III

Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra à Milan par la

porte Ticinese. Dans sa suite figurait César Borgia, duc de Valentino,

fils du pape. Durant le parcours de la cathédrale au palais, les anges

de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.

Depuis le jour de la destruction du Colosse, Léonard ne s'était pas

remis à son travail de la machine volante. Astro achevait seul

l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces

ailes, encore, ne pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le

forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à autre, furtivement,

il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de démence.

Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Léonard apportant

la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit à

contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait

qu'Astro, ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît

quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les salles si mémorables

du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de

Milan.

L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. Sa personne

n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des épaules

étroites, une poitrine rentrée, un visage vilainement ridé,

souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de

vertu bourgeoise.

Sur la plus haute marche du trône se tenait un jeune homme de vingt

ans, simplement vêtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur

les revers du béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de

l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une

barbiche rousse, une pâleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents

et affables.

--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, quel est ce jeune

seigneur?

--Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, duc de Valentino.

Léonard avait entendu parler des crimes de César. Bien qu'il n'y eût

pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'eût tué son

frère Giovanni Borgia, ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la

pourpre cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de l'Église

romaine. On insinuait aussi que la véritable cause de ce fratricide

résidait dans la rivalité des deux frères, non seulement pour les

faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils

nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia.

--C'est impossible, songeait Léonard en observant le visage calme du

duc de Valentino, ses yeux purs et naïfs.

César sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de

Léonard; il tourna la tête de son côté, puis, se penchant vers un

vieillard à long vêtement sombre qui se tenait près de lui, son

secrétaire, il lui parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque

le vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un étrange et

insaisissable sourire glissa sur les lèvres du duc de Valentino. Et,

au même instant, Léonard eut cette impression:

«Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que

celles qu'on raconte.»

Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, s'approcha du trône,

s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mégarde laissa

choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais César

d'un mouvement souple et vif le prévint, releva le parchemin et le

tendit au roi avec un salut.

--Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un dans le groupe des

seigneurs français. Est-il assez heureux de se montrer!

--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit

admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque

le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On

l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!

L'artiste avait remarqué le mouvement servile de César, mais il lui

avait semblé plutôt terrible que vil, une caresse traîtresse d'animal

rapace.

Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon

et voyant que Léonard avec sa timidité habituelle resterait

toute la journée perdu dans la foule, sans trouver l'occasion

d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et,

courbé jusqu'à la contorsion, avec un long sifflement énumérant les

qualités--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--présenta

l'artiste au roi.

Louis XII parla de la _Sainte-Cène_. Il loua l'interprétation des

apôtres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra

Luca s'attendait à chaque instant que Sa Majesté prierait Léonard

d'entrer à son service; mais un page entra et remit au roi une lettre

de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, sa bien-aimée

Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son heureuse délivrance. Les

seigneurs s'avancèrent, présentèrent leurs hommages et leurs

compliments, éloignant du trône Léonard et Paccioli. Le roi les

regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; il

invita aimablement les dames à vider une coupe à la santé de

l'accouchée et passa dans une autre salle.

Paccioli voulut entraîner son ami.

--Vite! vite!

--Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. Je vous remercie de

vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce

moment Sa Majesté pense à tout autre chose.

Il quitta le palais.

Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrétaire de

César Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place

d'ingénieur ducal, le même poste que Léonard occupait à la cour de

Ludovic le More.

L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.

En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement et pressa le

pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement à

défaut de civière, sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de

la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de

Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, le visage livide. Ce

que le maître craignait, était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer

les ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était tombé

et se serait tué immanquablement si l'une des ailes ne s'était

accrochée à une branche d'arbre. Léonard aida à rentrer le brancard

improvisé, dans la maison et lui-même déposa avec précaution le blessé

sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses

plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Léonard un

regard suppliant:

--Pardonnez-moi, maître!

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 102 / 189 题