Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor
ducal ses deux ans d'appointements en retard.
A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la
nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape
et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée
française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur.
Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le
duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux
ses intimes.
Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la
faveur ducale:
«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître
Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises
au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait
l'acte de donation.
L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait
été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc
était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des
discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires,
vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et
embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui
plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans
sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron.
Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de
Bramante qui surplombait un des fossés du palais.
La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la
trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de
fer du pont-levis.
Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les
chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un
plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du
fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des
torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc
jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les
cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils
fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.
La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Béatrice, lui avait envoyé
en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces
derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir
venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait
son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de
l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles
des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les
nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.
Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières,
les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les
gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le
brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus
beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des
visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre
deux cieux ils se balançaient et glissaient.
Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du
chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et
lui tendit un papier.
--Qu'est-ce? demanda-t-il.
--Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des
armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais
les fourgons partent demain à l'aube.....
Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.
--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire
après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus
dormir!
Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de
façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas:
--Messer Leonardo.
--Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le
entrer.
Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:
--Léonard ne me gênera pas.
Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles,
s'illumina d'un bon sourire.
Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le
pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses
cygnes.
Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au
front.
--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te
portes-tu?
--Je dois remercier Votre Altesse.....
--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment
viendra où je saurai te récompenser selon tes services.
Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets,
cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la
cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que
Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le
canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la
conversation avec un air ennuyé et dégoûté.
Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis
quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée,
qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé.
--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque
l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa
ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard.
--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui
sait si nous nous reverrons?
--Votre Altesse nous abandonne?
Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.
--Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons
ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en
as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais
dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un
peu à Ludovic le More!
L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les
seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où
l'éloquence de cour était indispensable:
--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes
au service de Votre Altesse.
--Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de
moi et tu me plaindras.....
Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur
les lèvres.
--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec
toi!
Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la
galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'élevait un
sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que
dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes
blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes
meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les
gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi
virginal.
On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la
résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose
qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant
majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles,
telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le
ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre
miroir des eaux.