Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni,
le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et
représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de
quinze marches.
Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les
costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les
trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide,
jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres,
les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes
à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les
mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui
satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les
portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des
héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout
en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le
diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et
de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils,
les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan.
Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières
étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se
mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des
hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.
Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers
préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore
jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes
tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico
Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine.
--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins?
--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu
as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis
levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus.
Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire:
--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi!
Celui-ci contempla la pyramide.
--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère
Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore
maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes?
Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet.
--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.
--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre.
Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue
de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna.
La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:
--On vient, on vient.
Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus
de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient,
portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa
couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière
marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du
Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres
ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de
trompe et les massiers.
Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole
monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa
tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix:
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher!
Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la
pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout
d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les
trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les
enfants répétèrent:
--_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._
La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes
les églises de Florence lui répondirent.
La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques
manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la
dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires
carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure
joyeux.
Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient,
sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres
prophétisaient.
--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout
s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur,
tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts,
les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel
nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y
aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens,
Seigneur Jésus!...
Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à
genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le
Christ, hurla de toutes ses forces:
--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...