Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à
sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait
pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant
à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son
invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air
surchauffé.
--Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre
que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal;
lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle
diminue, la broche tourne plus lentement.
L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour
que sa machine volante.
Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents
d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui
permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les
caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il
expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre
en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et
à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant
qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie
se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer
Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.
Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de
ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages,
palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane
vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même
qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée
Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de
beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'était transformée en Madeleine
repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent--ce qui
lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre _Tarif des
courtisanes_ ou _Réflexions pour un étranger de haut rang_.
De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule.
Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute
volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle
prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère
du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle
devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et
cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le
monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.
L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une
personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant
il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre
avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à
céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la
courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses
compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de
coucher avec les marchands dans la forge.
Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon
sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des
impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première
traînée venue.
Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit
observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il
fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture
de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats
empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort
pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux
traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant
passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur
leurs ergots devant les honnêtes gens.
Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse,
car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et
semblait combiner une retraite convenable.
Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la
hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le
voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de
papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Décades_ de
Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque.
--Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son
béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je
considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à
Votre Excellence.
Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.
Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la
meilleure place à son colocataire.
Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et
curieux.
Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel,
secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois
auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel
pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à
toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis
communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances
de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc
et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo
Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la
mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui
les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de
l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice
de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie.
Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de
Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance
spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.
--Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un
grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la
peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me
répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui
montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des
tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous
considère comme un connaisseur profond de la science militaire et
voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a
toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la
grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la
quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à
Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques,
où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de
la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une
exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent,
tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...
Il s'interrompit avec un bon sourire.
--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance:
vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la
peinture.
--Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que
vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions
habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce
qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si
différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu
ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.
--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en
repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de
bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous
m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une
conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur
est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne
veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie,
et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter
sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois
choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État.
L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait
devoir être intéressant, demanda:
--Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science
exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et
qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la
nature. Vous ai-je bien compris?
--Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant
des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et
pareil à un oiseau.
--Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais
je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des
humanités. Platon dans sa _République_, Aristote dans sa _Politique_,
saint Augustin dans _La Cité de Dieu_, tous ceux qui ont parlé de la
souveraineté, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles,
dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la
volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui
paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements
tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent
réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui
pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature
des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans
haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie
ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est
difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre
chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai
quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme
Savonarole!
Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique
et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent,
qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un
feu étrange, presque dément:
--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein,
vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie
d'Euclide ou les principes d'Archimède.
Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer
Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un
livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du
corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.
«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes,
leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de
leurs corps.»