C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son
existence.
Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le
sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et
des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année
précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent,
semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une
autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons
glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et
roulait avec un bruit sourd au fond du précipice.
Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une
extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à
chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait
toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit
sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible
égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes
géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne
pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme
subitement privé de l'usage de ses jambes.
Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol
des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père
et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la
joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine
maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à
l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le
maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de
l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de
Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du
clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les
bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les
sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la
tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence
de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent
stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de
prophétique mystère comme des rêves fatidiques.
«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son
journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve.
J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et
m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme
en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.»
La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but
de son existence.
Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet
de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les
hommes ne fussent pas ailés.
«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le
principal et--les ailes existeront.»
X
A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le
saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève
Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de
la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps
il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix.
Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue
barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible
volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de
son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si
étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les
larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent,
ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.
--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces,
mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne
distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné
de remettre... immédiatement...»
Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni
la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le
secrétaire du duc.
--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le
froid. Je viens tout de suite...
Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et
rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que
la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.
Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître
sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute
sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la
Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui
l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur
superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et
terrible solitude.
--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le
reste?
Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa
mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de
l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»
Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les
sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.
Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la
roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied.
Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice.
On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher
était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites.
Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles,
comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par
troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.
Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec
une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle,
indispensable, du vol humain s'empara de lui.
--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre.
Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux!
Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de
toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute
sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme
de la neige dans l'azur du ciel.
Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur.