En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard
se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève
Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au
sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.
C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son
maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence,
le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort
de Savonarole.
L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin,
sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit
même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu».
Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large
tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant
trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers,
qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence
avait l'aspect d'une croix.
Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la
place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais
sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et
Silvestro Maruffi.
Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la
tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva,
prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles
d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le
moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:
--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te sépare de
l'Eglise combattante et triomphante.
--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante
mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia
Savonarole.
On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la
chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux
fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques
pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit
Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort
au nom du peuple.
Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et
Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins,
anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient
introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les
condamnés.
Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il
conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas
compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la
corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et
cria:
--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!
Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans
peur aucune, il se lança dans le vide.
Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit
signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu
s'il s'était dirigé vers le ciel.
Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à
l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.
Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.
Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del
Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le noeud
coulant quelqu'un cria:
--Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!
Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent.
Le bourreau poussa Savonarole.
Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la
garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et
glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes
paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des
vanités»:
--Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!
La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les
gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant:
--Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!
Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps.
La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui
pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et
semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.
Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os
calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se
frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des
martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une
charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le
triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler
quelques pincées de cendres et quelques parcelles du coeur non consumé
de Savonarole.
Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui
contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa
de ses larmes.
Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.
En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance,
devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.
Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra
Benedetto ne le quittait pas d'un instant.
Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il
écoutait son délire et s'effrayait.
Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout
en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au
Christ les lois de l'éternelle nécessité.
--Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne
sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter
cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la
plus courte entre deux points?
Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposés
et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de
souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et
omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient
tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure
que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se
convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis
avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son
sosie, l'appelait Antechrist ...............
Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498,
lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications
du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même
année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des
seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce,
traversa les Alpes et envahit la Lombardie.