Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait
une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs
années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre
considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se
risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre
roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond.
Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la
mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force
impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur
s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain,
avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et
conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en
avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en
dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait
voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et
raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient
prévoir encore le but.
Du fond montait une atmosphère suffocante.
Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les
pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit.
--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco
se serrer contre lui.
--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.
Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:
--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir?
--Oui, Francesco.
--Où?
--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...
--C'est loin?
--A quelques jours d'ici.
--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?
--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera
possible.
Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse,
entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui,
il murmura:
--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!
--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas.
--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai
votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je
soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais
reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le
faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous
m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne
m'abandonnez pas...
--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?
--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je
pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi
seulement que oui...
--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux,
malade, malheureux et tu le plains...
--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous
ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je
sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître
d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre
mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous
crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux
toujours rester près de vous!
Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant.
Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres
s'abaissèrent et il murmura:
--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec
vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...
Il sanglota éperdument.
--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je
vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous
vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.
Francesco leva les yeux sur lui.
--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après
vous oublierez.
--Non, je te le promets, Francesco.
--Dans combien d'années?
--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans...
--Huit. Et nous ne nous quitterons plus?
--Jusqu'à la mort.
--C'est bien. Dans huit ans?
--Oui, sois tranquille.
Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était
particulière--frotta sa joue contre le visage du maître.
--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé
que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme
maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un
me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais
que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit
quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce
n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous
qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.
Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.
Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il
tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme
il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui
sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme.
Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme,
avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le
long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus
avant dans les ténèbres souterraines.