IX

C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son

existence.

Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le

sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et

des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année

précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent,

semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une

autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons

glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et

roulait avec un bruit sourd au fond du précipice.

Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une

extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à

chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait

toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit

sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible

égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes

géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne

pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme

subitement privé de l'usage de ses jambes.

Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol

des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père

et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la

joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine

maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à

l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le

maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de

l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de

Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du

clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les

bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les

sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la

tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence

de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent

stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de

prophétique mystère comme des rêves fatidiques.

«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son

journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve.

J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et

m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme

en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.»

La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but

de son existence.

Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet

de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les

hommes ne fussent pas ailés.

«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le

principal et--les ailes existeront.»

X

A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le

saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève

Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de

la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps

il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix.

Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue

barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible

volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de

son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si

étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les

larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent,

ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.

--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces,

mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne

distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné

de remettre... immédiatement...»

Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni

la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le

secrétaire du duc.

--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le

froid. Je viens tout de suite...

Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et

rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que

la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.

Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître

sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute

sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la

Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui

l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur

superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et

terrible solitude.

--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le

reste?

Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa

mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de

l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»

Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les

sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.

Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la

roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied.

Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice.

On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher

était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites.

Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles,

comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par

troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.

Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec

une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle,

indispensable, du vol humain s'empara de lui.

--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre.

Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux!

Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de

toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute

sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme

de la neige dans l'azur du ciel.

Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 118 / 189 题