VII

Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni,

le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et

représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de

quinze marches.

Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les

costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les

trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide,

jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres,

les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes

à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les

mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui

satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les

portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des

héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout

en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le

diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et

de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils,

les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan.

Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières

étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se

mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des

hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.

Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers

préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore

jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes

tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico

Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine.

--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins?

--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu

as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis

levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus.

Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire:

--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi!

Celui-ci contempla la pyramide.

--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère

Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore

maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes?

Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet.

--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.

--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre.

Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue

de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna.

La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:

--On vient, on vient.

Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus

de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient,

portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa

couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière

marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du

Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres

ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de

trompe et les massiers.

Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole

monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa

tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher!

Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la

pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout

d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les

trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les

enfants répétèrent:

--_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._

La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes

les églises de Florence lui répondirent.

La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques

manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la

dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires

carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure

joyeux.

Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient,

sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres

prophétisaient.

--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout

s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur,

tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts,

les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel

nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y

aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens,

Seigneur Jésus!...

Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à

genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le

Christ, hurla de toutes ses forces:

--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 65 / 189 题