IV

Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent

Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens

uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier

et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des

enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des

bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les

conversations.

A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre

infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches

d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les

voix enfantines chantèrent:

_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._

Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant

à genoux, embrassant ses pieds.

Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants.

--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine!

criaient les petits.

--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines.

La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se

mirent en marche.

Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était

ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée

sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence

pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_.

Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano

Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la

villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de

Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que

Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de

jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais

dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à

Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire

auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de

Savonarole.

Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de

Buonaccorsi et du prieur de San Marco.

Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or

tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce

jour-là être livrés aux flammes.

Le prieur refusa.

Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.

Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et

impénétrable.

Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement,

soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale

et calme:

--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je

possède--quarante mille florins.

Savonarole le regarda et demanda:

--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette

affaire, quel est votre but?

--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le

commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à

l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des

sages et des artistes.

Le moine eut une expression étonnée et murmura:

--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes

ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera

digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau,

selon l'opinion même de vos sages.

--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants

puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les

productions artistiques et scientifiques?

--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous

ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume

céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des

raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin

que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de

la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint.

--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant.

Peut-être une certaine partie...

--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision

est inébranlable.

Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées.

Savonarole n'entendit que le dernier mot:

--Folie!...

--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des

Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie?

Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par

ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône,

n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous

divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous

pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié.

Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la

place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les

sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le

peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur

ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix,

comme jadis David devant l'Arche sainte?...»

V

Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur

la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée

sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin

dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc

dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un

perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du

corps.

C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa,

de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République

appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_,

_meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie

tendre: _Mammola_, petite âme.

Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna

Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque,

amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces

vers:

_Quand j'écoute tes discours charmeurs,

O divine Lena--je quitte ces lieux,

Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs

Des idées platoniciennes et des éternels cieux._

La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans

la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle,

elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_,

à l'Académie des hommes vertueux.

L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie,

Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria

solennellement:

--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine,

nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et

ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!

Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des

ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse:

_Amore a nullo amalo amar perdona._

Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser

cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main.

Le gamin approcha, les yeux baissés.

--Enlevez les vêtements! criaient les enfants.

--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux

cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces

chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont

pas à moi.

Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire,

inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une

tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:

--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena

de Venise. Je t'attendrai...

Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des

pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_

(_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il

voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.

Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et

aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola»

vénitienne, fillette gamine et aguicheuse.

Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua

tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses

genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en

faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la

noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet

épiscopal:

_Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._

Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie

les marches du palais Médicis.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 63 / 189 题