En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'armée
française approchait.
Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, donnait Milan à
piller à ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se réfugiaient
dans les montagnes. Les routes étaient encombrées de charrettes
chargées de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La
nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine les «coqs
rouges», les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un
combat sous les murs de Novare, combat qui devait décider du sort de
la Lombardie.
Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernières
nouvelles.
La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, lorsque le duc
sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa
principale force, les mercenaires suisses achetés par le maréchal
Trivulce, refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les
supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de
victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restèrent
inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse
de Lucerne, nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se saisit
du duc et on l'amena au maréchal, qui versa aux Suisses trente mille
ducats--les trente deniers de Judas.
Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de conduire le prisonnier en
France. Celui qui, selon l'expression des poètes de cour, «le premier
après Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une charrette, dans
une cage, comme une bête fauve. Comme faveur spéciale, le duc pria ses
geôliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comédie_ du Dante,
_per studiare_, pour l'étudier, disait-il.
Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Français
pillaient de concert avec les lansquenets et les Vénitiens. Des bandes
rôdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante
Bonne partirent pour Chiavenna.
C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa Melzi. Selon
son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et
entendu de curieux durant la journée:
«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il cette nuit-là, et
les ailes larges, il les soulève de façon que le vent s'y engouffre.
Je l'ai observé sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à
droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.»
Au-dessous, sur la même page:
«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa liberté, et tout ce qu'il
a entrepris s'est terminé par le néant.»
Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait
vécu seize ans, la déchéance de l'illustre maison des Sforza, étaient
pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de
proie.