Autre demi-teinte plaquée d'or: _Terre d'Italie seule_ (fauteuil de
Talma).
Ton important de _laque rouge_ et _blanc foncé_, côté du même ton dans
lequel on ajoute de la _laque brûlée_; mettre l'un et l'autre à côté de
_jaune indien._
--Ton de _jaune indien, Sienne_ et _vert émeraude_: opposition toute
prête du _jaune_ et du _vert_ au _violet._
_Laque jaune_ et _jaune de zinc_, important.
Main gauche de Talma: Préparée avec des tons très roux et non encore
rompus. Sur cette préparation, sèche depuis quelque temps, passé une
demi-pâte très transparente avec _brun rouge_ et _blanc_, et _terre
d'ombre naturelle, bleu de Prusse et blanc..._ a donné tout de suite
une demi-teinte de chair d'une grande finesse. Les ombres chaudes étant
placées et les saillies du clair avec des tons convenables, l'effet
était complet. (Pourrait s'appliquer avec succès à toute préparation
faite à la Titien avec _ton de Sienne_ ou _brun rouge_, etc., comme,
par exemple, était celle de la petite Andromède.)
Localité de la main appuyée par terre de la femme qui essuie le sang
de saint Étienne: ton demi-teinte de _terre de Cassel, blanc_ avec
_vermillon_ et _laque._ Le moindre ton vert (_cobalt_ et _émeraude_,
par exemple) et orangé donne un brillant magnifique, au-dessus
peut-être de celui du Sardanapale, qui était analogue, à cause des tons
verts ajoutés.
Coulé pour la chair--très fin: le ton de _laque jaune_ et _jaune de
zinc_ avec _laque rouge dorée._
Le charmant jaune paille (demi-teinte): _Ocre jaune, terre de Cassel,
blanc_ avec pointe de _vert émeraude_ et _zinc_, et peut être sali
avec pointe de _laque rouge._ À côté de beau _vermillon_ et _laque
rouge_,--mêlés ensemble modérément: tons sanguine très beaux.
Autre ton sanguine plus verdâtre: bon coulé, préparation, etc. À côté
du ton beau _vermillon clair_ et _laque_, ton d'_ocre jaune_ et _petit
vert._--Ces tons très fins seraient d'ailleurs glacés (non essayé) pour
remonter du ton des chairs déjà avancées, mais un peu trop blanches.
Beau brun: _jaune de Mars_ et _brun de Florence_; mettre à côté de la
masse des tons verts verdâtres, vert chaud, vert chou, et le ton de
_terre de Cassel, blanc_ et _laque._
Ton bois violâtre: _brun de Florence, blanc_ avec _ocre de ru_ et une
pointe de _noir_ ou autre, pour salir un peu.
--Demi-teinte de cheveux blonds: _jaune paille_ un peu sombre avec
_brun rouge_ et _blanc sombre_; aussi ajouter _jaune indien_ ou ton de
_terre de Sienne_ et _vert émeraude._ Ajouter _laque_ et _vermillon_
clair au ton orangé transparent.
--Beau brun jaune vert: _Vert émeraude, terre d'Italie naturelle_; en y
ajoutant du _vermillon_, il devient sanguine, sans être rouge.
_Vermillon, laque brûlée, blanc_, à côté de celui-ci, qui est un peu
foncé; faire le même plus clair, mais avec très peu de _laque brûlée_
et plus de _laque_ et _vermillon._
Avec ce dernier et _vert émeraude_, est fait le ton des montagnes les
plus lointaines dans le _Saint Sébastien._
Le clair du chemin et des montagnes plus rapprochées avec le _petit
vert_ et l'orangé de_cadmium, blanc_ et _vermillon._
_Brun de Florence et blanc_ mêlé à l'_orangé de zinc_; les mettre à
côté l'un de l'autre.
*
_Jeudi_ 27 _janvier._--Dîné chez Bixio avec d'Argent, Decazes, le
prince Napoléon. Après, chez Manceau.
De tout cela, je ne me rappelle que deux ou trois morceaux de la _Flûte
enchantée_, dont nous a régalés Mme Manceau.
Je n'éprouve pas, à beaucoup près, pour écrire, la même difficulté que
je trouve à faire mes tableaux[109]. Pour arriver à me satisfaire, en
rédigeant quoi que ce soit, il me faut beaucoup moins de combinaisons
de composition, que pour me satisfaire pleinement en peinture. Nous
passons notre vie à exercer, à notre insu, l'art d'exprimer nos idées
au moyen de la parole. L'homme qui médite dans sa tête comment il
s'y prendra pour obtenir une grâce, pour éconduire un ennuyeux, pour
attendrir une belle ingrate, travaille à la littérature sans s'en
douter. Il faut tous les jours écrire des lettres qui demandent toute
notre attention et d'où quelquefois notre sort peut dépendre.
Telles sont les raisons pour lesquelles un homme supérieur écrit
toujours bien, surtout quand il traitera de choses qu'il connaît bien.
Voilà pourquoi les femmes écrivent aussi bien que les plus grands
hommes. C'est le seul art qui soit exercé par les indifférentes...
Il faut ruser, séduire, attendrir, congédier, en arrivant et en
partant. Leur faculté d'à-propos, la lucidité, extrême dans certains
cas, trouvent ici merveilleusement leur application. Au reste, ce qui
confirme tout cela, c'est que, comme elles ne brillent pas par une
grande puissance d'imagination, c'est surtout dans l'expression des
riens qu'elles sont maîtresses passées. Une lettre, un billet, qui
n'exige pas un long travail de composition, est leur triomphe.
[108] Le docteur _Armand Trousseau_ était un des médecins les plus
distingués de l'époque. Il avait siégé en 1848 comme député à
l'Assemblée constituante. Homme du monde par excellence, passionné pour
les arts, causeur plein d'esprit, il était très recherché dans les
salons.
[109] On remarquera que plus loin Delacroix énonce une idée à peu près
opposée à celle-ci.
* * * * *
_Lundi_ 7 _février._--Aujourd'hui, l'insipide et indécente cohue de
la fête du Sénat. Aucun ordre, tout le monde pêle-mêle, et dix fois
plus d'invités que le local n'en peut contenir. Obligé d'arriver à
pied et d'aller de même retrouver la voiture à Saint-Sulpice... Que de
gueux! que de coquins s'applaudissent dans leurs habits brodés! Quelle
bassesse générale dans cet empressement!
* * * * *
_Vendredi_ 4 _mars_.
_...Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret liunc,
nec lucidus ordo._
_Mardi_ 15 _mars._--Je retrouve sur un chiffon de papier les lignes
suivantes que j'ai écrites il y a longtemps; j'étais alors plus
misanthrope que je ne suis. J'avais plus de raisons d'être heureux,
puisque j'étais plus jeune. Je ne laissais pas d'être attristé du
spectacle auquel nous assistons et dont nous sommes nous-mêmes les
acteurs et les victimes.
Voici la boutade: «Comment ce monde si beau renferme-t-il tant
d'horreurs! Je vois la lune planer paisiblement sur des habitations
plongées, en apparence, dans le silence et dans le calme... les
astres semblent se pencher dans le ciel sur ces demeures paisibles,
mais les passions qui les habitent, les vices et les crimes ne sont
qu'endormis ou veillent dans l'ombre et préparent des armes; au lieu
de s'unir contre les horribles maux de la vie mortelle, dans une paix
commune et fraternelle, les hommes sont des tigres et des loups animés
les uns contre les autres pour s'entre-détruire. Les uns laissent un
libre cours aux détestables emportements qu'ils ne peuvent maîtriser:
ce sont les moins dangereux. Les autres renferment, comme dans des
abîmes sans fond, les noirceurs, la bile amère qui les anime contre
tout ce qui porte le nom d'homme. Tous ces visages sont des masques,
ces mains empressées qui serrent votre main sont des griffes acérées
prêtes à s'enfoncer dans votre cœur. À travers cette horde de
créatures hideuses, apparaissent des natures nobles et généreuses. Les
rares mortels qui ne semblent laissés à la terre que pour témoigner du
fabuleux âge d'or, sont les victimes privilégiées de cette multitude
de traîtres et de scélérats qui les entourent et les pressent. Le
sort s'unit aux passions de mille monstres pour conspirer la perte
de ces hommes innocents, et presque tous rendent à ce ciel ingrat
une détestable vie, en maudissant un présent si funeste, et presque
également leur inutile vertu, but des attaques et des haines, fardeau
volontaire, et qu'ils n'ont traîné que pour leur malheur, à travers
mille maux.»..................
*
_Vendredi_ 18 _mars._--Vu, après le conseil, l'admirable _Saint
Just_[110] de Rubens. Le lendemain, en essayant de me le rappeler, au
moyen d'une esquisse d'après la gravure, j'ai pu m'assurer que l'emploi
du pinceau, au lieu de la brosse, a déterminé l'exécution lisse et plus
achevée, c'est-à-dire sans plans heurtés, de Rubens. Ce mode mène à une
exécution plus ronde, comme est la sienne, mais qui, en même temps,
donne plus vite l'expression du fini. D'ailleurs, l'emploi des panneaux
force pour ainsi dire à se servir de pinceaux. La touche lisse et un
peu molle laisse moins d'aspérités. Avec les martres et les brosses
ordinaires, on arrive à une dureté, à une difficulté de fondre les
couleurs qui est presque inévitable; les traces de la brosse laissent
des sillons impossibles à dissimuler.
*
_Dimanche_ 27 _mars.--Aux partisans exclusifs de la forme et du
contour._
Les sculpteurs vous sont supérieurs... En établissant la forme,
ils remplissent toutes les conditions de leur art. Ils recherchent
également, comme les partisans du contour, la noblesse des formes et
de l'arrangement. Vous ne modelez pas, puisque vous méconnaissez le
clair-obscur qui ne vit que des rapports de la lumière et de l'ombre
établis avec justesse. Avec vos ciels couleur d'ardoise, avec vos
chairs mates et sans effet, vous ne pouvez produire la saillie. Quant
à la couleur qui est partie de la peinture, vous faites semblant de la
mépriser, et pour cause...
*
_Lundi_ 28 _mars.--À Irène_:
«Je suis le premier puni de mon horrible paresse à écrire, puisqu'elle
me prive de recevoir souvent de vos nouvelles et de renouveler, en
m'entretenant avec vous, le charme des souvenirs d'enfance. Je suis en
cela d'autant plus coupable et ennemi de moi-même, qu'isolé comme je
suis, je vis bien plus souvent dans mon esprit avec le passé qu'avec
ce qui m'entoure. Je n'ai nulle sympathie pour le temps présent; les
idées qui passionnent mes contemporains me laissent absolument froid;
mes souvenirs et toutes mes prédilections sont pour le passé, et toutes
mes études se tournent vers les chefs-d'œuvre des siècles écoulés. Il
est heureux, au moins, qu'avec ces dispositions, je n'aie jamais songé
au mariage: j'aurais certainement paru à une femme jeune et aimable
infiniment plus ours et plus misanthrope que je ne le parais à ceux qui
ne me voient qu'en passant.»
_À Andrieu_:
«Je n'ai pas autant de mérite qu'on pourrait, le penser, à travailler
beaucoup, car c'est la plus grande récréation que je puisse me
donner... J'oublie, à mon chevalet, les ennuis et les soucis qui sont
le lot de tout le monde. L'essentiel dans ce monde est de combattre
l'ennui et le chagrin. Sans doute, parmi les distractions qu'on
peut prendre, je pense que celui qui les trouve dans un objet comme
la peinture, doit y trouver des charmes que ne présentent point les
amusements ordinaires. Ils consistent surtout dans le souvenir que nous
laissent, après le travail, les moments que nous lui avons consacrés.
Dans les distractions vulgaires, le souvenir n'est pas ordinairement
la partie la plus agréable; on en conserve plus souvent du regret, et
quelquefois pis encore. Travaillez donc le plus que vous pourrez: c'est
toute la philosophie et la bonne manière d'arranger sa vie[111].»
[110] Voir _Catalogue Robault_, n° 1942.
[111] Confidence rapportée par Baudelaire à qui Delacroix l'avait
faite: «Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail
que quand j'avais la promesse d'un plaisir pour le soir, musique,
bal, ou n'importe quel autre divertissement. Mais aujourd'hui je ne
suis plus semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et
sans aucun espoir de récompense.» (_Art romantique. L'Œuvre et la vie
d'Eugène Delacroix._)
* * * * *
1er _avril._--J'ai usé pour la première fois de mes entrées
aux Italiens... Chose étrange! j'ai eu toutes les peines du monde à m'y
décider; une fois que j'y ai été, j'y ai pris grand plaisir; seulement
j'y ai rencontré trois personnes, et ces trois personnes m'ont demandé
à venir me voir. L'une est Lasteyrie[112], qui veut bien m'apporter son
livre sur les vitraux; la seconde est Delécluze[113], qui m'a frappé
sur l'épaule avec une amabilité qu'on n'attendrait guère d'un homme
qui m'a peu flatté, la plume à la main, depuis environ trente ans
qu'il m'immole à chaque Salon. Le troisième personnage qui m'a demandé
à venir me voir est un jeune homme que je me rappelle avoir vu, sans
savoir où et sans connaître son nom; cette distraction est fréquente
chez moi.
Le souvenir de cette délicieuse musique (_Sémiramis_)[114] me remplit
d'aise et de douces pensées, le lendemain 1er avril. Il ne
me reste dans l'âme et dans la pensée que les impressions du sublime,
qui abonde dans cet ouvrage. À la scène, le remplissage, les fins
prévues, les habitudes de talent du maître refroidissent l'impression,
mais ma mémoire, quand je suis loin des acteurs et du théâtre, fond
dans un ensemble le caractère général, et quelques passages divins
viennent me transporter et me rappellent en même temps celui de la
jeunesse écoulée.
L'autre jour, Rivet[115] vint me voir, et, en regardant la petite
_Desdémone aux pieds de son père_[116], il ne put s'empêcher de
fredonner le _Se il padre m'abandonna_, et les larmes lui vinrent aux
yeux. C'était notre beau temps ensemble. Je ne le valais pas, au moins
pour la tendresse et pour bien d'autres choses, et combien je regrette
de n'avoir pas cultivé cette amitié pure et désintéressée! Il me voit
encore, et, je n'en doute pas, avec plaisir; mais trop de choses et
trop de temps nous ont séparés. Il me disait, il y a peu d'années, en
se rappelant cette époque de Mantes et de notre intimité: «Je vous
aimais comme on aime une maîtresse.»
Il y a aux Italiens, qui jouent maintenant dans le désert, une
_Cruvelli_[117] dont on parle très peu dans le monde et qui est un
talent très supérieur à la Grisi, qui enchantait tout le monde quand
les Bouffes étaient à la mode.
Une chose dont on ne s'est pas douté, à l'apparition de Rossini, et
pour laquelle on a oublié de le critiquer, parmi tant de critiques,
c'est à quel point il est romantique. Il rompt avec les formules
anciennes illustrées jusqu'à lui par les plus grands exemples. On ne
trouve que chez lui ces introductions pathétiques, ces passages souvent
très rapides, mais qui résument, pour l'âme, toute une situation, et
en dehors de toutes les conventions. C'est même une partie, et la
seule, dans son talent, qui soit à l'abri de l'imitation. Ce n'est pas
un coloriste à la Rubens. J'entends toujours parler de ces passages
mystérieux. Il est plus cru ou plus banal dans le reste, et, sous ce
rapport, il ressemble au Flamand; mais partout la grâce italienne, et
même l'abus de cette grâce.
*
_Dimanche_ 3 _avril._--Retourné aux Italiens: _le Barbier._ Tous
ces motifs charmants, ceux de la _Sémiramis_ et du _Barbier_ sont
continuellement avec moi.
Je travaille à finir mes tableaux pour le Salon, et tous ces petits
tableaux qu'on me demande. Jamais n'y a eu autant d'empressement. Il
semble que mes peintures sont une nouveauté découverte récemment[118].
*
_Lundi_ 4 _avril._--Vu le soir Mme de Rubempré dans sa nouvelle maison.
J'ai été enchanté de l'habitation: il y aura de quoi s'y plaire. J'en
suis heureux pour cette bonne amie. Elle raffole des curiosités, des
ameublements, et elle se trouve servie à souhait. Elle me faisait, ou
plutôt nous faisions ensemble, cette réflexion: que tout le bonheur
vient tard. C'est comme ma petite vogue auprès des amateurs; ils vont
m'enrichir après m'avoir méprisé.
*
_Vendredi_ 8 _avril._--Sorti d'assez bonne heure pour aller voir les
artistes qui m'avaient prié de les visiter. Que de tristes plaies,
que d'incurables maladies de cerveau! Je n'ai eu qu'une compensation,
mais elle a été complète: j'ai vu un véritable chef-d'œuvre: c'est le
portrait que Rodakowski[119] vient de rapporter d'après sa mère. Cet
ouvrage confirme le précédent qui m'avait tant frappé à l'Exposition.
Rentré très fatigué, et, après un sommeil presque léthargique et
insurmontable, reposé tout à fait, et dîné avec Mme de Forget. Nous
avons été voir les Cerfbeer aussitôt après, et promené un peu sur les
boulevards.
*
_Mardi_ 12 _avril._--Dîné chez Riesener avec Gautier[120], qui a été
aimable; il me boudait depuis quelque temps.