Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent
Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens
uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier
et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des
enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des
bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les
conversations.
A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre
infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches
d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les
voix enfantines chantèrent:
_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._
Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant
à genoux, embrassant ses pieds.
Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants.
--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine!
criaient les petits.
--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines.
La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se
mirent en marche.
Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était
ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée
sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence
pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_.
Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano
Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la
villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de
Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que
Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de
jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais
dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à
Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire
auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de
Savonarole.
Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de
Buonaccorsi et du prieur de San Marco.
Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or
tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce
jour-là être livrés aux flammes.
Le prieur refusa.
Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.
Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et
impénétrable.
Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement,
soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale
et calme:
--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je
possède--quarante mille florins.
Savonarole le regarda et demanda:
--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette
affaire, quel est votre but?
--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le
commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à
l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des
sages et des artistes.
Le moine eut une expression étonnée et murmura:
--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes
ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera
digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau,
selon l'opinion même de vos sages.
--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants
puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les
productions artistiques et scientifiques?
--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous
ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume
céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des
raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin
que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de
la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint.
--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant.
Peut-être une certaine partie...
--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision
est inébranlable.
Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées.
Savonarole n'entendit que le dernier mot:
--Folie!...
--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des
Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie?
Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par
ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône,
n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous
divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous
pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié.
Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la
place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les
sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le
peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur
ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix,
comme jadis David devant l'Arche sainte?...»
V
Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur
la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée
sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin
dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc
dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un
perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du
corps.
C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa,
de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République
appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_,
_meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie
tendre: _Mammola_, petite âme.
Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna
Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque,
amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces
vers:
_Quand j'écoute tes discours charmeurs,
O divine Lena--je quitte ces lieux,
Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs
Des idées platoniciennes et des éternels cieux._
La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans
la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle,
elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_,
à l'Académie des hommes vertueux.
L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie,
Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria
solennellement:
--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine,
nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et
ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!
Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des
ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse:
_Amore a nullo amalo amar perdona._
Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser
cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main.
Le gamin approcha, les yeux baissés.
--Enlevez les vêtements! criaient les enfants.
--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux
cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces
chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont
pas à moi.
Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire,
inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une
tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:
--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena
de Venise. Je t'attendrai...
Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des
pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_
(_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il
voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.
Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et
aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola»
vénitienne, fillette gamine et aguicheuse.
Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua
tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses
genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en
faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la
noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet
épiscopal:
_Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._
Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie
les marches du palais Médicis.