_ qui est à Saint-Jacques. Je ne

sais où j'ai écrit ces jours-ci que cette vue me confirmait aussi cette

idée de Chenavard, à savoir, que le christianisme aime le pittoresque.

La peinture s'allie mieux que la sculpture avec ses pompes et s'accorde

plus intimement avec les sentiments chrétiens.

Dîné encore ce jour à l'Hôtel du Géant et trouvé notre logement sur le

port. La vue qu'on a de la fenêtre me transporte, et je crois faire une

excellente affaire en le payant cent vingt francs pour un mois.

*

19 _août._--Installation dans le logement qui présente mille

inconvénients: nous le croyons horrible et insupportable, et nous

finissons par nous y habituer. Les plus petits événements de ma vie

présentent, comme ce qui m'est arrivé de plus important, les mêmes

phases et les mêmes accidents. Un projet se présente avec toutes

les séductions: à peine embarqué, mille contrariétés surgissent qui

semblent devoir tout arrêter et rendre tout détestable. La volonté ou

le hasard fait que les difficultés s'aplanissent et que la situation

devient tolérable d'abord et quelquefois excellente. Chaque homme

a-t-il sa destinée réellement écrite et tracée, comme il a sa figure et

son tempérament? Quant à moi, et jusqu'ici, je n'hésite pas à en être

convaincu. Je suis un homme très heureux au demeurant, et il a toujours

fallu acheter chaque avantage par quelque combat. J'ai recueilli par là

quelques faveurs du destin, accordées à la vérité d'une main avare,

mais présentant aussi quelque chose de plus certain; c'est comme ces

arbres qui croissent dans de maigres terrains où ils poussent lentement

et difficilement, et dont les branches sont tordues et noueuses, grâce

à cette difficulté d'exister; le bois de ces arbres passe pour être

plus dur que celui de ces beaux arbres venus en peu de temps dans une

terre abondante, et dont les troncs droits et lisses semblent avoir crû

sans peine.

La destinée de ma pauvre Jenny offre une fixité semblable (elle ne

s'est jamais démentie), mais qui n'est guère en harmonie avec celle

qu'eussent méritée ses vertus. Jamais plus noble et plus ferme nature

ne fut mise à des épreuves plus cruelles. Que le ciel au moins lui

donne maintenant des jours heureux et moins de cruelles souffrances

pour le prix de cette noble misère supportée d'un front si serein et

pour des motifs si généreux! Est-ce que les lois morales n'auraient pas

le privilège, comme les lois qui ne regardent que le physique, d'être

invariables?

*

23 _août._--Je crois que c'est ce matin que j'ai été avec Jenny, à qui

ces promenades font du bien, courir le long des falaises, du côté des

bains; c'est là que j'ai remarqué ces rochers à fleur d'eau et que j'ai

eu beaucoup de plaisir à voir la marée les envahir.

Vers quatre heures, promenade du côté du Pollet avec Jenny. Nous

sommes entrés dans la nouvelle église. Elle est complètement sur un

modèle italien que les architectes affectionnent dans ce moment. Elle

présente la nudité la plus complète; ces gens-là prennent pour une

austère simplicité ce qui n'est que barbare chez les inventeurs de ce

type d'architecture qui conviendrait peut-être à des protestants, qui

ont horreur de la pompe romaine; mais ces grands murs tout nus et ces

jours ménagés, qui distillent à peine un peu de lumière dans ce pays

où il fait sombre pendant les trois quarts de l'année, ne conviennent

guère au culte catholique. Je ne peux assez me récrier sur la sottise

des architectes, et je _n'excepte ici personne sur ce point._ Chacun

des caprices que la mode a consacrés à son tour dans chaque siècle

devient sacramentel pour eux. Il semble que ceux-là seulement qui les

ont précédés étaient des hommes doués de la liberté d'inventer ce qui

leur plaît pour orner leurs demeures. Ils s'interdisent de produire

autre chose que ce qu'ils trouvent ailleurs tout fait et approuvé par

les livres. Les castors inventeront une nouvelle manière de faire

leurs maisons avant qu'un architecte se permette un nouveau mode et

un nouveau style dans son art, lequel, par parenthèse, est le plus

conventionnel de tous, et celui qui, par conséquent, admet le plus le

caprice et le changement.

*

24 _août._--Aujourd'hui, loué enfin un roman de Dumas, pour sortir de

l'ennui que me donne l'absence d'occupation. Tous les jours précédents,

promenades, dessins d'après les photographies de Durieu.

Trouvé aujourd'hui, avant dîner, en revenant du Pollet, le pauvre

cheval étendu par terre et que je croyais mort. Il était à la vérité

mourant[371].

*

25 _août._--Le soir chez Mme Scheppard, que j'avais rencontrée

il y a cinq ou six jours; elle partait, ainsi que sa fille, pour

aller entendre les chansonnettes de Levassor, qu'elle appelait un

concert[372]. J'ai résisté à son invitation de l'accompagner et ai été

promener, sur la jetée et dans l'obscurité, la toilette dont j'avais

fait les frais contre mon ordinaire depuis que je suis ici et qui était

à son intention.

Dans la promenade de ce matin, étudié longuement la mer. Le soleil

étant derrière moi, la face des vagues qui se dressait devant moi était

jaune, et celle qui regardait le fond réfléchissait le ciel. Des ombres

de nuages ont couru sur tout cela et ont produit des effets charmants:

dans le fond, à l'endroit où la mer était bleue et verte, les ombres

paraissaient comme violettes; un ton violet et doré s'étendait aussi

sur les parties plus rapprochées quand l'ombre les couvrait. Les vagues

étaient comme d'agate. Dans ces parties ombrées, on retrouvait le même

rapport de vagues jaunes, regardant le côté du soleil, et de parties

bleues et métalliques réfléchissant le ciel.

Lettre à Mme de F... et qui a du rapport avec ce que j'ai écrit le 12

août courant.

«Je vous écris bien tard; j'ai été ballotté de logement en logement,

avant de me fixer; enfin, me voici sur le quai Duquesne, en pleine

marine! Je vois le port et les collines du côté d'Arques: c'est une

vue charmante, et dont la variété donne des distractions continuelles,

quand on ne sort pas. Je suis ici, comme à mon ordinaire, ne voyant

personne, évitant de me trouver là où je puis rencontrer des gens

ennuyeux. J'en ai trouvé deux ou trois en débarquant; nous nous sommes

promis, juré même de nous voir tous les jours; mais comme je ne mets

jamais le pied dans l'établissement, qui est le rendez-vous de tout

le monde, il y a de grandes chances que je ne les rencontrerai pas.

J'ai eu recours à ma ressource ordinaire, pour bannir l'ennui des

moments où je ne sais que faire: j'ai loué un roman de Dumas, et avec

cela j'oublie quelquefois d'aller voir la mer. Elle est superbe depuis

hier: les vents vont commencer à souffler, et nous aurons de belles

vagues. Je vous plains d'avoir déjà fini vos excursions, moi qui suis

au commencement des miennes; mais Paris vous plaît plus qu'à moi. Hors

de Paris, je me sens plus homme; à Paris, je ne suis qu'un _monsieur._

On n'y trouve que des messieurs et des dames, c'est-à-dire des poupées;

ici, je vois des matelots, des laboureurs, des soldats, des marchands

de poisson.

«La grande toilette de ces dames, toutes à la dernière mode,

contraste avec les grosses bottes des pêcheurs du Pollet et les robes

courtes des Normandes, qui ne manquent pas d'un certain charme, malgré

leurs coiffures, qui ressemblent à des bonnets de coton.

«Je fais une cuisine excellente. J'ai trouvé dans mon logement un

fourneau dans le genre du vôtre, et j'ai pris une passion pour tout ce

qui sort de ce fourneau. Quant au poisson et aux huîtres, aux tourteaux

et aux homards, ils sont incomparables. Vous ne mangez à Paris que

le rebut en comparaison. Je me vautre, comme vous le voyez, dans la

matière; il n'est point jusqu'au cidre que je ne trouve excellent.

Je bâille quelquefois de n'avoir rien à faire de suivi. Les petits

dessins que je fais principalement ne suffisent point pour m'occuper

l'esprit[373]; alors je reprends mon roman, ou je vais à la jetée voir

entrer et sortir les bateaux.

«Voilà la vie que je vais mener encore quelque temps; je ferai sans

doute quelques excursions aux environs, mais mon quartier général

sera toujours sur le quai Duquesne. Il faut conjurer comme on peut

les fantômes de cette diable de vie qu'on nous a donnée, je ne sais

pourquoi, et qui devient amère si facilement, quand on ne présente pas

à l'ennui et aux ennuis un front d'acier. Il faut agiter, en un mot, ce

corps et cet esprit, qui se rongent l'un l'autre dans la stagnation,

dans une indolence qui n'est plus que de la torpeur. Il faut absolument

passer du repos au travail, et réciproquement; ils paraissent alors

également agréables et salutaires. Le malheureux accablé de travaux

rigoureux et qui travaille sans relâche est sans doute horriblement

malheureux, mais celui qui est obligé de s'amuser toujours ne trouve

pas dans ses distractions le bonheur ni même la tranquillité; il sent

qu'il combat cet ennui qui le prend aux cheveux; le fantôme se place

toujours à côté de la distraction et se montre par-dessus son épaule.

Ne croyez pas, chère amie, que parce que je travaille à mes heures,

je sois exempt des atteintes de ce terrible ennemi: ma conviction

est qu'avec une certaine tournure d'esprit, il faudrait une énergie

inconcevable pour ne pas s'ennuyer, et savoir se tirer, à force de

volonté, de cette langueur où nous tombons à chaque instant. Le

plaisir que je trouve dans ce moment même à m'étendre avec vous sur

ce sentiment est une preuve que je saisis avidement, quand j'en ai la

force, les occasions de m'occuper l'esprit, même pour parler de cet

ennui que je cherche à conjurer. J'ai, toute ma vie, trouvé le temps

trop long. J'attribue, pour une bonne partie, cette disposition au

plaisir que j'ai presque toujours trouvée dans le travail lui-même; les

plaisirs vrais ou prétendus qui lui succédaient ne faisaient peut-être

pas un assez grand contraste avec la fatigue que me donnait le travail,

fatigue qui est très durement éprouvée par la plupart des hommes. Je

me figure à merveille la jouissance que trouve dans le repos cette

foule d'hommes que nous voyons accablés de travaux rebutants; et je ne

parle pas seulement des pauvres gens qui travaillent pour le pain de

chaque jour: je parle aussi de ces avocats, de ces hommes de bureau,

noyés dans les paperasses et occupés sans cesse d'affaires fastidieuses

ou qui ne les concernent pas. Il est vrai que la plupart de ces gens-là

ne sont guère tourmentés par l'imagination; ils trouvent même dans

leurs machinales occupations une manière comme une autre de remplir

leurs heures. Plus ils sont bêtes, moins ils sont malheureux.

«Je finis en me consolant avec ce dernier axiome, que c'est à force

d'avoir de l'esprit que je m'ennuie, non pas à présent au moins et en

vous écrivant; je viens au contraire de passer une demi-heure agréable

en m'adressant à vous, chère amie, et en vous parlant à ma manière de

ce sujet qui intéresse tout le monde. Ces idées, à leur tour, vous

feront peut-être passer cinq minutes avec quelque plaisir, quand vous

les lirez, surtout en souvenir de la véritable affection que je vous

porte.»

*

26 _août._--Tous les matins, je vais sur la plage ou vers les rochers

à fleur d'eau, quand la marée est basse. Un de ces jours, fatigué

beaucoup en m'avançant jusqu'au sable où de pauvres femmes ramassaient

des équilles, en creusant avec une sorte de trident.

Dans la journée, reçu une lettre du cousin Delacroix que j'ai ajourné

au 20 septembre et qui attend une réponse. Également une lettre de mon

cher Rivet, qui me parle d'aller passer quelque temps avec sa famille

au bord de la mer et me donnant des informations. Il me dit dans sa

lettre beaucoup de choses qui m'ont touché et flatté.

Le soir, en me promenant sur la plage, rencontra Chenavard[374] que je

n'attendais guère là. Sa vue m'a fait plaisir, et sa conversation m'est

d'une grande ressource. Il m'accompagne jusque chez Mme Scheppard, où

j'allais passer la soirée et où je me suis ennuyé excessivement.

En sortant vers dix heures et demie, j'ai été jusqu'à la Douane, sur

le quai, pour secouer toute cette insipidité. J'ai vu là ces bateaux à

vapeur anglais dont la forme est si mesquine. Grande indignation contre

ces races qui ne connaissent plus qu'une chose: _aller vite_; qu'elles

aillent donc au diable et plus vite encore avec leurs machines et tous

leurs perfectionnements, qui font de l'homme une autre machine!

*

27 _août._--On devait lancer à midi un grand navire qu'on appelle un

_clipper..._ Voici encore une invention américaine pour aller plus

vite! Toujours plus vite! Quand on aura mis des voyageurs logés

commodément dans un canon, de manière que ce canon les envoie aussi

vite que des boulets dans toutes les directions où il leur plaira

d'aller, la civilisation aura fait un grand pas sans doute. Nous

marchons vers cet heureux temps, qui aura supprimé l'espace, mais qui

n'aura pas supprimé l'ennui, attendu la nécessité toujours croissante

de remplir les heures dont les allées et venues occupaient au moins une

partie.

Je devais retrouver Chenavard pour assister à ce spectacle, dont

j'ai joui parfaitement, et qui est beau à voir; je n'ai retrouvé mon

compagnon qu'ensuite. Nous nous sommes promenés; assis sur l'herbe

au bord de la mer: beaucoup de conversations très bonnes et très

intéressantes sur la politique et sur la peinture. Enfin la fatigue m'a

pris et je suis rentré assez tard.

Après mon dîner, pris d'ennui... J'ai été du côté où l'on avait arrimé

le fameux clipper, dans le dernier bassin, afin de le mater et de le

gréer. On y faisait un banquet sous une tente. On a dû y boire à la

santé des Américains et de la vitesse, dont on aurait dû mettre la

statue à la proue du bâtiment.

Rencontré sur un autre bâtiment un petit mousse qui baragouinait le

_breton_; j'ai pensé à Jenny et au plaisir qu'elle aurait de rencontrer

un compatriote.

Ensuite, vers une foire qui se tenait au delà, mais qui n'a fait que

renforcer mon ennui. En revenant par le même chemin, j'ai retrouvé mes

dîneurs, qui en étaient au café et qui le prenaient en fumant et en

disant sans doute de fort belles choses sur le progrès.

*

_Lundi_ 28 _août._--Rendez-vous avec Chenavard, sur la plage à une

heure, pour le mener voir mes croquis. Il semble toujours estimer moins

de talent des grands maîtres, à proportion de la décadence au milieu

de laquelle ils vivent; c'est le contraire qui devrait être et qu'il

faudra dire. Peut-être est-il vrai qu'au milieu de l'indifférence

générale, le talent ne porte pas tous ses fruits; il est convenu que

pour avoir fait le peu que j'ai produit, il a fallu déployer mille

fois plus d'énergie que ces Raphaël et ces Rubens, qui n'avaient qu'à

se montrer au monde surpris, et préparé cependant à l'admiration, pour

être comblés d'encouragements et d'applaudissements.

Nous sortons ensemble; il me mène par les chemins verdoyants qui sont

au revers de la falaise, du côté du château. Je rentre pour dîner et le

quitte au Puits salé.

Le soir, vue magnifique de l'autre côté, au Pollet, par la mer basse.

Je suis resté longtemps au bout de la jetée. J'avais été happé, en

rentrant pour dîner, par le jeune Gassies, qui m'apprend que Mme

Manceau est à Dieppe. Il me promet de ne pas trahir ma sauvagerie,

en donnant mon adresse. Le hasard l'avait mis au-dessus de moi; nous

étions là depuis dix jours, sans nous rencontrer.

--C'est le matin que j'ai retrouvé Chenavard, qui m'a conseillé d'aller

voir Guérin[375], pour lui parler de la maladie de Jenny.

*

_Mardi_ 29 _août._--Le matin, resté quelque temps au grand soleil sur

la plage, à voir les baigneurs.

Je suis rentré pour travailler. J'ai fait un dessin d'après Thevelin

et deux ou trois croquis, moitié de souvenir, de ce que j'avais vu le

matin.

À deux heures chez Guérin avec Jenny. J'en suis fort content, et je

crois qu'il a l'espoir de faire beaucoup pour elle.

En sortant, vu avec elle le château, qui m'a fort intéressé. La vue de

la mer unie comme une glace et dans son immensité, qui réduisait à rien

la plage et la ville de Dieppe, m'a causé le plus grand plaisir.

Je voulais le soir rencontrer Chenavard pour le remercier; j'ai rôdé

sur la plage inutilement par un temps de brouillard assez malsain et

dans un demi-ennui plus malsain encore pour moi.

*

30 _août._--Matinée délicieuse. Je suis sorti seul, pendant que

la pauvre Jenny prenait médecine par ordonnance de Guérin, et je

suis monté derrière le château. Chemin tortueux, petit quinconce de

hêtres, sur une montée à la normande. Je me suis établi dans un champ

qui venait d'être moissonné, pour faire une vue du château et de

toute cette campagne, non pas que la vue fût intéressante, mais pour

conserver un souvenir de ce délicieux moment. L'odeur des champs, du

blé coupé, le chant des oiseaux, la pureté de l'air, m'ont mis dans

un de ces états qui ne peuvent rappeler autre chose que les jeunes

années où l'âme s'ouvre si facilement à ces impressions si charmantes

que je crois, à l'heure qu'il est, me persuader que je suis heureux du

souvenir seul de mon bonheur passé en semblables circonstances.

En redescendant, fait un autre croquis de grands arbres autour d'une

ferme, et du chemin, à l'endroit où je m'étais arrêté avec Chenavard.

(Je crois que c'est ce jour-ci que j'ai passé longuement la soirée

avec Chenavard.--Michel-Ange, etc. Il m'a parlé de ses relations avec

certain vieux conventionnel: Barrère lui écrivant de ne pas le revoir,

etc.)

*

31 _août._--J'ai voulu renouveler mes sensations d'hier, mais en

tournant d'un autre côté; je voulais voir absolument ce que c'était que

cette campagne que j'ai en face de mes fenêtres, au delà du Pollet. Je

suis monté bravement par la grande route qui mène à Eu, mais le soleil

m'a forcé à capituler; j'ai pris à gauche; j'ai vu le cimetière et suis

redescendu presque grillé.

Le soir, conversation sans fin avec Chenavard sur la plage et le long

des rues. Il m'a parlé de la difficulté que Michel-Ange avait souvent

à travailler, et il m'a cité ce mot de lui: Benedetto Varchi[376] lui

dit: «_Signor Buonarotti, avete il cervello di Giove_»; il aurait

répondu: «_Si vuole il martello di Vulcano per farne uscire qualche

cosa._» Il avait brûlé, à une certaine époque, une grande quantité

d'études et de croquis, pour ne pas laisser de traces de la peine que

lui avaient donnée ses ouvrages qu'il retournait de mille manières,

comme un homme qui fait des vers. Il sculptait souvent d'après des

dessins; sa sculpture témoigne de ce procédé. Il disait que la _bonne

sculpture_ était celle qui _ne ressemblait pas à la peinture_, et que

la _bonne peinture_, au contraire, était celle qui _ressemblait à de la

sculpture._

--C'est aujourd'hui que Chenavard m'a reparlé de son fameux système de

décadence. Il tranche trop absolument. Il lui manque aussi d'estimer

à leur juste valeur toutes les qualités estimables. Bien qu'il dise

que les gens d'il y a deux cents ans ne valent pas ceux d'il y a trois

cents ans, et que ceux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'il y a

cinquante ou cent ans, je crois que Gros, David, Prud'hon, Géricault,

Charlet sont des hommes admirables comme les Titien et les Raphaël;

je crois aussi que j'ai fait de certains morceaux qui ne seraient pas

méprisés de ces messieurs, et que j'ai eu de certaines inventions

qu'ils n'ont pas eues.

[366] Delacroix rencontra, paraît-il, la plus grande difficulté à

obtenir la permission de travailler le dimanche dans la chapelle des

Saints-Anges. Ce ne fut qu'après de nombreuses démarches qu'il y fut

autorisé.

[367] M. _Louis Ratisbonne_, qui fut le secrétaire et l'ami d'Alfred de

Vigny, était attaché à la rédaction du _Journal des Débats._ En 1852,

il avait entrepris de traduire en vers la _Divine Comédie_ de Dante. La

première partie, l'_Enfer_, obtint en 1854 un prix Montyon à l'Académie

française.

[368] Delacroix fait ici allusion à une ancienne peinture de lui,

datant de 1826: _le Portrait du comte Palatiano._

[369] _Saint-Marc Girardin_ (1801-1873) était alors membre du conseil

de l'instruction publique, professeur à la Sorbonne, et membre de

l'Académie française depuis 1844.

[370] Cet article de Th. Gautier est probablement celui qui se trouve

dans le volume de l'_Art moderne_ et qui contient cette appréciation

sur _Cornélius_: «Pierre de Cornélius peut être considéré comme le

chef de l'école allemande, ou, pour parler d'une manière plus exacte,

du cycle des peintres attirés et fixés à Munich par la munificence

éclairée du roi Louis. Quelques-uns ne sont pas ses élèves, mais tous

ont plus ou moins subi son influence et marché dans la voie qu'il avait

ouverte. Il a exercé sur cette génération d'artistes une autorité

pareille à celle de M. Ingres sur ses nombreux disciples: c'est un

génie absolu, dominateur, et par cela même très propre à faire une

révolution en peinture; il a, sur les différentes directions de l'art,

des systèmes arrêtés, des principes inflexibles contre lesquels il

n'admet pas de discussion, et, s'il se trompe, c'est savamment, et

d'après une esthétique particulière.»

[371] Delacroix a fait un croquis à la mine de plomb de ce vieux

cheval. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1265.)

[372] _Levassor_, le célèbre comique du Palais-Royal, faisait de

fréquentes tournées en province, où il débitait des chansonnettes, des

scènes comiques de son répertoire.

[373] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1268, un croquis pris par Delacroix

de sa fenêtre, à Dieppe.

[374] À propos des relations de Delacroix et Chenavard, Baudelaire

écrivait: «Chenavard était pour Delacroix une rare ressource. C'était

vraiment plaisir de les voir s'agiter dans une lutte innocente; la

parole de l'un marchait pesamment, comme un éléphant en grand appareil

de guerre, la parole de l'autre vibrant comme un fleuret, également

aiguë et flexible.» (_L'art romantique. L'œuvre et la vie d'Eugène

Delacroix._)

[375] _Jules Guérin_ (1801-1886), chirurgien distingué, auteur de

nombreux mémoires qui lui valurent, en 1857, le grand prix de chirurgie

à l'Académie des sciences. Il fut aussi un des fondateurs de la presse

médicale de Paris et collabora à l'ancien _National._ Il était membre

de l'Académie de médecine.

[376] _Benedetto Varchi_ (1502-1562), historien et poète florentin,

auteur d'une histoire des révolutions de Florence.

* * * * *

1er _septembre._--Le matin et hier, levé de bonne heure, et

été sur le galet avec Jenny.

Travaillé dans la journée. Dessiné de ma fenêtre, avant dîner, des

bateaux[377].

Le soir, j'ai décliné Chenavard. J'avais l'esprit fatigué de sa

diatribe d'hier soir. Il pratique naïvement ou sciemment l'énervation

des esprits comme un chirurgien pratique la taille et la saignée... Ce

qui est beau est beau, n'importe dans quel temps, n'importe pour qui;

puisque nous sommes deux à admirer Charlet[378] et Géricault, cela

prouve d'abord qu'ils sont admirables, ensuite qu'ils peuvent trouver

des admirateurs. Je mourrai en admirant ce qui mérite de l'être, et si

je suis le dernier démon espèce, je me dirai qu'après la nuit qui me

suivra sur l'hémisphère que j'habite, le jour se refera encore quelque

part, et que l'homme ayant toujours un cœur et un esprit, il jouira

encore et toujours par ces deux côtés.

Le soir, revenu derrière le château; j'ai pris un sentier qui monte à

gauche; j'ai trouvé une vue magnifique de la ville et du château. Il

faisait obscur. Je me suis promis de revenir et de faire ici quelques

dessins.

Je suis rentré par le plus beau clair de lune, en lisant le tour des

bassins. Observé beaucoup le gréement des navires.

*

2 _septembre._--Les savants[379] ne font autre chose, après tout,

que trouver dans la nature ce qui y est. La personnalité du savant

est absente de son œuvre; il en est tout autrement de l'artiste.

C'est le cachet qu'il imprime à son ouvrage qui en fait une œuvre

d'artiste, c'est-à-dire d'inventeur. Le savant découvre les éléments

des choses, si on veut, et l'artiste, avec des éléments sans valeur

là où ils sont, compose, invente un tout, crée, en un mot; il frappe

l'imagination des hommes par le spectacle de ses créations, et d'une

manière particulière. Il résume, il rend claires pour le commun des

hommes qui ne voit et ne sent que vaguement en présence de la nature,

les sensations que les choses éveillent en nous.

*

3 _septembre._--Le matin de bonne heure, à la jetée pour voir sortir

les bateaux. Je reprends mon chemin pour aller revoir la vue de

derrière le château. Je rencontre Chenavard près des bains et reste

avec lui au soleil, sur la plage, pendant trois ou quatre heures.

Je rencontre Velpeau, puis après Dumas fils.

Le soir, promené à la jetée, pour laquelle je reprends du goût. J'étais

en train d'être seul et n'ai point été chercher Chenavard.

Avant dîner, promenade délicieuse d'une heure au cours Bourbon. Ce

petit ruisseau à droite, avec ses roseaux et ses herbes, la vue

magnifique de la plaine et des collines, les grands arbres dont les

feuilles s'agitent continuellement, tout cela pénétrant et délicieux.

À la jetée le matin. J'ai vu appareiller deux bricks, dont un nantais.

Cela m'a beaucoup intéressé au point de vue de l'étude. Je fais un

cours complet de vergues, de poulies, etc., afin de comprendre comme

tout cela s'ajuste; cela ne me servira probablement à rien, mais

j'ai toujours désiré comprendre cette mécanique, et je ne trouve

rien d'ailleurs de plus pittoresque. Mes observations, quoique

superficielles, m'ont conduit à voir combien sont grossiers encore tous

ces moyens, quelle lourdeur et quelle inefficacité la plupart du temps

dans toute cette mâture; jusqu'à la vapeur, qui change tout, cet art

n'a pas fait un pas depuis deux cents ans. Les deux pauvres navires

sortis du port à grand renfort de halage de toute espèce, sont parvenus

au dehors, mais sans pouvoir faire un pas. Je les ai dessinés d'abord

dans l'état d'immobilité où ils se trouvaient et les ai quittés, de

guerre lasse, toujours dans la même situation.

Le libraire m'apprend que les deux derniers volumes de _Bragelonne_,

qui vont continuer par malheur à l'endroit le plus intéressant, lui

manquent, et qu'il se propose de les faire venir de Paris. Voici une

des tribulations de Dieppe que j'éprouvais encore il y a deux ans en

lisant l'histoire de _Balsamo._ J'ai pris le _Provincial à Paris_, de

Balzac: c'est à lever le cœur; cela ne peint que les petits détails

de l'existence des roués de 1840 à 1847: détails de coulisse; ce que

c'est qu'un _rat_, l'histoire du _châle Sélim_ vendu à une Anglaise.

Dans une très fameuse préface, l'éditeur met Balzac à côté de Molière,

en disant que de son temps, il eût fait les _Femmes savantes_ et le

_Misanthrope_, et que Molière eût fait de notre temps la _Comédie

humaine._ Ce qui lui paraît faire de Balzac un homme à part dans

notre temps, c'est qu'au contraire de la plupart des écrivains de ce

temps-ci, ses ouvrages portaient le cachet de la durée; et il nous dit

cela en tête de cette rapsodie où il n'est question que des petits mots

de l'argot du jour et de toutes ces variétés de figures méprisables,

affublées du petit travers du moment, figures et moment dont l'histoire

ne gardera pas même de mémoire.

Autre promenade aussi charmante au cours Bourbon avant dîner. Passé

le petit pont et été jusqu'au pied des collines dégarnies qui

prolongent le Pollet. Admiré toute cette nature et étudié encore dans

l'arrière-port les mâtures des navires.

Le soir, à la jetée; je suis descendu, au clair de lune, m'asseoir sur

le galet tout auprès de la mer.

6 _septembre._--Le matin, abandonné la jetée pour monter à gauche

derrière le château; suivi jusqu'au cimetière; auparavant, délicieuse

sensation au haut du ravin qu'on avait franchi l'autre jour; petit

sentier remontant de l'autre côté, éclairé par les rayons du matin et

s'enfonçant sous l'ombre des hêtres. Entré dans le cimetière, moins

repoussant que l'affreux Père-Lachaise, moins niais, moins compassé,

moins bourgeois... Tombes oubliées entières sous l'herbe, touffes de

rosiers et de clématites embaumant l'air dans ce séjour de la mort;

du reste, solitude parfaite, dernière conformité avec l'objet du lieu

et la fin nécessaire de ce qui s'y trouve, c'est-à-dire le silence et

l'oubli.

Trouvé, en traversant une grande route, une autre route couverte à

la normande, allant à Louval, que crois, qui m'a enchanté: cours de

fermes, murailles de simple terre à droite et à gauche, surmontées

d'arbres d'un vert sombre et vigoureux. Fleurs, légumes, bétail, dans

ces joyeuses retraites; enfin, tout ce qui charme dans la nature et

dans ce qui fait l'homme. Retour moins agréable, grande route poudreuse.

Après le déjeuner, Chenavard venu; je l'ai emmené voir appareiller le

_Mariani_[380]. Il me dit, ce qui est vrai, que les hommes de talent,

chez les modernes, et il parle depuis Jésus-Christ, doivent être plats

comme les Delaroche[381], ou biscornus et incomplets. Michel-Ange n'a

eu qu'un moment, il s'est répété ensuite; peu d'idées, par conséquent,

mais une force que sans doute personne n'a égalée. Il a créé des types:

son _Père éternel_, ses _Diables_, son _Moïse_, et cependant il ne peut

faire une tête, même il les abandonne; c'est par là que pèchent les

modernes: Puget et mille autres. Chez les anciens, au contraire, que de

types: ce _Jupiter_, ce _Bacchus_, cet _Hercule_, etc.!

Revenu, par une chaleur affreuse, sur le quai, et réellement très

abattu et fatigué de ce second excès, après celui du matin. J'étais

surmené.

Ce qui caractérise le maître, suivant lui, à propos de Meissonier,

c'est, dans le tableau, la vue de ce qui est essentiel, auquel il faut

arriver absolument. Le simple talent ne pense qu'aux détails: Ingres,

David, etc.

*

7 _septembre._--Sorti de bonne heure avec Jenny, qui va se baigner. Ne

trouvant pas d'intérêt à la mer, je gagne le cours Bourbon, que je

trouve aussi charmant à cette heure matinale.

En revenant par l'église Saint-Jacques, je vois l'affiche qui annonce

pour ce jour même la messe chantée par les chanteurs montagnards; je

m'y trouve exactement, et en ai éprouvé autant de surprise que de

plaisir.

Ce sont des paysans, tous des Pyrénées, des voix magnifiques; on ne

voit ni papier de musique, ni batteurs de mesure; cependant il paraît

qu'il y a un de ces hommes en cheveux gris qui est assis et qui

probablement les dirige. Ils chantent sans accompagnement. Je n'ai pu

m'empêcher, à la sortie, de les suivre et de faire compliment à l'un

d'eux. Ils ont, en général, des figures sérieuses. Les enfants m'ont

touché. La voix de l'enfant-homme est bien autrement pénétrante que

celle des femmes que j'ai toujours trouvée criarde et peu expressive;

il y a ensuite dans ce naïf artiste de huit ou dix ans quelque chose de

presque sacré; ces voix pures s'élevant à Dieu, d'un corps qui est à

peine un corps, et d'une âme qui n'a point encore été souillée, doivent

être portées tout droit au pied de son trône et parler à sa toute bonté

pour notre faiblesse et nos tristes passions.

C'était un spectacle fort touchant pour un simple homme comme moi que

celui de ces jeunes gens et de ces enfants sous des habits pauvres et

uniformes, formant un cercle, et chantant sans musique écrite et en

se regardant. J'ai regretté quelquefois l'absence d'accompagnement.

C'était un peu la faute de la musique, belle d'ailleurs et portant le

cachet de l'élégance italienne, mais offrant des morceaux trop longs et

trop compliqués pour ce chant sans accompagnement, et ces artistes si

simples, qui semblaient chanter par inspiration. Au demeurant, une très

grande impression et qui m'a rappelé complètement celle des chanteurs

de Lucca della Robbia, jusqu'au costume, qui se composait pour tous

d'une blouse bleue serrée d'une ceinture. Ces pauvres gens ont chanté

à l'Établissement, dans de vrais concerts. Je regretterais de les y

voir chantant des airs à la mode et aussi endimanchés sans doute que la

damnable musique moderne qu'il faut aux modernes de ces lieux-là.

Rentré après la messe; fait, dans une mauvaise disposition causée

par un maudit cigare, une petite aquarelle inachevée du port rempli

d'une eau verte. Contraste, sur cette eau, des navires très noirs, des

drapeaux rouges, etc.

Lu la triste _Eugénie Grandet_: ces ouvrages-là ne supportent guère

l'épreuve du temps; le gâchis, l'inexpérience, qui n'est autre chose

que l'imperfection incurable du talent de l'auteur, mettra tout cela

dans les rebuts des siècles. Point de mesure, point d'ensemble, point

de proportion.

Retourné avant dîner au cours Bourbon, dont je ne puis me lasser: la

vue qui est au bout, surtout en prolongeant la promenade jusqu'au pied

de la montagne, est ravissante. J'avais envoyé Jenny et Julie au

spectacle. La jetée n'était pas tenable à cause du vent, et la mer ne

m'offrait point d'intérêt, sauf la grandeur des proportions que donne à

la jetée, au sable de la plage, le retrait de la mer.

J'ai été retrouver Chenavard; nous avons fui la plage à cause du vent,

et nous avons été par les rues sur le quai du dernier bassin, où nous

sommes restés au clair de la lune jusqu'à onze heures.

Il m'a montré de la sensibilité et de l'estime. Il est malheureux; il

sent qu'il a gaspillé ses facultés. La vie est une viande creuse qui,

dans la prétendue connaissance de l'homme, ne lui a pas donné plus de

résignation au sujet des maux inévitables, des contradictions et des

imperfections de notre nature. Il me semble toujours que cette qualité

de philosophe implique, avec l'habitude de réfléchir plus attentivement

sur l'homme et sur la vie, celle de prendre les choses comme elles

sont, et de diriger vers le bien ou le mieux possible cette vie et nos

passions. Eh bien, non! Tous ces songeurs sont agités comme les autres;

il semble que la contemplation de l'esprit de l'homme, plus digne de

pitié que d'admiration, leur ôte cette sérénité qui est souvent le

partage de ceux qui se sont attelés à une œuvre plus pratique et à

mon avis plus digne d'efforts. J'ai demandé à ce malheureux digne

d'estime, pourquoi il était à Dieppe, pourquoi il avait été en Italie

et en Allemagne, et pourquoi il y était retourné. Que fuyait-il et

qu'aillait-il chercher dans toutes ces agitations? Un esprit porté au

doute ne peut que douter davantage, après avoir tout vu.

Il me trouve heureux, et il a raison, et je me trouve bien plus

heureux encore, depuis que j'ai vu sa misère. La désolante doctrine

sur la décadence nécessaire des arts est peut-être vraie, mais il faut

s'interdire même d'y penser.

Il faut faire comme Roland qui jette à la mer, pour l'ensevelir à

jamais dans ses abîmes, l'arme à feu, la terrible invention du perfide

duc de Hollande; il faut dérober à la connaissance des hommes ces

vérités contestables, qui ne peuvent que les rendre plus malheureux ou

plus lâches dans la poursuite du bien. Un homme vit dans son siècle

et fait bien de parler à ses contemporains un langage qu'ils puissent

comprendre et qui puisse les toucher. Il le fait d'ailleurs en puisant

en lui-même son principal attrait sur les imaginations. Ce qui fixe

l'attention dans ses ouvrages n'est pas la conformité avec les idées

de son temps: cet avantage, si c'en est un, se retrouve dans tous les

hommes médiocres, qui pullulent dans chaque siècle et qui courent après

la faveur en flattant misérablement le goût du moment; c'est en se

servant de la langue de ses contemporains qu'il doit, en quelque sorte,

leur enseigner des choses que n'exprimait pas cette langue, et si sa

réputation mérite de durer, c'est qu'il aura été un exemple vivant du

goût dans un temps où le goût était méconnu.

Je disais à Chenavard, le jour que nous avons causé sur la jetée de

bois, que le goût était ce qui classait les talents. Ce qui fait la

supériorité de La Fontaine, de Molière, de Racine, de l'Arioste, sur

des Corneille, sur des Shakespeare, sur des Michel-Ange, c'est le goût.

Reste à savoir, je n'en disconviens pas, si la force, si l'originalité

poussées à un certain degré n'emportent pas, malgré tout, l'admiration.

Mais ici revient la possibilité de la discussion et des inclinations

particulières.

J'adore Rubens, Michel-Ange, etc., et je disais pourtant à Cousin

que je croyais que le défaut de Racine était sa perfection même; on

ne le trouvait pas si beau parce qu'effectivement il est trop beau.

Un objet parfaitement beau comporte une parfaite simplicité qui, au

premier moment, ne cause pas l'émotion que l'on ressent en présence

de choses gigantesques, dans lesquelles la disproportion même est

un élément de beauté. Ces sortes d'objets, dans la nature ou dans

l'art, seraient-ils effectivement plus beaux? Non, sans doute, mais

ils peuvent impressionner davantage. Qui osera dire que Corneille est

plus beau, parce qu'il est plein de bavardages emphatiques et oiseux;

que Rubens est plus beau, parce qu'il offre des parties grossières et

négligées? Il faut dire que chez les hommes de cette famille, il y a

des parties si fortes que l'on ne pense pas aux défauts et que l'esprit

s'y habitue; mais ne dites pas que Racine ou Mozart sont plus plats,

parce que ces mêmes beautés sont partout, qu'elles forment la trame,

le tissu même de l'ouvrage. J'ai dit ailleurs que les hommes sublimes

remplis d'excentricité étaient comme ces mauvais sujets dont les femmes

raffolent: ce sont autant d'enfants prodigues, auxquels on sait gré de

certains retours généreux au milieu de leurs déportements. Que dire de

l'Arioste, qui est toute perfection, qui réunit tous les tons, toutes

les images, le gai, le tragique, le convenable, le tendre? Mais je

m'arrête.

*

8 _septembre._--Un ouvrage parfait, me disait Mérimée, ne devrait pas

comporter de notes. Je suis tenté de dire qu'un écrit vraiment écrit

et surtout déduit et pensé ne comporte pas même d'alinéas. Si les

pensées sont conséquentes, si le style s'enchaîne, il ne comporte point

de repos jusqu'à ce que la pensée, qui fait le fond du sujet, soit

complètement développée. Montaigne est un illustre exemple de cette

nécessité du _génie_ dans ce _cas particulier._

Commencé très bien cette journée, c'est-à-dire avec le désir de faire

quelque chose; j'ai écrit sur ce livre jusqu'à onze heures. J'étais

fatigué de mes courses de la veille et de mes conversations avec

Chenavard. J'ai un grand besoin de repos, et le travail d'esprit m'a

reposé effectivement.

Après le déjeuner, je me suis mis avec une ardeur extrême à dessiner

les chevaux qui passaient attelés à quatre à des charrettes et dont

l'attelage est très pittoresque. Ensuite, j'ai dessiné, en grand, tout

l'avant du navire[382] qui est sous la fenêtre. L'esprit rafraîchi par

le travail communique à tout l'être un sentiment de bonheur.

C'est dans cette disposition que j'ai été à la jetée et ensuite revenu

par le bord de la mer et été au cours Bourbon pour mon dîner avec

Chenavard. J'ai cru que nous ferions un bon dîner d'abord, et ensuite

que ce dîner serait gai. Le dîner a été détestable, et les lugubres

prédictions de mon convive n'en ont pas égayé la durée.

Je crois que la fatalité qui entraîne, selon lui, les choses, s'attache

aussi à la possibilité d'une liaison entre nous. Un jour, je suis porté

vers lui... le lendemain, ses côtés antipathiques me reviennent. Il me

parle des malheurs domestiques de ce pauvre fou de Boissard. Il me dit

que Leibnitz ne quittait pas sa table de travail, et souvent dormait

et mangeait sans quitter sa chaise. Il m'apprend, contre l'opinion

générale, que Fénelon écrivait avec une facilité merveilleuse, et

que le _Télémaque_ a été fait en trois mois. Il compare Rousseau à

Rembrandt, comparaison qui ne me paraît pas juste.

Je le quitte à dix heures au Puits salé et vais jusqu'à la jetée pour

secouer un peu cette obsession. Je vois entrer un beau brick, par la

lune et une mer suffisamment agitée. C'est un beau spectacle. Je l'ai

suivi, en revenant sur mes pas: la lune était en face et donnait de

superbes effets dans l'eau et en détachant la masse et les agrès des

bâtiments.

En sortant de chez le traiteur, admiré également au clair de lune les

arbres et le fond des montagnes.

Mon diable de compagnon n'exalte jamais que ce qui est hors de notre

portée. Kant, Platon, voilà des hommes! ce sont presque des dieux! Si

je nomme un moderne auquel nous touchions du doigt, il le déshabille

à l'instant, me fait toucher ses plaies et ne laisse rien debout...

Il n'est pas admiratif, dit-il, et il paraît. Il est intéressant et

il repousse. La parfaite vertu ou la parfaite bonne foi peuvent-elles

repousser? Une âme délicate peut-elle loger dans une enveloppe sordide?

S'il prend un dessin pour l'examiner, il le manie, il le retourne sans

ménagement, pose ses doigts sur le papier, comme s'il s'agissait du

premier objet venu.

Je crois qu'il y a une affectation dans cette espèce de dédain

de ce qui demande à être ménagé; l'âme orgueilleuse et révoltée

intérieurement de ce cynique se fait jour, malgré lui, dans ce mépris

apparent de la délicatesse commune; cet esprit a reçu quelque profonde

blessure: peut-être ne pouvant se souffrir dans le sentiment de

son impuissance, cherche-t-il à se donner le change en ne trouvant

qu'impuissance partout? Il a toutes sortes de talents, et tout cela est

mort; il compose, il dessine, on lui rend froidement justice: c'est

tout ce qu'on peut faire. On est étonné dans sa conversation de tout

ce qu'il sait et de tout ce qu'il semble ajouter aux idées des autres.

Il n'aime pas la peinture, et il en convient. Que n'écrit-il, que ne

rédige-t-il? Il se croit capable de le faire et y a réussi, dit-il,

quelquefois; mais il avoue qu'il lui faut prendre trop de peine pour

exprimer ses idées. Cette excuse trahit sa faiblesse. Que ne fait-il

comme son admirable Rousseau? Celui-là avait incontestablement quelque

chose à dire, et il l'a dit très bien, malgré la difficulté qu'il

trouvait à le faire, et dont il tire presque vanité.

Ai-je écrit ceci sous une impression plus mauvaise qu'à l'ordinaire?

Nullement, car il me plaît; je l'aime presque et voudrais le trouver

plus aimable; mais j'en suis toujours revenu aux idées que j'exprime

ici.

*

9 _septembre._--Mauvaise journée, suite du détestable dîner d'hier.

J'ai essayé toute cette matinée de combattre cette mauvaise disposition

en travaillant, en écrivant sur ce livre.

Sorti au milieu de la journée pour voir appareiller deux navires, dont

l'un était resté longtemps sous ma fenêtre pour se charger de chaux.

Revenu très souffrant. Je me suis couché à trois ou quatre heures et

suis resté au lit jusqu'au lendemain onze heures.

--Il faut être friand de ce que vous faites.

--Bâtiment espagnol pris par des pirates américains.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 48 / 56 题