II

La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La

place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes,

d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de

monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié

écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne,

des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de

ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues

diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand

passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues

trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon

métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les

mélodies mélancoliques des Alpes.

Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse

presque intact.

Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza,

la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression

de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son

coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier.

Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs

picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue

et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les

mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait

d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à

son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu

quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du

Colosse, servait de point de mire.

On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but

coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues,

s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue,

arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue

sans l'atteindre.

Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se

produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un

détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il

passa sans prêter la moindre attention au divertissement des

mercenaires.

--Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.

--Le sire de La Trémoïlle.

--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier...

Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action,

une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui

semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué

un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de

lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets

et les palefreniers et courir derrière les seigneurs.

Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue.

--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en

agitant leurs bérets. La France a gagné!

D'autres tireurs reprirent la gageure.

Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et

stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'oeuvre à

laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie,

peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis

Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des

pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes,

s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un

squelette de fer.

Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse

éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus

misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes,

son sceptre brisé et son inscription _Ecce Deus_!

A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal

Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse,

s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses

yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite:

--Qu'est-ce?

--Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine

Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre

initiative....

--Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'oeuvre de Léonard de

Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons!

Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un

frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons.

Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou

se gonflaient.

--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant,

monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne...

--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le

capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous...

L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au

même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une

force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en

vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec

étonnement.

--Qui es-tu? demanda-t-il.

--Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.

--Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.

Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut.

--Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main.

Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami...

--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur,

murmura l'artiste respectueusement.

Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua

la tête:

--Original! Ils ont détruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur

pardon?

--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et

cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font.

Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure

s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté.

--Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se

fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit,

pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû

justement passer ici tout à l'heure?

Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un

coupable:

--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La

Trémoïlle.

--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donné

cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse...

En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante loggia

Bramante où avait eu lieu sa dernière entrevue avec Ludovic, Léonard

vit des pages et des palefreniers français qui s'amusaient à chasser

les cygnes apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient

à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par de hauts murs,

les oiseaux se débattaient épouvantés. Parmi le duvet et les plumes

blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balançant des

corps ensanglantés. Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu,

poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies

comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.

Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il était

pareil à ce cygne.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 101 / 189 题