VIII

Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait

une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs

années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre

considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se

risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre

roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond.

Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la

mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force

impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur

s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain,

avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et

conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en

avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en

dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait

voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et

raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient

prévoir encore le but.

Du fond montait une atmosphère suffocante.

Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les

pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit.

--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco

se serrer contre lui.

--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.

Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:

--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir?

--Oui, Francesco.

--Où?

--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...

--C'est loin?

--A quelques jours d'ici.

--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?

--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera

possible.

Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse,

entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui,

il murmura:

--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!

--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas.

--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai

votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je

soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais

reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le

faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous

m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne

m'abandonnez pas...

--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?

--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je

pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi

seulement que oui...

--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux,

malade, malheureux et tu le plains...

--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous

ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je

sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître

d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre

mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous

crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux

toujours rester près de vous!

Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant.

Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres

s'abaissèrent et il murmura:

--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec

vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...

Il sanglota éperdument.

--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je

vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous

vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.

Francesco leva les yeux sur lui.

--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après

vous oublierez.

--Non, je te le promets, Francesco.

--Dans combien d'années?

--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans...

--Huit. Et nous ne nous quitterons plus?

--Jusqu'à la mort.

--C'est bien. Dans huit ans?

--Oui, sois tranquille.

Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était

particulière--frotta sa joue contre le visage du maître.

--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé

que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme

maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un

me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais

que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit

quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce

n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous

qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.

Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.

Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il

tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme

il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui

sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme.

Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme,

avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le

long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus

avant dans les ténèbres souterraines.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 106 / 189 题