EUGÈNE DELACROIX

1850

_Bruxelles, samedi_ 6 _juillet._--Parti pour Bruxelles avec Jenny, à

huit heures, et nous étions arrivés à cinq heures moins un quart. Cela

tente vraiment pour voyager.

Mauvaise installation dans l'auberge, qui me donne de l'humeur.

Promenade, le soir, au Parc qui me paraît d'une tristesse extrême.

Je remarque en une foule de choses le manque de goût de ce pays-ci,

et quand on compare, j'ose le dire, tous les pays avec la France, on

éprouve le même sentiment. Il y a dans ce parc, entre autres ornements,

des figures terminées par des gaines qui entourent le bassin. C'était

dans les intervalles qu'il les fallait! La manière inégale avec

laquelle les arbres s'élancent, les rend gauches et de travers. Elles

sont là comme par hasard. On voit là des statues dont les piédestaux

ont _un pied_ de hauteur; on peut converser avec ces héros et ces

demi-dieux, et les statues sont ordinairement plus grandes que nature;

elles sont disproportionnées, l'agrandissement, dans ce cas, n'étant

calculé qu'à cause de la distance présumée où le piédestal doit placer

la figure.

*

_Bruxelles, dimanche_ 7 _juillet._--Le matin à Sainte-Gudule.

Magnifiques vitraux du seizième siècle. Charles V à genoux sous une

espèce de portique qui laisse voir le ciel dans le fond; sa femme

derrière lui; lignes comme celles de la Vierge, etc., du plus beau

style italien. La composition occupe toute la hauteur de la fenêtre

qui est une des deux de la croix de l'église. Celle d'en face, même

composition, plus remarquable encore par le style; c'est aussi une

figure d'empereur. Les arabesques, les figures qui s'y trouvent mêlées

sont incomparables. Il y a encore trois ou quatre fenêtres du même

style dans les fenêtres qui entourent le chœur; dans l'une d'elles

François Ier à genoux, ainsi que l'empereur et sa femme

derrière lui. Ils ont tous, rois ou empereurs, la couronne en tête;

leur armure dorée pour la plupart avec le tabar armorié jusqu'au-dessus

du genou; ainsi les fleurs de lis sont azur, etc., le manteau royal

aussi. Celui de François Ier est bleu et fleurdelisé; celui

de l'empereur est, je crois, de brocart.

Dans la partie du chœur qui fait face, qui est la chapelle de la

Vierge, les fenêtres sont du siècle suivant. C'est le style de Rubens

châtié[1]. L'exécution est très belle; on a cherché à colorer comme

dans les tableaux, mais cette tentative, quoique aussi habile que

possible, est un argument en faveur des vitraux des siècles précédents,

et notamment de ceux dont j'ai parlé plus haut[2]. Le parti pris, la

convention pour simplifier sont absolument nécessaires.

Il y a au fond du chœur des vitraux, d'après les dessins de Navez[3],

qui entrent dans les inconvénients de ce genre bâtard. Il en résulte

dans ces derniers, qui sont l'ouvrage de mauvais artistes venus dans

de mauvais temps, qu'en voulant éviter ce qu'ils regardent comme

des effets fâcheux, en plaçant les plombs à la manière des artistes

anciens, ils les placent de manière à donner des idées toutes

contraires à celles qu'ils veulent exprimer, ou à faire des effets

ridicules. Leurs draperies et certaines parties qu'ils regardent comme

moins importantes ont l'air d'être entourées à dessein de bordures

noires, parce que leurs têtes, par exemple, se détachant sur des

ciels, sans être contournées par des plombs, affectent de se rapprocher

de l'effet des tableaux. Cet effet est complètement boiteux et manqué.

Ils cherchent ainsi à colorer les chairs outre mesure. A quoi tient ce

goût de certaines époques, et à quoi encore cette sottise de certaines

autres, qui les rend impropres à reproduire même ce qui a été déjà bien

fait!

--Beau sujet: _David jouant de la harpe pour calmer les humeurs noires

de Saül._ Il y a un petit tableau de Lucas de Leyde[4]. Voici ce qu'on

lit dans le catalogue: Saül, courbé par l'âge et par l'adversité, est

assis dans une stalle sous un dais de pourpre. Il soulève une pique.

David, qui se tient debout en face du roi, joue de la harpe. Diverses

figures groupées convenablement pour le sujet.

Pendant que je regardais les vitraux de la chapelle de la Vierge, j'ai

entendu, au milieu de la musique très bonne qu'on exécutait, le psaume

favori de Chopin, de _Juda vainqueur_: voix d'enfants, accompagnement

d'orgue, etc. J'ai été un instant dans le ravissement. C'est un

argument à donner contre le rajeunissement outré du chant grégorien ou

plutôt contre l'anathème prononcé si sottement contre les efforts de la

musique chez les modernes, pour parler aux imaginations à l'église.

--Au Musée, dans la journée, et assez tard pour ne pas voir assez

longtemps. Rubens est là magnifique[5]; la _Montée au Calvaire_[6],

le _Jésus qui veut foudroyer le monde_, enfin tous, à des degrés

différents, m'ont donné une sensation supérieure à ceux d'Anvers.

Je crois que cela tient à leur réunion dans un seul local et tous

rapprochés les uns des autres.

--Le soir à un petit théâtre: L'_homme gris et le sous-préfet._ J'ai

beaucoup ri.

*

_Anvers, lundi_ 8 _juillet._--Parti pour Anvers à huit heures.

--Le Musée très mal arrangé. L'ancien faisait plus d'effet[7]. Les

Rubens disséminés perdent beaucoup. Je ne leur ai toutefois jamais

trouvé à ce degré cette supériorité qui écrase tout le reste. Le

_Saint François_, que je n'estimais pas autant, a été mon favori

cette fois, et j'ai beaucoup goûté aussi le _Christ sur les genoux du

Père éternel_, qui doit être du même temps. Je lis dans le catalogue

que le _Saint François_ a été peint quand Rubens avait quarante ou

quarante-deux ans.

--Il y a des primitifs très remarquables au fond. En sortant, le _Jésus

flagellé_, le _Saint Paul_..., chef-d'œuvre de génie s'il en fut.

Il est un peu déparé par le grand bourreau qui est à gauche. Il faut

vraiment un degré de sublime incroyable pour que cette ridicule figure

ne gâte pas tout. À gauche, au contraire, et à peine visible, un nègre

ou mulâtre qui fait partie des bourreaux, et qui est digne du reste. Ce

dos en face, cette tête qui exprime si bien la fièvre de la douleur, le

bras qu'on voit, tout cela est d'une inexprimable beauté.

--Je n'ai pas vu Saint-Jacques: je voulais revenir de bonne heure, et

on ne se pressait pas d'ouvrir.

--J'avais été auparavant à Saint-Augustin. Grand tableau de Rubens

à l'autel, et fait pour la place.--_Mariage mystique de sainte

Catherine_; superbe composition, dont j'ai la gravure; mais l'effet

est nul, à cause de la dégradation, de la moisissure et de l'absence

complète de vernis.--_Le Christ sortant du tombeau_, de la cathédrale,

est tout à fait invisible, à cause de la moisissure.

*

_Bruxelles, mardi_ 9 _juillet._--Revenu à Bruxelles. Je devais partir

aujourd'hui; je me suis donné encore ce jour.

J'ai fait une longue séance au Musée, où j'ai grelotté tout le temps,

malgré la saison.

Le _Calvaire_ et le _Saint Liévin_ sont le comble de la maestria de

Rubens.

L'_Adoration des mages_, que je trouve supérieure à celle d'Anvers, a

de la sécheresse quand on la compare à ces deux autres; on n'y voit

point de _sacrifices_; c'est au contraire l'art des négligences à

propos, qui élève si haut les deux favoris dont j'ai parlé. Les pieds

et la main du Christ à peine indiqués.

Il faut y joindre le _Christ vengeur._ La furie du pinceau et la verve

ne peuvent aller plus loin.

L'_Assomption_[8] un peu sèche: la _Gloire_ me paraît manquée; je ne

puis croire qu'il n'y ait eu des accidents.

Il y a une belle _Vierge couronnée_, à droite en entrant. Vigueur

d'effet, point autant de laisser aller que dans les beaux. Les nuages

sont poussés jusqu'au noir. Ce diable d'homme ne se refuse rien.

Le parti pris de faire briller la chair avant tout le force à des

exagérations de vigueur.

--Chez le duc d'Arenberg, vers deux heures. Beau Rembrandt.

_Tobie guéri par son fils._ Esquisse de Rubens très grossièrement

dessinée au pinceau, quelques figures ayant de la couleur, allégorie

dans le genre de celle du Musée.

_Lion_ de Van Thulden[9] sur son fond frotté d'une espèce de grisaille.

--Rubens indique souvent des rehauts avec du blanc; il commence

ordinairement à colorer par une demi-teinte locale très peu empâtée.

C'est là-dessus, à ce que je pense, qu'il place les clairs et les

parties sombres. J'ai bien remarqué cette touche dans le _Calvaire._

Les chairs des _deux larrons_ très différentes, sans efforts apparents.

Il est évident qu'il modèle ou tourne la figure dans ce ton local

d'ombre et de lumière, avant de mettre ses _vigueurs._ Je pense que

ses tableaux légers comme celui-ci, et un _Saint Benoît_, qui lui

ressemble, ont dû être faits ainsi. Dans la manière plus sèche, chaque

morceau a été peint plus isolément.

Se rappeler les mains de la _Sainte Véronique_, le linge tout à fait

gris; celles de la Vierge à côté, d'une sublime négligence; les deux

larrons sublimes de tout point... La pâleur et l'air effaré du vieux

coquin qui est par devant.

Dans le _Saint François_ cachant le monde avec sa robe, simplicité

extraordinaire d'exécution. Le gris de l'ébauche paraît partout. Un

très léger ton local sur les chairs et quelques touches un peu plus

empâtées pour les clairs.

Se rappeler souvent l'étude commencée, de _Femme au lit_, il y a un

mois environ; le modelé déjà arrêté dans le ton local, sans rehauts

d'ombres et de clairs; j'avais trouvé cela, il y a bien longtemps, dans

une _étude couchée_[10]. L'instinct m'avait guidé de bonne heure.

*

_Mercredi_ 10 _juillet._--Quitté Bruxelles. Pays charmant entre Liège

et Verviers. Passé à Aix-la-Chapelle, sans pouvoir y entrer. Qu'il y a

de temps que j'y suis venu avec ma bonne mère, ma bonne sœur et mon

pauvre Charles!... Nous étions enfants tous les deux... J'ai aperçu

assez longtemps le Louisberg où nous allions enlever des cerfs-volants

avec Leroux, le cuisinier de ma mère. Où sont-ils tous?

Un peu avant, nous avions pris les voitures prussiennes, beaucoup plus

étroites et incommodes que celles des Belges. Route insipide jusqu'à

Cologne.

Arrivés par une pluie continue. Logé à l'hôtel de Hollande, sur le

Rhin, d'où on a une très belle vue,... à ce que j'ai conjecturé, à

cause du brouillard et du mauvais temps. Sensation triste de ces

uniformes étrangers et de ce jargon.

Le vin du Rhin, à dîner, m'a fait trouver la situation tolérable;

malheureusement, j'avais le plus mauvais lit possible, quoique le logis

fût un des plus considérés.

*

_Jeudi_ 11 _juillet._--Le matin, départ à cinq heures et demie en

bateau par la pluie. Ennuis excessifs pour l'embarquement, le bagage,

etc. La veille, à l'arrivée à Cologne, attente éternelle pour la visite

de la douane.

Le voyage a été assez agréable, à partir de Bonn; les deux rives,

surtout la rive droite, présentent de beaux aspects de montagnes,

qui sont un peu gâtées par la culture. Vu, en passant, les _Sept

montagnes_, célèbres dans les légendes allemandes.

Arrivés à Coblentz vers une heure, et départ pour Ems, où les ennuis du

logement m'ont occupé jusqu'à cinq ou six heures. Casé provisoirement

avec Jenny, dans une espèce de grenier, et le lendemain provisoirement

encore, mais tolérablement.

Ce lendemain, après la visite du médecin, qui m'a plu assez, et qui ne

m'appelle que M. Sainte-Croix, pris d'une petite migraine qui a été en

empirant jusqu'au soir. Je n'ai rien mangé du tout et me suis guéri de

la sorte.

*

_Ems, samedi_ 13 _juillet._--Pris mon premier verre d'eau.

Ouverture de la _Flûte enchantée_, en plein air, exécutée par un petit

orchestre, qui se tient là pour amuser les buveurs d'eau.

L'après-midi, petite promenade vers la hauteur, en passant le pont,

et vu le cimetière et l'église. Tout cela est charmant, et pourtant

je vis dans l'insipidité[11]. Est-ce que tout cela n'est point fait

pour faire éprouver quelque sentiment de plaisir, ou bien est-ce que je

commence à être moins susceptible? Je ne sais comment je vais remplir

mon temps. Je n'ai pas de gravures, et n'ai de livres que l'_Homme de

cour_ et les _Extraits de Voltaire_.... Je trouverai peut-être à en

louer.

*

_Dimanche_ 14.--Aujourd'hui dimanche, je peux dire que je suis rentré

en possession de mon esprit. Aussi est-ce le premier jour où j'ai

trouvé de l'intérêt à tout ce qui m'environne.

Ce lieu est vraiment charmant. J'ai été l'après midi, et dans une bonne

disposition, me promener de l'autre côté de l'eau[12]. Là, assis sur un

banc, je me suis mis à jeter sur mon calepin des réflexions analogues

à celles que je trace ici. Je me suis dit et je ne puis assez me le

redire pour mon repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une

même chose,--que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit; la

nourriture qu'il demande est plus nécessaire à ma vie que celle qu'il

faut à mon corps. Pourquoi ai-je tant vécu ce fameux jour? (_J'écris

ceci deux jours après._) C'est que j'ai eu beaucoup d'idées qui sont

dans ce moment à cent lieues de moi.

Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moi du moins, c'est d'avoir

des idées. Je ne puis donc trop rechercher les moyens d'en faire

naître. Les bons livres ont cet effet, et surtout certains livres

parmi ceux-ci. La première condition est bien la santé; mais même dans

un état languissant, certains livres peuvent rouvrir la porte par où

s'épanche l'imagination.

*

_Jeudi_ 18 _juillet._--«Dans la peinture et surtout dans le portrait,

dit Mme Cavé dans son traité, c'est l'esprit qui parle à l'esprit,

et non la science qui parle à la science.» Cette observation, plus

profonde qu'elle ne l'a peut-être cru elle-même, est le procès fait à

la pédanterie de l'exécution. Je me suis dit cent fois que la peinture,

c'est-à-dire la peinture matérielle, n'était que le prétexte, que

le pont entre l'esprit du peintre et celui du spectateur. La froide

exactitude n'est pas l'art; l'ingénieux artifice, quand il _plaît_

ou qu'il _exprime_, est l'art tout entier. La prétendue conscience

de la plupart des peintres n'est que la perfection apportée à l'_art

d'ennuyer._ Ces gens-là, s'ils le pouvaient, travailleraient avec le

même scrupule l'envers de leurs tableaux... Il serait curieux de faire

un traité de toutes les faussetés qui peuvent composer le vrai.

*

_Dimanche_ 21 _juillet._--Fait une promenade très longue, en prenant

par la ruelle qui est en face du pont. Monté au plus haut de la

montagne et revenu par une autre route. J'ai trouvé tout à coup un

petit sentier charmant rempli de thyms et de genévriers, et je me suis

trouvé, à cette hauteur, au milieu des champs cultivés, des blés mûrs,

et des prairies un peu en pente, à la vérité. Après avoir gravi de

l'autre côté parmi les rochers, on trouve ici un tout autre aspect...

Cette course a été au moins de trois heures.

--Dans la journée, je me suis mis sérieusement à l'article de Mme

Cavé[13].

--J'ai résolu, ce qui m'a réussi, de boire l'eau avant le dîner.

Après le dernier verre, vers cinq heures, je suis retourné dans ces

charmantes prairies, qui longent la Lahn, en passant le pont et en

prenant à gauche. J'étais tout rempli d'idées que le travail de la

journée me faisait naître. Tout me semblait facile. J'aurais fait, je

crois, l'article d'une haleine, si j'avais eu la force d'écrire pendant

le temps nécessaire.

J'écris ceci le lendemain, c'est-à-dire le lundi, et ce beau feu

s'est refroidi. Il faudrait, comme lord Byron, pouvoir retrouver

l'inspiration à commandement. J'ai peut-être tort de l'envier en

ceci, puisque dans la peinture j'ai la même faculté; mais soit que la

littérature ne soit pas mon élément ou que je ne l'aie pas encore fait

tel, quand je regarde ce papier rempli de petites taches noires, mon

esprit ne s'enflamme pas aussi vite qu'à la vue de mon tableau ou

seulement de ma palette. Ma palette fraîchement arrangée et brillante

du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme.

Au reste, je suis persuadé que si j'écrivais plus souvent, j'arriverais

à jouir de la même faculté en prenant la plume. Un peu d'insistance est

nécessaire, et une fois la machine lancée, j'éprouve en écrivant autant

de facilité qu'en peignant; et, chose singulière, j'ai moins besoin

de revenir sur ce que j'ai fait. S'il ne s'agissait que de coudre des

pensées à d'autres pensées, je me trouverais plus vite armé et sur le

terrain dans l'attitude convenable; mais la suite à observer, le plan à

respecter, et ne pas embrouiller le milieu de ses phrases, voilà ce qui

fait la grande difficulté et qui entrave le jet de l'esprit. Vous voyez

votre tableau d'un coup d'œil; dans votre manuscrit, vous ne voyez pas

même la page entière, c'est-à-dire, vous ne pouvez pas l'embrasser tout

entière par l'esprit; il faut une force singulière pour pouvoir en même

temps embrasser l'ensemble de l'ouvrage et le conduire avec l'abondance

ou la sobriété nécessaires, à travers les développements qui n'arrivent

que successivement. Lord Byron dit que quand il écrit, il ne sait pas

ce qui va venir après, et qu'il ne s'en inquiète guère... Sa poésie est

en général dans le genre que j'appellerai admiratif; il tient plus de

l'ode que de la narration, il peut donc s'abandonner à son caprice...

La tâche de l'histoire me semble la plus difficile; il lui faut

une attention soutenue sur mille objets à la fois, et à travers les

citations, les énumérations précises, les faits qui ne tiennent qu'une

place relative, il lui faut conserver cette chaleur qui anime le récit

et en fait autre chose qu'un extrait de gazette.

L'expérience est indispensable pour apprendre tout ce qu'on peut faire

avec son instrument, mais surtout pour éviter ce qui ne doit pas être

tenté; l'homme sans maturité se jette dans des tentatives insensées;

en voulant faire rendre à l'art plus qu'il ne doit et ne peut, il

n'arrive pas même à un certain degré de supériorité dans les limites du

possible. Il ne faut pas oublier que le langage (et j'appliquerai au

langage dans tous les arts) est imparfait. Le grand écrivain supplée

à cette imperfection par le tour particulier qu'il donne à la langue.

L'expérience seule peut donner, même au plus grand talent, cette

confiance d'avoir fait tout ce qui pouvait être fait. Il n'y a que

les fous et les impuissants qui se tourmentent pour l'impossible. Et

pourtant il faut être très hardi!... Sans hardiesse, et une hardiesse

extrême, il n'y a pas de beautés. Jenny me disait, quand je lui

lisais ce passage de lord Byron, où il vante le genièvre comme son

Hippocrène, que c'était à cause de la hardiesse qu'il y puisait... Je

crois que l'observation est juste, tout humiliante qu'elle est pour un

grand nombre de beaux esprits, qui ont trouvé dans la bouteille cet

_adjuventum_ du talent qui les a fait atteindre la crête escarpée de

l'art. Il faut donc être hors de soi, _amens_, pour être tout ce qu'on

peut être! Heureux qui, comme Voltaire et autres grands hommes, peut se

trouver dans cet état inspiré, en buvant de l'eau et en se tenant au

régime!

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 11 / 56 题