24 _juillet._--Le jour de fête du duc de Nassau.

La musique du régiment prussien a joué plusieurs morceaux, un entre

autres admirablement: c'était un pot pourri d'airs de _Freyschütz._

[1] C'est l'expression même que Gros avait appliquée au talent de

Delacroix, en 1822, à propos du _Dante et Virgile._ Le rapprochement

nous a paru curieux à noter.

[2] Les plus beaux de ces vitraux ont été faits d'après les cartons de

trois artistes flamands: _Frans Floris, Van Orley_ et _Van Thulden._

[3] _François-Joseph Navez_, peintre belge né en 1787, mort en 1869.

Élève de David, il conquit en Belgique une grande réputation et devint

successivement directeur de l'Académie royale des beaux-arts de

Bruxelles, premier professeur de peinture à cette Académie, membre de

l'Académie royale de Belgique et correspondant de l'Institut de France.

[4] _Lucas de Leyde_, peintre et graveur hollandais (1494-1533).

[5] Rappelons que _Fromentin_, comparant les deux Musées de Bruxelles

et d'Anvers, écrivait à ce propos, en jugeant l'œuvre de Rubens: «Si

j'écrivais l'histoire de Rubens, ce n'est point ici (à Bruxelles)

que j'en écrirais le premier chapitre: j'irais saisir Rubens à ses

origines, dans ses tableaux antérieurs à 1609; ou bien je choisirais

une heure décisive, et c'est d'Anvers que j'examinerais cette carrière

si directe, où l'on aperçoit à peine les ondulations d'un esprit qui se

développe en largeur, agrandit ses voies, jamais les incertitudes et

les démentis d'un esprit qui se cherche.» (_Les Maîtres d'autrefois_,

p. 39.) Et plus loin il ajoute: «Admire-t-on toujours? Pas toujours.

Reste-t-on froid? Presque jamais.»

[6] Delacroix a traité plusieurs fois le même sujet (voir _Catalogue

Robaut_, nos 1377-1379), et chaque fois sa composition rappelle

beaucoup celle du maître flamand, dont il fit une peinture. (Voir même

_Catalogue_, n° 1941.)

[7] Depuis quelques années, le Musée a été encore transporté dans un

nouvel édifice spacieux et bien aménagé.

[8] «Bien des années, écrit Fromentin, séparent l'_Assomption de la

Vierge_ des deux toiles dramatiques de _Saint Liévin_ et du _Christ

montant au Calvaire._» Il parle de «la main puissante, effrénée ou

raffinée qui peignait à la même heure le _Martyre de saint Liévin_,

les _Mages_ du Musée d'Anvers, ou le _Saint Georges_ de l'église

Saint-Jacques». (FROMENTIN, _les Maîtres d'autrefois_, p. 40, 41.)

[9] _Théodore Van Thulden_, peintre et graveur flamand (1607-1676).

[10] Voir _Catalogue Robaut_, nos 106 et 140.

[11] Delacroix écrit à Soulier: «Mes mauvais moments ont été dans

les promenades à l'usage des promeneurs, parce que j'y rencontrais

des faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous

mannequins.» (_Correspondance_, t. II, p. 52.)

[12] «...À peine dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs,

de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de

moi-même, je jouissais de la vie.» (_Correspondance_, t. II, p. 52.)

[13] Cet article sur l'_enseignement du dessin_ parut dans la _Revue

des Deux Mondes_, du 15 septembre 1850. Delacroix l'avait écrit à

propos du livre de Mme Élisabeth Cavé: _Le dessin sans maître._

* * * * *

_Vendredi_ 2 _août._--Promenade dans le bois de sapins. Dessiné le

clocher de l'église.

*

_Samedi_ 3 _août._--Promenade par le chemin qui passe devant la petite

église catholique.

Remonté assez loin, entre les deux montagnes; parvenu à une entrée

de bois fort intéressante: un ravin très profond, dans lequel doit

couler en hiver un torrent étroit bordé de grands hêtres... Tournure

diabolique à la _Robin des bois._

*

_Dimanche_ 4 _août._--Parti d'Ems à sept heures environ. Route

charmante dans une petite voiture, qui nous laissait admirer le

paysage; les bords de la Lahn sont charmants. Château de Lahneck, ruine

escarpée. Déjeuné à Coblentz.

Embarqué à midi et demi. Chaleur extrême, qui a un peu gâté le voyage.

Les petites cultures, les vignes continuellement disposées en étage sur

toute la hauteur de ces montagnes augmentent l'uniformité et ôtent

l'aspect sauvage. Les ruines paraissent très petites; cela tient à la

grande largeur du Rhin. À partir de Bingen, l'aspect change; les rives

sont plates, mais ne manquent pas de charme... des îlots, des saules,

etc.: le soleil couchant faisait merveille.

Arrivé à Mayence de mauvaise humeur. Bien soupé à l'hôtel du Rhin et

passé une bonne nuit dans des lits enfin passables.

Relevé la nuit, admiré le clair de lune sur le Rhin; spectacle vraiment

magnifique: le croissant, les étoiles, etc.

*

_Cologne, lundi_ 5 _août._--Le matin aussi magnifique qu'avait été la

nuit: le soleil en face et éblouissant.

Parti à sept heures et demie. Fait la route très rapidement et repassé

par tout ce que j'avais vu la veille, éclairé diversement. À Coblentz,

de bonne heure. Depuis Coblentz, resté dans la cabine du bateau pour me

reposer de la veille et éviter la chaleur.

Avant quatre heures à Cologne, que j'ai trouvée tout en fête, et

pavoisée de tous les drapeaux allemands possibles... On tirait des

coups de canon sur le Rhin, etc. Hôtel du Rhin, où je n'ai pas été

aussi bien qu'à Mayence.

Sorti vers cinq heures, à travers la ville qui me rappelle beaucoup

Aix-la-Chapelle... Très animée et très intéressante. Couru à travers

la ville par une chaleur affreuse.

Vu l'église de Sainte-Marie du Capitole, que j'avais prise pour

Saint-Pierre. Attendu énormément pour se faire ouvrir, dans une

espèce de cloître réarrangé, mais qui a dû être beau. L'église,

extérieurement, du côté du chevet, très ancienne: gothique roman, en

pierres de diverses couleurs. Portique intérieur très beau sous les

orgues; marbre blanc et noir. Figures et petits tableaux, dans la nef,

de la vie de saint Martin et autres, composés pour la plupart avec

des figures de Rubens. Tableau double d'Albert Dürer dans une petite

chapelle fermée.

De là, reparti pour trouver mon _Saint Pierre._ Après avoir demandé

inutilement, tiré d'embarras par un confrère peintre en bâtiments

qui, la brosse à la main et ôtant pour ainsi dire son bonnet au nom

de Rubens, que tout le monde connaît ici, même les enfants et les

fruitières, m'a renseigné comme il a pu. Église assez mesquine,

précédée d'un cloître rempli de petites stations, calvaire, etc.

La dévotion est extrême. Moyennant mes quinze silbergroschen ou un

florin ou deux francs, j'ai vu le fameux _Saint Pierre_, lequel a pour

envers une infâme copie. Le Saint est magnifique; les autres figures

qui me paraissent avoir été faites seulement pour l'accompagner, et

probablement composées et trouvées après coup, sont des plus faibles,

mais toujours de la verve... En somme, j'en ai eu assez d'une fois. Je

me rappelle pourtant encore avec admiration les jambes, le torse, la

tête; c'est du plus beau, mais la composition ne saisit pas.

Rentré exténué à travers les rues, mais dîné de bonne heure.

*

_Malines, mardi_ 6 _août._--À Cologne. Je comptais partir pour

Bruxelles ou Malines dans la journée. Forcé de partir à dix heures, à

cause des heures de départ.

Pris le commissionnaire pour aller voir la cathédrale. Ce malheureux

édifice, qui ne sera jamais terminé, est encombré, pour l'éternité

par conséquent, de baraques et de planches servant aux travaux.

Saint-Ouen de Rouen, auquel on a cru devoir ajouter les clochers qui

lui manquaient, pouvait très bien s'en passer; mais Cologne est à un

état d'ébauche singulier, la nef n'est pas même couverte. Voilà ce

qu'on devrait s'appliquer à finir; le portail entraînerait des travaux

gigantesques, et les quelques pauvres diables qu'on aperçoit et qu'on

entend dans ces baraques picoter des morceaux de pierre n'avanceront

pas en trois siècles la besogne au dixième, à supposer qu'on leur donne

de l'argent.

Ce qui est fait est magnifique. On sent une impression de grandeur,

qui m'a rappelé la cathédrale de Séville. Le chœur et la croix sont

faits depuis longtemps. On s'est amusé à dorer et peindre en rouge

les chapiteaux du chœur. Les petits pendentifs sont occupés par des

figures d'anges en style soi-disant raphaélesque, de l'effet le plus

mesquin.

Plus j'assiste aux efforts qu'on fait pour restaurer les églises

gothiques, et surtout pour les peindre, plus je persévère dans mon

goût de les trouver d'autant plus belles qu'elles sont moins peintes.

On a beau me dire et me prouver qu'elles l'étaient, chose dont je suis

convaincu, puisque les traces existent encore, je persiste à trouver

qu'il faut les laisser comme le temps les a faites; cette nudité les

pare suffisamment; l'architecture a tout son effet, tandis que nos

efforts, à nous autres hommes d'un autre temps, pour enluminer ces

beaux monuments, les couvrent de contresens, font tout grimacer,

rendent tout faux et odieux. Les vitraux que le roi de Bavière a

donnés à Cologne sont encore un échantillon malheureux de nos écoles

modernes; tout cela est plein du talent des Ingres et des Flandrin.

Plus cela veut ressembler au gothique, plus cela tourne au colifichet,

à la petite peinture néo-chrétienne des adeptes modernes. Quelle folie

et quel malheur, quand cette fureur, qui pourrait s'exercer sans

nuire dans nos petites expositions, est appliquée à dégrader de beaux

ouvrages comme ces églises! Celle de Cologne est remplie de monuments

curieux: des archevêques, des guerriers, des retables, tableaux ou

sculptures, représentant la Passion, etc.

Vu en sortant l'église des Jésuites. Voilà le contre-pied de ce que

nous faisons aujourd'hui: au lieu de s'amuser à imiter des monuments

d'une autre époque, on faisait ce qu'on pouvait, mêlant gothique,

Renaissance, tous les styles enfin; et de tout cela des artistes

vraiment artistes savaient faire des ensembles charmants. On est ébloui

dans ces églises de la profusion des richesses en marbres, statues,

tombeaux, tapissant les murs et s'étalant sous les pieds. Des stalles

en bois se prolongent tout le long des murs; l'orgue orné, etc.

En revenant, à l'Hôtel de ville: édifice charmant, de la Renaissance;

en face, une maison probablement du temps de Henri IV: très imposant

style rustique.

Cette ville est des plus intéressantes, animée, gaie et, sauf les

uniformes prussiens qui me font un effet désagréable, faite pour

l'imagination.

En allant au chemin de fer, revu l'extérieur des tours, etc.

--Parti à dix heures; chaleur extrême et route fatigante. Corvée des

douanes, avant Verviers ou à Verviers même.

Écrivassé pendant la route sur mon petit calepin.--Arrivé à Malines à

six heures environ. Bon petit hôtel de Saint-Jacques et bon souper qui

m'a remis. Les grands hommes qui écrivent leurs mémoires ne parlent

pas assez de l'influence d'un bon souper sur la situation de leur

esprit. Je tiens fort à la terre par ce côté, pourvu toutefois que la

digestion ne vienne pas contre-balancer l'effet favorable de Cérès et

de Bacchus. Encore serait-il vrai que, tout le temps qu'on tient table

et même encore quelque temps après, le cerveau voit les choses sous

un autre aspect qu'auparavant. C'est une grande question qui humilie

certains hommes, qui se croient ou qui se voudraient beaucoup plus

qu'hommes, que ce feu qui naît de la bouteille et vous porte plus loin

que vous n'eussiez été sans cela. Il faut bien s'y résigner, puisque

non seulement cela est, mais que, de plus, cela est fort agréable.

*

_Malines_, 7 _août._--Couru les églises à Malines.

Église de Saint-Jean: là, l'_Adoration des rois_, le _Saint Jean dans

ta chaudière_, et le _Saint Jean-Baptiste_, trois chefs-d'œuvre.

C'est au rang des plus beaux. Les volets sont beaux aussi. _Saint Jean

écrivant_, l'aigle au-dessus de lui, et de l'autre le _Baptême de

Notre-Seigneur._ J'ai été voir le sacristain pour lui demander de les

dessiner.

De là, à la cathédrale de Saint-Rombaud (Rumoldus). Magnifique église.

Monuments de tous côtés: statues couchées des archevêques dans le

chœur; statues des douze apôtres dans la nef, adossées aux piliers. La

même chose à l'église de Sainte-Marie, où est la _Pêche miraculeuse._

Il y a dans la cathédrale un Van Dyck, _le Christ au milieu des

larrons_, que j'ai trouvé très faible. Très grand tableau. Les tons

bistrés dans les ombres le rendent très triste.

À Sainte-Marie, la _Pêche_ de Rubens, avec les côtés, y compris les

volets dont saint Pierre debout, de face, les clefs au-dessus de lui.

De l'autre, saint André vêtu de couleurs obscures et déjà presque

invisible par la moisissure, ainsi que la _Pêche_, qui commence à

se ternir. Rubens est le peintre qui a le plus à perdre avec cette

dégradation. Son habitude constante de faire les chairs plus claires

que le reste en fait comme des fantômes quand les fonds sont devenus

obscurs. Il est obligé de les pousser au sombre pour faire ressortir

les tons des chairs.

*

_Malines, jeudi_ 8 _août._--Parti pour Alost, à sept heures. Rencontré

Raisson[14] à la station. Cette vieille figure de camarade m'a fait

plaisir. Il est un peu froid, et cela n'en vaut peut-être que mieux.

Nous avons été ensemble jusqu'à Audeghen, où j'ai pris l'omnibus

d'Alost. Les ennuis de ce petit voyage étaient sauvés par le sentiment

de plaisir que me cause ce pays, et aussi par cette vie décousue qui a

son charme.

Arrivé par la pluie, descendu chez la bonne dame de l'auberge des Trois

Rois, pauvre auberge de commis marchands.

J'ai commencé par aller voir le tableau: j'ai vu tout de suite, quoi

qu'on prétende qu'il a peu souffert, que son aspect lisse et jaune

était l'effet de la restauration. Il y a au-dessous, sur l'autel, deux

esquisses de Rubens, représentant saint Roch.

Revenu déjeuner à l'auberge et attendu l'heure de retourner. Enfin,

passé deux heures seul dans l'église à faire un croquis.

J'ai été, dans ce voyage, la providence des bedeaux.

À trois heures, reparti en société de trois prêtres d'une gaieté

remarquable. Ils ont l'air dans ce pays d'être tout à fait chez eux;

ils ont cet air heureux et confiant qui ne se rencontre pas, chez nous,

chez les gens de cette robe.

*

_Malines, vendredi_ 9 _août._--Malines. Couru encore les églises dans

la matinée; la _Pêche_ m'a paru bien plus belle; le _Saint Pierre_

et le _Saint André_, qui servent de volets, admirables. Le _Tobie_,

qui est l'envers du volet de saint André, est moins remarquable que

l'autre, qui est le poisson trouvé par saint Pierre. ...Quelle aisance

dans ce saint Pierre debout, drapé dans son manteau! Qu'il a peu

cherché pour cela! Ces pieds vigoureux, cet arrangement puissant, ce

bout de filet qui pend! Quelle force et quelle facilité[15]!

Charmante _Élévation en croix._ Bas-relief dans les bas côtés.

Temps charmant. Couru les autres églises avec un plaisir extrême.

D'abord Notre-Dame d'Answyck: église moderne et bizarre; grands

bas-reliefs au-dessus des arcades portant le dôme. _Portement de

croix_, etc. Chaire à prêcher: _Adam et Ève se cachant après le péché._

Pris les remparts par le temps le plus gai, pour aller à l'église

Saint-Pierre et Saint-Paul, très belle église style Louis XIV, très

riche, la plus riche de là.

Enfilades de tableaux représentant des miracles de Jésuites et autres

religieux, peu remarquables, mais faisant leur effet, adossés aux murs

et dans l'architecture. Peintres occupés à repeindre les piliers. On

repeint sans cesse ici.

La place de l'Église a fort bon air.

Revenu à Saint-Rombaud et revu le Van Dyck, qui m'a moins déplu.

Rentré fatigué. J'avais abusé un peu, dans l'intention où j'étais

d'aller dessiner. Reposé une heure environ et parti avec Jenny pour

l'église Saint-Jean, où j'ai dessiné deux ou trois heures. Acheté des

pots d'étain.

Le soir, je suis sorti de nouveau par la porte de ville qui est au bout

de notre rue. Le matin, j'avais fait cette connaissance; le soir, elle

était très pittoresque.

Revenu près de l'église de Notre-Dame. Dévotion des femmes devant les

stations.

Je me suis enfoncé dans les rues. Côtoyé un grand canal, et enfin, vers

neuf heures, je me suis perdu vers la cathédrale, dont j'ai eu de la

peine à revenir.

*

_Samedi_ 10 _août._--Samedi matin, parti pour Anvers. Une certaine

lâcheté me faisait hésiter; j'ai eu tout sujet de m'applaudir, comme on

verra, de mon courage.

Parti à sept heures. Déjeuné au Grand Laboureur. Des Anglais, toujours

et partout!

Cathédrale: le tableau d'autel.

Couru après Braekeleer[16], qui se faisait d'abord tirer l'oreille, et

qui m'a enfin donné rendez-vous pour le soir à six heures et demie.

Église Saint-Jacques Saint-Paul; les Jésuites, que j'ai fort admirés

et qui m'a fait penser à l'ornementation de ma chapelle; marbres

incrustés, etc.

Le port d'Anvers.

Saint-Antoine de Padoue. Église petite. Un Rubens médiocre,

représentant le _Saint et la Vierge._--La _Flagellation_ de saint Paul,

plus sublime que jamais.

--Le _Calvaire_ dans ladite église. Je me suis rappelé que je l'avais

vu il y a onze ans, dans des circonstances, différentes.

Enfin le Musée. Fait un croquis d'après Cranach. Admiré les _Âmes du

purgatoire_, c'est de la plus belle manière de Rubens. Je ne pouvais

me détacher du tableau de la _Trinité_, du _Saint François_, de la

_Sainte Famille_, etc. Enfin, le jeune homme qui copie le grand _Christ

en croix_ m'a prêté son échelle, et j'ai vu le tableau dans un autre

jour. C'est du plus beau temps; la demi-teinte est franchement tournée

dans la préparation et les touches hardies de clair et d'ombres mises

dans la pâte très épaisse, surtout dans le clair. Comment ne me suis-je

aperçu que maintenant à quel point Rubens procède par la demi-teinte,

surtout dans ses beaux ouvrages? Ses esquisses auraient dû me mettre

sur la voie. Contrairement à ce qu'on dit du Titien, il ébauche le ton

des figures qui paraissent foncées sur le ton clair. Cela explique

aussi qu'en faisant le fond ensuite et par un besoin extrême de

faire de l'effet, il s'applique à rendre les chairs brillantes outre

mesure en rendant le fond obscur. La tête du Christ, celle du soldat

qui descend de l'échelle, les jambes du Christ et celles de l'homme

supplicié très colorées dans la préparation, et clairs posés seulement

à petites places. La Madeleine remarquable pour cette qualité: on voit

clairement les yeux, les cils, les sourcils, les coins de la bouche

dessinés par-dessus, je crois, dans le frais, contrairement à Paul

Véronèse.

Se rappeler aussi les _Âmes du purgatoire._ La demi-teinte tournée

est évidente dans les figures du bas et les touches qui reviennent

dessiner les traits. L'esquisse du tableau devait être bonne pour

mettre à même de faire le tableau ainsi et à coup sûr. Chercher dans

l'esquisse et aller sûrement dans l'exécution du tableau.

--Le soir, après dîner, parti par un beau soleil, pour aller chez

Braekeleer; admiré, en remontant sa rue, de magnifiques chevaux

flamands, un jaune et un noir.

Vu enfin la fameuse _Élévation en croix_: émotion excessive!

Beaucoup de rapports avec la _Méduse..._ Il est encore jeune et

pense à satisfaire les pédants... Plein de Michel-Ange. Empâtement

extraordinaire. Sécheresse qui touche au Mauzaisse, dans quelques

parties, et pourtant point choquante. Cheveux très sèchement faits

dans des têtes frisées, dans le vieillard à tête rouge et à cheveux

blancs qui soulève la croix en bas à droite, dans le chien, etc.;

n'est point préparé par la demi-teinte. Dans le volet de droite, on

voit des préparations empâtées comme celles que je fais souvent et

le glacis par-dessus, notamment dans le bras du Romain, qui tient le

bâton, et dans les criminels qu'on crucifie. Encore plus probable,

quoique dissimulé par le fini, dans le volet de gauche. La coloration

a disparu dans les chairs, dont les clairs sont jaunes et les ombres

noires. Plis étudiés pour faire du style, coiffures soignées. Plus de

liberté, quoique d'un pinceau académique, dans le tableau du milieu,

mais entièrement libre et revenu à sa nature, dans le volet du cheval,

qui est au-dessus de tout.

Cela m'a grandi Géricault, qui avait cette force-là, et qui n'est en

rien inférieur. Quoique d'une peinture moins savante dans l'_Élévation

en croix_, il faut avouer que l'impression est peut-être plus

gigantesque et plus élevée que dans les chefs-d'œuvre. Il était imbu

d'ouvrages sublimes; on ne peut pas dire qu'il imitait. Il avait ce

don-là, avec les autres en lui. Quelle différence avec les Carrache! En

pensant à eux, on voit bien qu'il n'imitait pas; il est toujours Rubens.

Cela me sera utile pour mon plafond[17]. J'avais ce sentiment

quand j'ai commencé. Peut-être le devais-je aussi à d'autres? La

fréquentation de Michel-Ange a exalté et élevé successivement au-dessus

d'eux-mêmes toutes les générations de peintres. Le grand style ne peut

se passer du trait arrêté d'avance. En procédant par la demi-teinte, le

contour vient le dernier: de là plus de réalité, mais plus de mollesse

et peut-être moins de caractère.

Le soir, Braekeleer, qui m'avait dit qu'il lui serait impossible de me

faire revoir les tableaux le lendemain, qu'il avait une partie, je ne

sais quoi, est revenu, s'étant ravisé, je crois, sur ce que d'autres

lui auront fait sentir que je méritais qu'on se dérange pour moi; est

revenu, dis-je, me chercher pour passer la soirée avec ses amis les

artistes et me promettre qu'il me mènerait derechef le lendemain.

Achevé la soirée avec M. Leys[18], un autre peintre et un amateur. Ils

m'ont reconduit à mon hôtel des Pays-Bas.

*

_Malines, dimanche_ 11 _août._--À Anvers. Vers dix heures, Braekeleer

est venu me prendre pour retourner voir les tableaux de Rubens en

restauration. Cet intarissable bavard m'a gâté cette seconde séance en

étant sans cesse sur mon dos et ne parlant que de lui. L'impression

d'hier soir, au crépuscule, avait été la bonne.

J'ai été tellement fatigué qu'après l'avoir accompagné chez l'amateur

qui m'avait invité la veille à voir ses tableaux, je suis rentré à mon

auberge, et j'ai dormi au lieu de retourner au Musée, ce qui aurait

complété mes observations d'hier. Je suis donc resté paresseusement,

écoutant le carillon qui m'enchante toujours, en attendant le dîner.

Nous partons à sept heures et demie. Trouvé au chemin de fer M. Van

Huthen et un M. Cornelis, major d'artillerie, qui a été fort aimable et

fort empressé, regrettant de n'avoir pu m'être utile. Mes amis ne me

montrent pas cet intérêt-là. Il faut que la personne d'un homme dont

le public s'occupe soit inconnue pour que ce sentiment d'empressement

persiste. Quand on a vu plusieurs fois un homme remarquable, on le

trouve fort justement à peu près semblable à tous les autres! Ses

ouvrages nous l'avaient grandi et lui prêtaient de l'idéal. De là le

proverbe: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.» Je

crois qu'en y pensant mieux, on se convaincra qu'il en est autrement.

Le véritable grand homme est bon à voir de près. Que les hommes

superficiels, après s'être figuré qu'il était hors de la nature comme

des personnages de roman, en viennent très vite à le trouver comme tout

le monde, il n'y a là rien d'étonnant. Il appartient au vulgaire d'être

toujours dans le faux ou à côté du vrai. L'admiration fanatique et

persistante de tous ceux qui ont approché Napoléon me donne raison.

Le dimanche soir, en rentrant à Malines, sensation agréable de m'y

retrouver. Tous ces bons Flamands étaient en fête; ces gens-là sont

bien dans notre nature française.

--Dessiné de mémoire tout ce qui m'avait frappé pendant mon voyage

d'Anvers.

*

_Bruxelles, lundi_ 12 _août._--Sorti à neuf heures. Hôtel Tirlemont.

Revu la cathédrale et ses magnifiques vitraux. Dessiné trop tôt et

trouble d'estomac qui m'a causé un accident passager dont je me suis

senti toute la journée. C'est en allant au Musée. J'y suis resté

cependant jusqu'à trois heures.

--Tableau de Flinck. Celui de la première salle librement peint.

_Le coup de lance._ Le soldat qui perce le côté, d'une tonalité plus

foncée que le larron qui est derrière, ce qui l'enlève parfaitement.

Le larron, d'un ton doré,--son linge également de même valeur qui se

confond avec le ciel qui est d'un gris chaud. Le cou du cheval plus

clair:--un luisant très vif sur l'armure sous le bras du soldat à la

lance, et le ciel très bleu entre les bras de l'autre.

La lumière dégradée sur les jambes du Christ depuis les genoux. La

tête, le bras et l'autre main de la Madeleine très vifs. Les pieds du

Christ, très demi-teintés, mais d'une légèreté admirable. Le genou se

détachant à merveille sur le bras et la main de la Madeleine. Tout le

genou du soldat qui descend de l'échelle, d'une valeur analogue aux

pieds du Christ, sauf quelques luisants, mais doux.

Le linge du haut du bras de la Madeleine d'un blanc mat, quoique vif et

analogue au col. La partie éclairée de l'échelle qui sépare ses cheveux

du manteau rouge de saint Jean, d'un gris perle jaunâtre, presque comme

les cheveux.

L'échelle contre les jambes du larron, ses deux jambes (sauf le genou

droit un peu plus coloré), mais les pieds surtout, sauf l'ombre, du

même ton gris bleuâtre, brunâtre. La croix près des pieds, de même.

Le ciel à peu près de même valeur. Le bras du soldat se détache de la

jambe du larron, seulement parce qu'il est un peu plus rouge.

Le groupe de la Vierge plus sombre en masse que la Madeleine, quoique

dans le clair; mais la tête très brillante, quoiqu'un peu moins que la

Madeleine, et les mains aussi brillantes que possible. Le saint Jean

d'une valeur très demi-teintée du haut en bas. Le manteau bleu de la

Vierge un peu plus clair que le rouge du manteau. Sa robe gris violet

un peu plus foncée.

Le bâton de l'échelle a un clair qui se prolonge jusqu'à la jambe du

larron.

La tête de la Madeleine se détache à merveille sur la partie

demi-teinte claire du bois de la croix et par derrière sur le ciel

de même valeur; comme je l'ai dit, toute cette grappe sublime de

l'échelle, des pieds du larron, des jambes du soldat, de la cuirasse

foncée avec son luisant qui relève le tout.

--Les petites esquisses sont bien plus fermes et mieux dessinées que

les grands tableaux.

--Promenade dans le parc, pour me remettre, bar un temps gris. Descendu

dans l'enfoncement.

Le soir, promenade vers le théâtre et à travers les passages. J'aimais

à revoir tous ces lieux où je me suis plu il y a onze ans.

*

_Mardi_ 13 _août._--Je lis à Bruxelles, dans le journal, qu'on a fait à

Cambridge des expériences photographiques pour fixer le soleil, la lune

et même des images d'étoiles. On a obtenu de l'étoile _Alpha_, de la

Lyre, une empreinte de la grosseur d'une tête d'épingle. La lettre qui

constate ce résultat fait une remarque aussi juste que curieuse: c'est

que la lumière de l'étoile daguerréotypée mettant vingt ans à traverser

l'espace qui la sépare de la terre, il en résulte que le rayon qui est

venu se fixer sur la plaque avait quitté sa sphère céleste longtemps

avant que Daguerre eût découvert le procédé au moyen duquel on vient de

s'en rendre maître.

J'ai été languissamment au Musée; j'étais sous l'impression du malaise

d'hier. Il y avait des courants d'air qui m'ont chassé.

Le matin, j'avais été chercher M. Van Huthen, au bout de la ville; il

m'a mené chez quelques marchands d'estampes. J'ai remarqué de plus

en plus combien le _Portement de croix_, le _Christ foudroyant le

monde_, le _Saint Liévin_ caractérisent une manière à part chez Rubens.

Je crois que c'est la dernière. C'est la plus habile. L'opposition

des tableaux voisins ne sert qu'à faire ressortir cette différence.

L'_Assomption_ est très sèche. Il en est de même de l'_Adoration des

mages_, qui m'avait tant séduit le premier jour, sans doute à cause du

soir.

*

_Paris, mercredi_ 14 _août._--Parti de Bruxelles à neuf heures. Journée

assez fatigante. Arrivé à Paris vers six heures.

Trouvé dans la diligence un original de soixante-dix ans ressemblant à

M. Bertin le père, qui a une excellente philosophie; il vit à Louviers

chez ses enfants. Le bonhomme s'est gardé la libre disposition de son

argent qui n'est pas considérable, à ce qu'il dit, mais qui, employé

comme il le sait faire, le rend très heureux. À tout instant il part,

il va faire un voyage et revient quand il a assez de ses tournées. Il

vit certainement davantage.

--Il me semble qu'il y a trois mois que j'ai quitté Paris.

*

_Samedi_ 17 _août._--Ton fin pour demi-teinte d'or et pour draperie

neutre propre à relever ce qui entoure par une opposition: Base,

_chrome_ le plus clair.--Demi-teinte, soit _terre d'ombre_, soit _terre

de Cassel blanc. Ocre_ ou autre ajouté suivant la convenance.

Ton jaune pour le ciel après le ton clair de _jaune de Naples_ et

_blanc_, qui entoure l'Apollon[19]: _ocre jaune, blanc, chrome_ n° 2.

En dégradant, la _terre d'ombre_ naturelle substituée à l'_ocre jaune._

Clairs du manteau de l'Éole: _terre d'Italie naturelle, vermillon._

Ombres: _laque brûlée, terre d'Italie brûlée._

Clairs de la robe d'Iris: _vert émeraude, jaune de chrome_ n°

2.--Ombres: _vert émeraude, terre d'Italie naturelle._

Pour le ciel, le ton doré, à partir de la _Gloire_, clair autour du

soleil: _la terre d'Italie naturelle_ et _blanc_; le ton _bleu de

Prusse_ et _blanc_ vient s'y marier, mais à sec.

--Pour préparer les figures pour le tableau, partir d'un bon trait,

et quand Andrieu aura appliqué la couleur et commencé à tourner sa

figure, le redresser dans ce premier travail et tâcher d'obtenir qu'il

en vienne à bout avec cette aide... Les retouches que je ferai seront

plus faciles. Il faudrait conserver le trait et le perfectionner même

avant de s'en servir, de manière à poncer de nouveau sur la préparation

peinte, quand le dessin se perdra.

Il faudra suivre en tout la préparation des décorateurs, et

particulièrement pour les figures éloignées; les modeler avec teintes

plates, comme nous avons fait dans le carton, les tailler par l'ombre,

et pour ainsi dire sans ajouter de clairs.

*

_Vendredi_ 25 _août._--Un critique dit de M. Bazin[20]: «M. Bazin

est un homme de beaucoup d'esprit et qui se pique de n'avoir rien, en

écrivant, de l'érudit de profession et du pédant.» Je me permettrai

seulement de demander si, dans cette abstinence absolue de toute,

citation et de toute note en un genre d'ouvrage qui les réclame

naturellement, si dans cette suppression exacte de tout nom propre

moderne, là même où l'auteur y songe le plus et y fait allusion,

si dans cette attention tout épigrammatique de ne laisser sans

rectification aucune des petites erreurs d'autrui, il n'y a pas

une sorte de pédantisme. _L'honnête homme est celui qui ne se pique

de rien_, a dit La Rochefoucauld; M. Bazin se pique _d'être honnête

homme._ Quand on fait un métier, il faut franchement en être; c'est à

la fois plus simple, plus commode, et de meilleur goût.

--Ce que dit M. Villemain de l'histoire (qu'elle est toujours à faire,

etc.) peut se dire de tout. Non seulement je puis trouver, dans les

récits d'un autre, matière à de nouveaux récits intéressants à mon

point de vue, mais le propre récit que je viens de faire, je le referai

de vingt manières différentes. Il n'y a probablement que Dieu ou qu'un

dieu pour ne dire des choses que ce qui doit en être dit.

[14] _Horace Raisson_ (1798-1854), homme de lettres et journaliste,

a été un des collaborateurs de Balzac. C'était un des plus anciens

camarades de Delacroix, qui l'avait connu vers 1816. (Voir _Catalogue

Robaut_, nos 62, 63, 192, 1469.)

[15] «Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire dans ce tableau, grâce

aux circonstances qui me permettent de le voir de près et d'en saisir

le travail aussi nettement que si Rubens l'exécutait devant moi, c'est

qu'il a l'art de livrer tous ses secrets, et qu'en définitive il étonne

à peu près autant que s'il n'en livrait aucun. Je vous ai déjà dit cela

de Rubens, avant que cette nouvelle preuve me fût donnée.» (FROMENTIN,

_Les Maîtres d'autrefois_, p. 61.)

[16] _Ferdinand de Braekeleer_, peintre belge, né en 1792, un des

plus brillants représentants de l'école belge contemporaine. M. de

Braekeleer était alors conservateur du Musée d'Anvers.

[17] Galerie d'Apollon.

[18] _Henri Leys_, peintre belge, né en 1815, mort en 1869, élève de

Ferdinand de Braekeleer, son beau-frère. Son œuvre est considérable et

des plus remarquables.

[19] Voir _Catalogue Robaut,_ n° 1118.

[20] Il s'agit ici de _Bazin_, historien, né en 1797, mort en 1850,

auteur d'ouvrages historiques estimés, notamment une _Histoire de

France sous Louis XIII et sous le cardinal Mazarin_, qui obtint le prix

Gobert.

* * * * *

_Mardi_ 3 _septembre._--Commencé au Louvre pour le plafond[21].

J'ai aidé Andrieu à tracer les carreaux sur le carton.

*

_Mardi_ 17 _septembre._--Reçu la visite de M. Laurens, de Montpellier,

avec un M. Schirmer[22], paysagiste de Düsseldorf, et M. Saint-René

Taillandier[23], de la Revue, qui m'a plu.

Puis Bonvin[24] avec une lettre de Mme Sand. Il a également de bonnes

manières. Une Mme Camilla Gondolfi, _pittrice sarda_: elle habite Gênes

et Turin pendant les sessions.

--Laurens m'apprend que Ziegler[25] fait une grande quantité de

daguerréotypes, et entre autres des hommes nus. J'irai le voir pour lui

demander de m'en prêter.

*

_Mercredi_ 18 _septembre._--Visite de Wappers[26]. Il me parle de

l'alumine. En la broyant avec tous les tons possibles, on obtient un

transparent qui en fait une laque.

*

_Lundi_ 23 _septembre._--Wappers, Halévy, Mercey, Duban ont dîné avec

moi. Delaroche n'était pas à Paris.

*

24 _septembre_.--Je remarquais dans la _Susanne_, de Paul Véronèse,

combien l'ombre et la lumière sont simples chez lui-même sur les

premiers plans. Dans une vaste composition comme le plafond, c'est

encore bien plus nécessaire. La poitrine de la _Susanne_ semble d'un

seul ton, et elle est en pleine lumière; ses contours sont également

très prononcés: nouveau moyen d'être clair à distance. Je l'ai éprouvé

également sur le carton, après avoir tracé autour des figures un

contour presque niais et sans accents.

--Sur le préjugé qu'on naît coloriste et qu'on devient dessinateur, ou

bien le «_nascuntur poetæ, fiunt oratores._»

--Sur les peintres-poètes et les peintres-prosateurs.

*

_Dimanche_ 29 _septembre._--Mme Cavé est venue me lire partie de son

traité de l'aquarelle, plein de choses charmantes.

En regardant l'esquisse que j'ai colorée de mémoire du _Portement de

croix_ de Rubens, je me dis qu'il faudrait ébaucher ainsi les tableaux

avec cette intensité de ton qui manque un peu de lumière, mais qui

établit les rapports de localité, et ensuite se livrer là-dessus

et mettre la lumière et les accents avec la fantaisie et la verve

nécessaires; ce serait le moyen de l'avoir (cette verve) quand il le

faut, pour n'en pas dépenser inutilement, c'est-à-dire à la fin. C'est

le contraire qui arrive le plus souvent, et à moi particulièrement.

On voit dans le tableau de Van Dyck (je ne parle pas de ses portraits)

qu'il n'avait pas toujours la hardiesse nécessaire pour revenir

vivement et avec inspiration sur cette préparation où la demi-teinte

domine un peu trop.

Il faut à la fois concilier ce que Mme Cavé me disait de la couleur

_couleur_ et de la lumière _lumière_: faire trop dominer la lumière

et la largeur des plans conduit à l'absence de demi-teintes et par

conséquent à la décoloration; l'abus contraire nuit surtout dans les

grandes compositions destinées à être vues de loin, comme les plafonds,

etc. Dans cette dernière peinture, Paul Véronèse l'emporte sur Rubens

par la simplicité des localités et la largeur de la lumière. (Se

rappeler la _Susanne et les vieillards_ du Musée, qui est une leçon

à méditer.) Pour ne point paraître décolorée avec une lumière aussi

large, il faut que la teinte locale de Paul Véronèse soit très montée

de ton.

[21] _Apollon vainqueur du serpent Python._

[22] _Jean-Guillaume Schirmer_, peintre allemand, né en 1807, mort

en 1863. Il est, à vrai dire, le fondateur de l'école de paysage de

Düsseldorf. En 1854, il fut appelé à la direction de l'école des

beaux-arts de Carlsruhe.

[23] _Saint-René Taillandier_, littérateur, né en 1817, mort en 1879.

D'abord professeur de littérature, puis collaborateur très actif de

la _Revue des Deux Mondes_, il obtint en 1863 la chaire d'éloquence

française à la Faculté de Paris et fut nommé en 1873 membre de

l'Académie française.

[24] _François Bonvin_, peintre, né en 1817, mort en 1887. Bonvin peut

être considéré comme un des meilleurs peintres de genre de notre époque.

[25] _Jules-Claude Zieqler_, peintre, né en 1804, mort en 1856. Élève

d'Ingres, il débuta au Salon de 1832 par des tableaux qui commencèrent

sa réputation. Il est l'auteur de la peinture qui décore la grande

coupole de la Madeleine. Ziegler tient une place distinguée parmi les

peintres de la première moitié de notre siècle.

[26] _Baron Wappers_, peintre belge, né à Anvers en 1803, mort en 1874.

Il mérite d'être cité parmi les principaux peintres d'histoire de ce

temps.

* * * * *

_Mercredi_ 9 _octobre_ 1850.--Donné au sieur Lacroix, pour Bourges,

marchand de couleurs incendié, un petit pastel représentant un _Tigre

gui lèche sa patte_[27].

*

_Mercredi_ 16 _octobre._--Des _licences pittoresques._ Chaque maître

leur doit souvent des effets les plus sublimes: l'inachevé de

Rembrandt, l'outré de Rubens. Les médiocres ne peuvent oser de la

sorte; ils ne sont jamais hors d'eux-mêmes. La méthode ne peut tout

régler; elle conduit tout le monde jusqu'à un certain point. Comment

aucun des grands artistes n'a-t-il essayé de détruire cette foule de

préjugés? ils auront été effrayés de la tâche et auront abandonné la

foule à ses sottes idées.

*

_Champrosay, samedi_ 19 _octobre._--Payé à Joseph Tissier, ce jour ou

deux auparavant, la somme de 55 francs pour vingt-deux journées de

travail au jardin. Il a eu l'effronterie de me présenter ce résultat

depuis mon départ. De plus, 2 fr. 50 pour un jardinier, auquel il a

acheté des fleurs.

[27] Voir _Supplément au Catalogue Robaut_, n° 309.

* * * * *

3 _novembre._--Rubens met franchement la demi-teinte grise du bord de

l'ombre entre son ton local de chair et son frottis transparent. Ce ton

chez lui règne tout du long. Paul Véronèse met à plat la demi-teinte de

clair et celle de l'ombre. (J'ai remarqué par ma propre expérience que

ce procédé donne déjà une illusion étonnante.) Il se contente de lier

l'un à l'autre par un ton plus gris mis par places et à sec par-dessus.

De même, il met, en frôlant, le ton vigoureux et transparent qui borde

l'ombre du côté du ton gris.

Titien probablement ne savait pas comment il finirait un tableau...

Rembrandt devait être souvent dans ce cas; ses emportements excessifs

sont moins un effet de son intention que celui de tâtonnements

successifs.

--Nous avons, dans notre promenade, observé des effets étonnants.

C'était un soleil couchant: les tons de _chrome_, de _laque_ les plus

éclatants du côté du clair, et les ombres bleues et froides outre

mesure. Ainsi l'ombre portée des arbres sur l'herbe naissante, laquelle

était au soleil l'émeraude la plus chaude, était toute froide dans

l'ombre portée des arbres tout jaunes, _terre d'Italie, brun rouge_ et

éclairés en face par le soleil, se détachant sur une partie de nuages

gris qui allaient jusqu'au bleu. Il semble que plus les tons du clair

sont chauds, plus la nature exagère l'opposition grise: témoin les

demi-teintes dans les Arabes et natures cuivrées. Ce qui faisait que

cet effet paraissait si vif dans le paysage, c'était précisé cette loi

d'opposition.

Hier, je remarquais le même phénomène au soleil couchant: il n'est plus

éclatant, plus frappant que le midi, que parce que les oppositions sont

plus tranchées. Le gris des nuages, le soir, va jusqu'au _bleu_; la

partie du ciel qui est pure est _jaune_ vif ou orangé. Loi générale:

_plus d'opposition, plus d'éclat._

*

_Samedi_ 23 _novembre._--Donné 10 francs d'avance au jardinier de Mme

Desnous. Je suis convenu avec lui de 50 francs par an.

*

_Paris_, 26 _novembre._--Réunion au Palais-Royal de l'ancien jury, pour

dépouiller le scrutin relatif au Salon. Resté jusqu'au dîner.

*

_Mercredi_ 27 _novembre._--J'ai passé la matinée avec Guillemardet,

chez lequel j'avais été pour lui recommander Mme Filleau.

Il me donne ce moyen de M. Dupin[28] pour trouver facilement ce qu'on

a à dire: c'est de ne point penser aux expressions, lorsqu'on roule à

l'avance sa matière dans sa tête, mais seulement de penser à la chose

même et s'en bien pénétrer; l'expression arrive toute seule quand on

vient à parler.

* * * * *

_Samedi_ 14 _décembre._--Fini aujourd'hui l'examen pour la réception et

le placement des tableaux.

Dans huit jours, nous retournerons pour voir de nouveau. Il y a trois

semaines que nous ne faisons que cela.

*

_Dimanche_ 15 _décembre._--M. Baldus me donne les recettes suivantes:

pour coller le papier sur un panneau pour peindre, avoir des panneaux

encadrés en bois simple et qui coûtent meilleur marché. Il faut

nettoyer le verre sur lequel on doit calquer le dessin qu'on veut

grandir, avec un chiffon et de l'eau-de-vie. Prendre de la colle forte

et y mêler un peu de blanc d'Espagne, quand elle est chaude. En mettre

sur le panneau et sur le dessin, et appliquer fortement. Quand le tout

est bien pris et qu'on veut peindre, passer une couche de gélatine. En

mettre de même sur la peinture faite avant de vernir.

Pour reboucher les crevasses dans les tableau avant de restaurer:

Mastic qu'on trouve chez tous les restaurateurs de tableaux, fait de

blanc d'Espagne et de colle de peau de lapin. Avant de retoucher,

passer légèrement un siccatif, de manière à faire revenir le ton et à

imbiber les endroits où est le mastic. Il est entendu qu'en lavant avec

soin le tableau avant de retoucher, on n'a laissé le mastic que dans

les crevasses. Pour retoucher des épreuves de photographie, mouiller le

papier et l'appliquer sur un verre; il adhérera au moins pendant deux

heures; retoucher dans l'humide avec aquarelle et rehaut de gouache.

*

_Samedi_ 28 _décembre._--Chez Chabrier le soir. J'ai vu là

Desgranges[29], qui me disait qu'il s'était heurté une fois contre

un pendu dans les rues de Constantinople. C'était un boucher en

contravention... Il en faut de très légères pour être puni du dernier

supplice; une augmentation de moins d'un liard sur le prix fixé par la

police est une raison suffisante. Au reste, cela n'étonne personne. Les

janissaires lui disaient (à Desgranges), et c'est l'opinion commune

dans le peuple, que le sultan a quatorze hommes à tuer par jour.

--Il y avait Villemain l'ingénieur et un ingénieur des ponts et

chaussées. Ces messieurs regardaient une invasion comme impossible,

d'abord parce que tout monde se réunirait contre l'étranger (plaisante

sécurité dans un pays divisé); ensuite parce que l'artillerie était

si perfectionnée que nulle force envahissante n'était capable d'en

triompher, non plus que des tirailleurs combattant isolément et armés

d'excellentes carabines, sous ce prétexte qu'une armée d'invasion

devait agir par colonnes profondes, et que les habitants s'éparpillant

et travaillant sur elle devaient en avoir raison. On avait beau leur

objecter que l'artillerie d'une part était perfectionnée pour tout le

monde, et que les assaillants auraient à ce sujet un avantage égal;

que, de l'autre côté, rien ne les empêchait d'agir en tirailleurs... Il

n'y a pas eu moyen de les tirer de là.

[28] Sans doute le grand orateur _Dupin_, dit _Dupin aîné_, qui fut

successivement avocat, procureur général et président de l'Assemblée

législative en 1849.

[29] _Desgranges_ avait fait en 1832 le voyage au Maroc avec Delacroix

et le comte de Mornay, en qualité d'interprète.

1851

_Jeudi_ 2 _janvier._--Ovale du plafond de Saint-Sulpice:

5 mètres = 15 pieds 4 pouces;

3 mètres 84 cent. = 12 pieds.

*

_Lundi_ 13 _janvier._--M. Haro a à m'arranger:

Le _Cheval gris terrassé par une lionne._ Le rentoilage s'était

dédoublé.

_Arabe accroupi_, provenant d'une toile plus grande, sur laquelle était

la _Susanne_ de Villot.

La grande toile où étaient deux études de _Chats_ au bitume[30].

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 12 / 56 题